1
Ce livre a été écrit à différents moments, différentes
périodes et situations, conséquences de la vie agitée de l’auteur. Ce qui
explique que certains chapitres soient écrits au passé, d’autres au présent.
Il aurait été possible d’unifier au passé. Mais le présent donne une idée,
une représentation plus forte, plus nette, et l’auteur, qui a éprouvé
l’impression de revivre directement ce qu’il a décrit a cru préférable,
et même utile, de transmettre cette impression aux lecteurs; donc, de laisser
en l’état les descriptions qui suivent.
«Maintenant
je peux mourir, j’ai vu réalisé mon idéal.» Cela m’était dit dans une
des Collectivités de la région levantine (dans la province de Valence, si mes
souvenirs sont exacts), par un des hommes qui avaient lutté toute leur vie pour
le triomphe de la justice sociale, de l’égalité économique, de la liberté
et de la fraternité humaines.
Son
idéal, c’était le communisme libertaire, ou l’anarchie. Mais l’emploi de
ce dernier mot risque fort, surtout en langue française - et en d’autres
langues sans doute - de déformer dans les esprits ce que le grand savant et
humaniste Elisée Reclus définissait comme «la plus haute conception de
l’ordre». D’autant plus que très souvent, et ce fut le cas en France, les
anarchistes semblent s’être évertués à donner raison à leurs adversaires,
et à justifier l’interprétation négative et nihiliste que l’on trouve déjà
dans telle ordonnance ou tel édit de Philippe le Bel. C’est donc trahir le
sens de ce que me disait le vieux militant qui avait tant combattu et tant
souffert, et qui probablement est mort sous les balles franquistes, que s’en
tenir à la simple énonciation d’un mot si diversement interprété. Voyons
donc plus à fond.
Dans
sa brochure El Ideal Anarquista, Ricardo Mella, qui fut le penseur le
plus authentique et le plus original de l’anarchisme espagnol, donnait de cet
idéal la définition suivante: «La liberté comme base, l’égalité comme
moyen, la fraternité comme but.» Retenons-le bien: le but ultime, le
couronnement était la fraternité, où la liberté serait à la fois une base
et une conséquence, car peut-il y avoir fraternité sans liberté, mais également
peut-on priver son frère de liberté ?
Ces
conceptions n’avaient du reste pas pénétré en Espagne avec le vocable si
discuté, et si discutable d’anarchie.
Dans
son livre auquel il faut toujours revenir, El Proletariado militante,
Anselmo Lorenzo, qui fut après Mella le penseur le plus qualifié de
l’anarchisme espagnol, raconte comment elles lui avaient été révélées
d’abord par la lecture, faite avant 1870, de quelques livres de Proudhon,
parmi lesquels De la capacite politique des classes ouvrières qu’
avait traduits Pi y Margall, philosophe et apôtre du fédéralisme républicain
qui fut - pas pour longtemps - un des présidents de la première République
espagnole (1873-1874). Ces livres, et les articles publiés par le même Pi y
Margall dans son journal La Discusión lui avaient montré la réalité
du problème social, tandis que d’autres hommes luttaient pour une république
qui ne pouvait être que bourgeoise, et s’affiliaient au carbonarisme, ou à
quelque autre socrété secrète européenne.
C’est
alors que pénètre en Espagne l’influence bakouninienne. Le messager en est
une très belle figure de lutteur, l’Italien Giuseppe Fanelli, ancien
combattant garibaldien. puis député libéral indépendant, qui ayant rencontré
Bakounine, sans doute lors de son séjour à Florence, avait adhéré à sa pensée
sociale.
Bakounine
défend et propage le socialisme. A cette époque, le mot anarchie est pour lui
synonyme de désordre, chaos, déliquescence. Aussi a-t-il fondé à Genève,
avec une trentaine d’amis parmi lesquels des intellectuels de premier ordre
1
bis, I’Alliance
internationale de la Démocratie socialiste. Il avait connu Proudhon lors de son
séjour à Paris, pendant les années 1844-1848
2.
Comme celui de Proudhon, son socialisme est antiétatique. Il répond à sa
psychologie slave, à sa large nature russe, à sa vision cosmique des choses,
à l’ample philosophie humaine basée sur la science expérimentale qu’il
s’est construite. Sa pensée a mûri pendant les douze années de forteresse,
de prison, de déportation sibérienne qu’il vient de subir. Le comportement
de l’autoritaire et dictatorial Marx pendant cette longue et douloureuse période
n’a fait que renforcer sa méfiance et son aversion de la dictature, même
appelée populaire.
1
bis Non seulement les frères Reclus, mais des hommes comme James
Guillaume, jules Guesde, Benoît Malon, Ferdinand Buisson, Victor Dave, Alfred
Naquet faisaient partie de l’Alliance.
2
Expulsé de France par Guizot en 1847, il y revint
quand se produisit la révolution de février 1848.
Aussi
lorsque, en 1869, Fanelli expose la doctrine de l’ Alliance aux nouveaux amis
qu’il s’est faits à Madrid et à Barcelone, peut-il citer les sept articles
du programme de cette organisation secrète, écrits de la main de son
fondateur:
«L’Alliance
se déclare athée; elle veut l’égalisation politique, économique et sociale
des individus des deux sexes». . . «La terre, les instruments de travail,
comme tout le capital, devenant la propriété collective de la société tout
entière, ne peuvent être utilisés que par les travailleurs, c’està-dire
par les associations agricoles et industrielles.»
«Elle
veut pour tous les enfants des deux sexes, dès leur naissance à la vie, l’égalité
des moyens de développement, c’est-à-dire d’entretien et d’instruction
à tous les degrés de la science, des industries et des arts». . . «Elle
reconnaît que tous les Etats politiques et autoritaires actuellement existants
devront disparaître dans l’union universelle des libres fédérations, tant
agricoles qu’industrielles». . . «La question sociale ne pouvant trouver sa
solution définitive et réelle que sur la base de la solidarité internationale
des travailleurs de tous les pays, l’Alliance repousse toute politique
fondée sur le soidisant patriotisme et sur la rivalité des nations». . . «Elle
veut l’association universelle de toutes les associations locales par la
liberté.»
Dans
ce programme, Bakounine dépasse Proudhon, par exemple sur l’égalité des
droits de la femme - il l’a déjà dépasse avant, entre autres dans son Catéchisme
révolutionnaire - ; il dépasse Marx
dans sa vision de société nouvelle construite sur la base des organisations économiques
internationale des travailleurs. Car les Statuts de l’Internationale ne vont
pas si loin, ils n’impliquent pas une technique précise de réorganisation
sociale en même temps qu’une doctrine politique (ce qui laissera le chemin
ouvert à bien des surprises, et mènera à la conquête du Parlement et de
l’Etat).
Mais
il est surprenant de voir avec quelle célérité, quelle facilité, quelle précision
les deux noyaux espagnols - à Madrid et à Barcelone - allaient assimiler et répandre
la doctrine fondamentale de l’ Alliance.
Car
un an plus tard, exactement le 19 juin 1870, avait lieu à Barcelone, au Palacio
de Bellas Artes, le premier congrès de la section espagnole de la Première
Internationale.
Ce
congrès, où sont représentés 40.000 travailleurs, sur une population de 18
millions d’habitants, se caractérise par le sérieux et la profondeur des débats,
des problèmes étudiés, des résolutions prises. La nécessité d’en finir
avec la domination du capital et l’exploitation de l’homme par l’homme,
l’établissement d’une tactique propre à la classe ouvrière indépendamment
des partis politiques, le besoin de se préparer à prendre la relève de la
société bourgeoise grâce aux associations ouvrières furent amplement
approfondis. Et dès le début, les modes d’application de l’idéal firent
élaborer des directives que l’ on trouve dans la résolution relative à l’organisation
des travailleurs :
«1º
Dans chaque localité on organisera en sections spécialisées les
travailleurs de chaque métier; on constituera, en outre, la section
d’ensemble qui comprendra tous les travailleurs appartenant à des métiers
n’ayant pas encore constitué de section spéciale: ce sera la section des métiers
divers.
«2º
Toutes les sections de métiers d’une même localité se fédéreront et
organiseront une coopération solidaire appliquée aussi aux questions
d’entraide, d’instruction3, etc.,
qui présentent un grand intérêt pour les travailleurs.
3 Observons l’importance donnée dès le départ
à l’instruction, et que l’on retrouvera jusqu’en 1936-1939.
«3º
Les sections d’un même métier appartenant à différentes localités se fédéreront
pour constituer la résistance et la solidarité dans leur profession.
«4º
Les fédérations locales se fédéreront pour constituer la Fédération régionale
espagnole qui sera représentée par un Conseil fédéral élu par les congrès.
«5º
Toutes les sections de métiers, les fédérations locales, les fédérations de
métiers, de même que la Fédération régionale se régiront d’après leurs
règlements propres, élaborés par leurs congrès.
«6º
Tous les travailleurs représentés par les congrès ouvriers décideront, par
le truchement de leurs délégués, des modes d’action et de développement de
notre organisation.»
Certes,
les postulats fondamentaux de l’idéal sont l’æuvre de Bakounine, ont été
apportés par Fanelli. Mais on trouve ici une vaste conception d’organisation,
et une initiative créatrice qui, s’avançant sur tout ce qui jusqu’alors a
été fait en Europe, montrent à quel degré l’idéal a été compris et
assimilé. Dans cette structure complexe - comme la société -, et complète,
les principes guident l’ action, mais l’action à venir guidera et complètera
les principes. D’autre part, nous nous trouvons devant un esprit novateur, une
volonté active et un sens de l’éthique qui dépassent d’un seul coup les
limites du corporatisme syndical. On ne pense pas seulement à créer une
organisation de caractère professionnel, mais humaniste et sociale au large
sens du mot. En même temps que l’on invente une arme efficace pour lutter
dans l’immédiat contre l’adversaire de classe, on pose les fondements
d’une société nouvelle.
Déjà
ce qu’on appellera plus tard organisation verticale constituée à base de fédérations
nationales, complète l’organisation horizontale. En même temps, les fédérations
locales, constituées dans les centres quelque peu importants, où il existe
différents syndicats de métiers, réunissent et fédèrent ces derniers pour
les luttes communes. En France, cela se produira trente ans plus tard, sous la
forme de bourses du travail, et il faudra pour cela que Fernand Pelloutier, venu
de la petite bourgeoisie, s’en fasse l’apôtre.
Mais
l’idéal apparaît aussi dans d’autres résolutions adoptées, d’autres tâches
sont envisagées dans l’immédiat - bien que souvent l’âpreté de la lutte
sociale ait empêché l’application de décisions prises. A ce même congrès,
on s’occupa aussi des coopératives. Pour des hommes qui envisageaient la
transformation radicale de la société dans un temps tres court, celles-ci
pouvaient sembler un frein dangereux. Mais bien qu’ils ne connussent pas
encore le programme des pionniers de Rochdale, les délégués ouvriers du congrès
de Barcelone trouvèrent sur cette question des solutions de bon sens et de
parfait équilibre. Le paragraphe 3 de la résolution votée stipulait que :
«Quand
les circonstances l’imposent, la coopération de production doit préférer la
production d’objet de consommation immédiate pour les travailleurs, mais nous
la réprouvons quand elle n’étendra pas, en fait, sa solidarité aux grandes
organisations de travailleurs.»
Toutefois,
le principe de la solidarité universelle étendue à tous les exploités semble
particulièrement praticable par la coopération de consommation, «la seule qui
non seulement puisse être appliquée dans tous les cas, et toutes les
circonstances, mais qui doit aussi servir d’éléments et de moyens de
formation générale de tous les travailleurs dont le retard culturel rend les
idées nouvelles difficilement accessibles.»
Enfin,
le sixième et dernier paragraphe stipule qu’«à côté de la coopération de
consommation, et comme complément, on pourra placer des coopératives de
secours mutuels et d’instruction publique»
4
4
Souligné par moi.
Rappelons
que nous sommes en juin 1870. A cette époque, le livre de Marx Le Capital est
encore inconnu, le Manifeste communiste lui-même est ignoré, et la
Commune de Paris n’éclatera que l’année suivante. Le socialisme fédéraliste
et libertaire se développe donc en Espagne d’après l’impulsion del sa
force propre. D’un seul coup, l’idéal a été précisé dans ses grandes
lignes, et ce que plus tard on appellera le syndicalisme révolutionnaire
francais, est formulé dès cette époque.
Mais
ce qui a été élaboré dans ces journées historiques n’en sera
pas moins enrichi et confirmé dans les congrès qui suivront pendant dix ans.
Ainsi, l’année suivante, la Conférence des organisations composant la «Section
régionale espagnole de la Première Internationale «met davantage encore les
choses au point. Les militants les plus capables sont allés en Suisse prendre
contact avec Bakounine qui inspire leur action grâce à une pensée
constructive et à des dons d’organisateur embrassant la vie à l’ échelle
planétaire. Mais ils ajoutent à ses idées leurs idées propres. Aux fins de
la lutte immédiate, de la résistance ouvrière et de l’organisation de la
société nouvelle, l’ Espagne est organiquement divisée en cinq régions par
les délégués présents à cette conférence: Nord, Sud, Est, Ouest et Centre.
Comme il avait été décidé l’année précédente, les fédérations locales
et nationales de métiers ont été fondées. On ébauche un type de coopération,
par métier également afin de pouvoir faciliter, et contrôler, cette partie de
l’activité générale. Le 1er septembre 1871, après huit jours de
débats sur différents sujets une déclaration de principes contre le républicanisme,
ennemi politique, mais non social du régime monarchique, est approuvée:
«Considérant
que la signification réelle du mot «République» est «chose publique»,
donc ce qui est propre à la collectivité et englobe la propriété collective ;
«Que
«démocratie» signifie le libre exercice des droits individuels, ce qui
n’est praticable que dans l’Anarchie, c’est-à-dire par
l’abolition des Etats politiques et juridiques au lieu desquels il
faudra constituer les Etats ouvriers
5
dont les fonctions seront purement économiques;
5
L’emploi du mot Etat a ici le sens de nation, comme on le verra par ce qui
suit.
«Que
les droits de l’homme ne peuvent être soumis aux lois car ils sont
imprescriptibles et inaliénables;
«Qu’en
conséquence la Fédération doit avoir un caractère purement économique;
«La
Conférence des travailleurs de la région espagnole de l’Internationale des
Travailleurs réunie à Valence déclare:
«Que
la véritable république démocratique et fédérale est la propriété
collective, l’Anarchie et la Fédération économique, c’est-à-dire la
libre fédération universelle des libres associations ouvrières, agricoles et
industrielles, formule qu’elle adopte intégralement.»
On
ne peut qu’admirer la richesse de cette pensee qui n’a jamais éte atteinte
par aucun mouvement ouvrier depuis qu’elle a été formulée. Il a fallu
trente-cinq ans au mouvement ouvrier français pour en arriver à la Charte
d’Amiens, bien inferieure pour son contenu théorique et doctrinal, à
l’ampleur des visions constructives dans l’ordre pratique, et quant à ce
sens d’universalité et d’internationalisme élevant les esprits et guidant
les actions. Ici, l’inspiration essentielle est d’abord un idéal fraternel.
Il s’agit avant tout d’étendre à tous les peuples, à tous les habitants
de la terre, la pratique de la solidarité humaine.
L’année
suivante - 1872 - l’Internationale est déclarée hors la loi par le
gouvernement de Madrid, malgré la brillante défense qu’en fit au Parlement
Nicolas Salmeron, noble figure et grand juriste républicain. En Italie, le
gouvernement prend la même mesure. En France, où sévit toujours la loi Le
Chapelier, les tribunaux n’ont cessé de condamner les internationalistes à
des peines d’emprisonnement sévères. Mais tandis que les internationalistes
italiens guidés par Malatesta, Covelli, Andrea Costa, Carlo Caffiero et autres
jeunes gens enthousiastes sortis de la bourgeoisie, proclament leur joie de
cette mesure qui, disent-ils, hâtera la révolution, et se lancent dans des
tentatives insurrectionnelles échevelées qui provoqueront la dissolution complète
du mouvement, les militants d’Espagne ne perdent pas de vue les buts de caractère
constructif, et l’action organique immédiate qui en découle. Ils commencent
par confirmer leurs aspirations positives dans un Manifeste à l’opinion
publique que lance le Conseil fédéral de la section espagnole de la Première
Internationale:
«Nous
voulons que la justice soit réalisée dans toutes les relations humaines;
«Nous
voulons l’abolition de toutes les classes sociales et leur fusion dans une
seule classe de producteurs libres, honnêtes et cultivés;
«Nous
voulons que le travail soit la base sur laquelle repose la société; que le
monde se convertisse en une immense fédération de libres collectivités ouvrières
d’une localité qui, se fédérant entre elles constituent une fédération
locale complètement autonome; que les fédérations locales d’un canton
constituent la fédération cantonale, que les diverses fédérations cantonales
d’une région constituent la fédération régionale, et enfin que toutes les
fédérations régionales du monde constituent la grande fédération
internationale;
«Nous
voulons que les instruments de travail, la terre, les mines, les chantiers
navals, les transports maritimes, les chemins de fer, les fabriques, les
machines, etc., devenus propriété de la société tout entière, ne soient
utilisés que par les Collectivités ouvrières qui les feront produire
directement, et au sein desquelles l’ouvrier recevra le produit intégral de
son travail
6 ;
6
Nous verrons plus loin que la formule du produit intégral de son travail à
l’ouvrier fera place, par l’introduction du principe communiste, à une
vision plus généreuse des choses.
«Nous
voulons pour tous les individus des deux sexes, l’enseignement intégral de la
science, de l’industrie et des arts
7
afin que disparaissent les inégalités intellectuelles, fictives en leur
presque totalité, et que les effets destructeurs de la division du travail ne
se reproduisent pas; on obtiendra alors les avantages uniques, mais positifs de
cette force économique par la production de ce qui est destiné à satisfaire
les nécessités humaines;
7
Phrase nettement bakouninienne.
«Nous
croyons que par l’organisation de la société en une vaste fédération de
Collectivités ouvrières basées sur le travail, tous les pouvoirs autoritaires
disparaîtront, se convertissant en simples administrateurs des intérêts
collectifs, et que l’esprit de nationalité et le patriotisme, si opposés à
l’union et à la solidarité des hommes s’effaceront devant la grande patrie
du travail, qui est le monde entier.
«Tel
est le socialisme que proclame l’Internationale dont les deux affirmations
essentielles sont : en économie, le collectivisme, comme principe politique,
l’ anarchie. Le collectivisme, c’est-à-dire la propriété commune des
instruments de travail, leur utilisation par les Collectivités ouvrières qui
les feront produire directement, et la propriété individuelle du fruit intégral
du travail de chacun. L’anarchie, ou l’abolition des gouvernements, c’est-à-dire
leur conversion en simples administrateurs des intérêts collectifs.»
Ces
derniers paragraphes ne nous rappellent-ils pas la formule de Proudhon: «L’atelier
fera disparaître le gouvernement» ? Ou mieux peut-être celle de Saint-Simon: «Remplacer
le gouvernement des hommes par l’administration des choses» ?
Toujours
en cette année 1872, la section espagnole de la Première Internationale
continuera de mettre au point principes et moyens de réalisation. Un nouvel
apport massif sera fait au congrès de Saragosse, juste avant la mise hors la
loi. La hauteur morale des questions traitées, des résolutions prises,
l’emporte souvent de beaucoup sur les problèmes et les solutions économiques,
le tout généralement s’interpénétrant pour la première fois dans le
mouvement ouvrier. Il sera traité du sort de la femme «dont l’émancipation
est intimement liée à la question de la propriété», des sections coopératives
de consommation, des comités de consommation organisés par les sections ouvrières
de résistance, et par une Fédération coopérative spécialisée. Un long
rapport, digne d’un juriste, montre combien, avec quelle minutie les auteurs
ont étudié le problème de la propriété. Mais le rapport sur «l’Enseignement
intégral» retient le plus notre attention, car c’est la première fois que
ce sujet donne lieu à une analyse aussi profonde.
Il
est stupéfiant de trouver d’abord les considérations scientifiques
d’ensemble, et l’énumération, par ordre d’importance, des rapports entre
le développement biologique et celui des facultés psychologiques de l’enfant
qui furent alors emises. On est tenté de dire que, depuis, aucun des grands maîtres
de la pédagogie n’est allé plus loin. En vérité, ce rapport fut l’æeuvre
d’un intellectuel rallié aux travailleurs avec lesquels il collabora, mais
combien il était honorable pour ces métallurgistes, maéçons, typographes,
mancæuvres, tisserands, débardeurs, de patronner le lancement d’idées pédagogiques
en avance d’un demi-siècle sur l’époque!
Considéré
dans l’ensemble, cet esprit constructeur était exceptionnel. Nous en trouvons
la preuve dans la troisième Résolution votée au Congrès de Saint-Imier célébré
les 15 et 16 septembre 1872. Ce Congrès réunissait les sections de la Première
Internationale qui ne s’inclinaient pas devant la dictature de Marx et devant
la dissolution de cette Association comme réplique aux protestations de la
majorité des sections contre l’expulsion frauduleuse de Bakounine, James
Guillaume et la Fédération du Jura
8.Parmi les questions à l’ordre du jour, l’une d’elles avait pour sujet: «L’organisation
du travail, statistiques». Le rapport présenté avait visiblement été écrit
par Bakounine, et se terminait par ces mots:
8
Non seulement le prétexte de l’expulsion était faux, mais Bakounine
n’avait pas été prévenu de ce qui se tramait. Il était absent, et une
partie des délégués qui votèrent dans le sens voulu par Marx étaient munis
de faux mandats.
«La
Commission propose de nommer une Commission qui devra présenter au prochain
congrès un projet d’organisation universelle de la résistance, et des
tableaux complets de statistiques du travail dans laquelle cette lutte puisera
sa lumière. Elle recommande la section espagnole comme la meilleure jusqu’à
ce jour.»
L’année
suivante, et bien que, comme nous l’avons vu, la Fédération espagnole ait été
mise hors la loi, les statistiques enregistrent 162 fédérations locales, et 62
autres en formation. Un an plus tard, selon l’historien belge Laveleye, le
nombre des adhérents s’élève à 300.000, ce qui nous paraît excessif, et
doit plutôt exprimer l’influence exercée par la section espagnole de
l’Internationale. Puis, le mouvement étant devenu clandestin à cause des
persécutions, ses effectifs diminuent. Il n’empêche qu’en 1876, une Conférence
de fédérations cantonales énumère à nouveau les principes qui devront être
appliqués au moment de la révolution:
1º
Les localités où les membres de l’Internationale pourront triompher grâce
au mouvement international se déclareront libres et indépendantes et déliées
de la structure nationale
9.
9
Il s’agit de la structure politique de l’Etat, pour construire une autre
structure comme on va le voir.
2º
Chacune déclarera immédiatement que ce qu’elle renferme en son sein lui
appartient, que rien n’appartient individuellement à qui que ce soit, excepté
les meubles, les vêtements et autres objets personnels.
5º
Organisation de la fédération des forces populaires de toutes les fédérations,
de tous les cantons, de tout le pays.
6º
Les conseils locaux se subdiviseront en autant de commissions qu’il sera nécessaire:
défense, subsistance; administration, travail, instruction, relations
internationales, et interfédérales, etc.
9º
Dissolution de tous les organes constituant l’Etat actuel; destruction et
autodafés de tous les titres de rente et de propriété, des hypothèques,
valeurs financières, obligations, etc. : saisie et concentration de toute
monnaie métallique ou fiduciaire, des bijoux et pierres précieuses existant
dans la localité; centralisation de tous les articles de consommation et
concentration partiale dans des ateliers utilisables, des outils et des
machines.
11º
Les congrès cantonaux et régionaux prendront en charge, grâce à des
commissions spéciales, la gestion de tout ce qui ne pourra pas être fait par
les seules communes: la défense cantonale et régionale, l’organisation des
services publics, de la marine, des chemins de fer, des postes et télégraphes,
etc. ; nomination des délégués de la région au Congrès universel et
dans d’autres régions.»
Visiblement,
les problèmes ont continué d’être étudiés dans l’ordre théorique, ce
qui n’empêcha pas le mouvement d’atteindre une puissance matérielle
surprenante. A cette époque, les «grèves sauvages» se produisent dans les
campagnes, particulièrement du Levant et d’Andalousie. Selon les régions et
les provinces où les gouverneurs, délégués et représentants du pouvoir
central ont le droit de suspendre les garanties constitutionnelles, de fermer
les locaux, d’arrêter et de déporter administrativement qui bon leur semble,
où la police torture, où le chômage sévit, où les «agitateurs» et leur
famille sont réduits à une telle misère qu’une paire d’espadrilles est
souvent un luxe, des journaux propageant l’idéal apparaissent, publiquement
ou clandestinement.
Qui
en saura jamais le nombre? Prenons un exemple. Dans la seule petite ville de La
Corogne, située sur la côte au nord du Portugal, dont, de 1874 à 1923, le
nombre d’habitants passa de 30.000 à 60.000, on compte 4 hebdomadaires
successifs, communistes libertaires ou anarchistes, et naturellement aussi
syndicalistes : La Bandera Roja, La Emancipación, El Corsario, La
Lucha Obrera. Plus tard, après une période prolongée de répression, on
en comptera cinq autres: Germinal, La Emancipación, La Voz del Obrero,
Tierra et Solidaridad Obrera (l’auteur a collaboré aux deux derniers).
Il
serait
impossible,
à moins de disposer des archives du ministère de l’Intérieur, d’énumérer
toutes les publications parues de 1870 à 1936. Mais citons les chiffres que
nous connaissons de cette dernière année - dont
probablement la liste ne sera pas exhaustive: 2 quotidiens: Solidaridad
Obrera, organe de la C.N.T. qui paraît à Barcelone et tire de 40.000 à
50.000 exemplaires; et C.N.T., organe madrilène de la même
organisation, qui tire en moyenne à 30.000 exemplaires. Parmi les périodiques
- une dizaine en tout - le vétéran barcelonais de la presse anarchiste
espagnole Tierra y Libertad, qui tire, à Barcelone, 20.000 exemplaires;
Vida Obrera paraît à Gijon (Asturies); El
Productor paraît à Séville; Cultura y Acción paraît à
Saragosse; comptons encore Acracia, dont nous avons oublié le lieu de
parution.
Ce
n’est pas tout. Il faut ajouter les revues. Voici Tiempos Nuevos, qui
paraît à Barcelone et tire à 15.000 exemplaires; La Revista Blanca, au
tirage minimum de 5.000, publiée aussi en Catalogne; Esfuerzo, encore à
Barcelone, même tirage; Orto, même tirage aussi, mais localisé à
Madrid, et surtout Estudios, publiée à Valence, et dont le tirage moyen
est de 65.000 exemplaires, mais qui tire jusqu’à 75.000.
Dans
toute cette presse, les mêmes buts sont continuellement formulés. Tandis que
dans d’autres pays, et durant les époques de lutte l’accent n’a été mis
que sur la critique, la seule revendication immédiate, la dénonciation des
maux de la société, l’imprécation souvent, les idées directrices et
constructives sont ici continuellement rappelées. Même dans une période de
clandestinité, un journal comme El Municipio Libre, qui paraissait à
Malaga, publiait cette synthèse en mai ou juin 1880:
«Nous
voulons la constitution de communes libres, indépendantes de tout lien
centralisateur, sans autre union que celle résultant de pactes fédéraux
librement acceptés et toujours révocables par les communes contractantes.
«L’appropriation
par les communes du sol, des instruments de travail concédés à titre
d’usufruit aux Collectivités agricoles et industrielles.
«La
reconnaissance des droits sociaux aux seuls individus des deux sexes qui
contribuent à la production.
«L’enseignement
intégral, et l’application à l’éducation des enfants de tous les moyens
de développement moral et physique.
«Un
régime municipal garantissant les droits de l’individu dans toute leur plénitude.
«L’organisation
du travail permettant à chaque travailleur de bénéficier du produit intégral
de son travail.
«Des
avances faites à toutes les activités qui permettront à l’humanité de
profiter de toutes les inventions et de tous les progrès, fruits du génie de
l’homme».
Certes, quelques objections de
détail peuvent être faites quant aux conceptions d’organisation économique,
a condition que l’on se situe à l’époque, que l’on tienne compte, par
exemple, des structures économiques de l’Andalousie et d’autres régions.
Mais l’important, ce sont les grandes lignes, l’esprit constructeur toujours
présent, et qui fait que les erreurs d’anticipation seront, le moment venu
vite corrigées
10.
Et retenons ce retour incessant à «l’enseignement intégral». On a pu écrire,
avec raison, que Joaquin Costa, le grand leader sociologue républicain,
autodidacte de génie, qui lutta tant pour élever le niveau culturel du peuple
espagnol, et fit de l’instruction publique une des idées-force de son combat,
avait été devancé par ces ouvriers et ces paysans libertaires dont la vie matérielle
était si terne et l’âme si lumineuse.
10
Le fait s’est produit pendant la révolution; certains libertaires en étaient
restés à la formule de la commune libre, autarcique; ils rectifièrent aisément.
La
période de clandestinité commencée en 1872-1873 passe, et après neuf ans
pendant lesquels d’innombrables combats ont été livrés, l’organisation
syndicale à nouveau nationalement articulée tient un congrès à Barcelone. A
la fin des travaux, un Manifeste est adressé au peuple espagnol. Emphase
à part, le même Idéal est rappelé avec la même ténacité:
«Nous,
les travailleurs, qui sommes les vrais artisans de la société, sa force créatrice
et vitale, qui par nos efforts matériels et intellectuels11
bâtissons les villes et les villages; qui travaillons la terre et extrayons de
ses entrailles les produits les plus précieux; qui construisons les navires qui
sillonnent les mers pour transporter les richesses que nous produisons; qui
construisons les chemins de fer qui unissent les régions les plus éloignées;
qui installons au fond des océans les câbles grâce auxquels le Vieux Monde
peut aujourd’hui communiquer avec le Nouveau; qui perçons les montagnes,
construisons les aqueducs et creusons les canaux; nous qui prenons part, de nos
mains rudes. à tout ce qui est produit par l’humanité . . . . . par l’effet
d’une contradiction terrible nous ne profitons pas de ces richesses. Pourquio ?
Parce que la domination du capital et de la bourgeoisie fait de notre sueur une
marchandise que l’on estime au taux du salaire, qui porte le sceau de
l’esclavage et est la source d’où découlent tous les maux qui nous
oppressent.»
11
Notons ici que l’esprit prolétarien n’excluait pas un critère
donnant aux travailleurs intellectuels une place dans le combat.
Une
fois de plus on voit comment le problème des classes sociales est nettement posé.
Voici maintenant, et à nouveau, l’énonciation des méthodes de lutte et du
but à atteindre:
«Notre
organisation, purement économique, se sépare de tous les partis politiques,
bourgéois et ouvriers; elle leur est opposée parce que tous ces partis
s’organisent pour la conquête du pouvoir politique, tandis que nous nous
organisons pour détruire tous les Etats politiques actuellement existants et
les remplacer par une LIBRE FÉDERATI0N DE LIBRES ASSOCIATIONS DE TRAVAILLEURS
LIBRES.»
Un
nouveau commentaire s’impose. Ce paragraphe vise nettement le marxisme
international, et naturellement Marx, qui avait entraîné ses partisans sur le
chemin du parlementarisme et de l’Etat, en faisant voter, au congrès de La
Haye (septembre 1872) une résolution déclarant que «la conquête du pouvoir
politique est le premier devoir du prolétariat». La polémique publique entre
les deux écoles du socialisme commençait en Espagne. Elle n’a fait, depuis,
que s’étendre et s’accentuer.
Puis
le Manifeste insiste sur l’internationalisme, l’universalité des buts
poursuivis et la vision d’avenir :
«Le
problème social n’est pas seulement national, il intéresse les prolétaires
des deux mondes, car l’accaparement des matières premières, l’introduction
des machines, la division du travail, la concentration des capitaux, les opérations
de banques et les spéculations financières, le développement des moyens de
communication sont autant de forces économiques qui ont favorisé l’avènement
complet de la bourgeoisie et de sa domination exclusive sur les intérêts
sociaux.»
Le
lecteur quelque peu informé constate que les rédacteurs de ce document avaient
lu Proudhon, particulièrement Qu’ estce que la Propriété ? et les Contradictions
économiques. Mais il constate aussi que ces ouvriers dont certains -
Ricardo Mella, Anselmo Lorenzo, Rafael Farga, Pellicer, Federico Urales -
s’étaient élevés à la hauteur de sociologues12
analysant la structure du capitalisme et son développement avec une
connaissance dont la profondeur surprend.
12
L’ouvrier chapelier, Ricardo Mella, deviendra ingénieur des mines.
Ces
progrès, ces développements repris en toute occasion favorable furent
plusieurs fois signalés par Pierre Kropotkine qui dans le journal Le Révolté,
qu’il avait fondé et était le seul journal anarchiste de langue française
alors existant, écrivait (éditorial du 12 novembre 1881) que le mouvement
ouvrier reprenait «avec une force nouvelle en Europe». Puis, se référant à
l’Espagne:
«Mais
c’est surtout en Espagne qu’il prend en ce moment un développement sérieux.
Après avoir couvé pendant huit ans, comme le feu sous la cendre, il vient de
se manifester ouvertement par le dernier congrès de Barcelone auquel 140
organisations ouvrières se sont fait représenter par 136 délégués. Non pas
des sections de 7 ou 8 membres que le hasard a réunis dans un quartier, mais
des sections d’ouvriers du même métier, dont les membres se connaissent
parfaitement et se voient chaque jour, qui sont animés des mêmes espérances,
et qui ont pour ennemi commun le patron, et un but commun - celui de
s’affranchir du joug du capital; bref, une vraie organisation.
«Nous
parcourons les numéros de La Revista Social, journal fait par les
ouvriers eux-memes, et chacun nous apprend soit la création de nouvelles
sections de métiers, soit l’adhésion de groupes existants, soit la fédération
de groupes jadis isolés. En lisant le bulletin du mouvement espagnol nous nous
sentons transportés vers les meilleurs temps de l’Internationale avec
seulement cette différence: plus de netteté dans les aspirations, une
conception plus claire de la lutte qu’il faut soutenir, et un tempérament
plus révolutionnaire dans la grande masse du groupement.
«Une
comparaison vient immédiatement sous la plume: la comparaison du mouvement qui
s’opère en Espagne avec celui qui s’opère en France, toute à l’avantage
de l’Espagne, toute au désavantage de la France.»
Après
quelques autres considérations, Kropotkine
insiste sur la différence entre les deux pays:
«Fidèles
aux traditions anarchistes de l’Internationale, ces hommes intelligents,
actifs, remuants ne vont pas faire bande à part pour poursuivre leur
petit but; ils restent dans la
classe ouvrière, ils luttent avec elle, pour elle. Ils apportent leur énergie
à l’organisation ouvrière et travaillent à constituer une force qui écrasera
le capital au jour de la révolution: le corps de métier révolutionnaire.
Sections de métiers, fédération de tous les métiers de la localité, de la région,
et groupes de combat indépendants de tous les métiers, mais socialistes avant
tout
13 Voilà comment ils
constituent les cadres de l’armée révolutionnaire.
13
Observons
que le mot socialiste était encore employé par Kropotkine à cette époque.
«...
Nous ne saurons trop recommander aux ouvriers français de reprendre, comme
leurs frères espagnols, les traditions de l’Internationale, de s’organiser
en dehors de tout parti politique en inscrivant sur leur drapeau la solidarité dans
la lutte contre le capital.»
Qu’il
nous soit permis de commenter ce commentaire. Nous constatons d’abord qu’il
a fallu, à cette époque, qu’un Russe publie le seul journal anarchiste
existant en France, les anarchistes francais n’étant ni assez nombreux, ni
assez capables d’initiatives pour le faire eux-mêmes;
tandis qu’en Espagne. . . Cette différence est lourde de
signification.
Ensuite,
il ne pouvait pas être question, pour les ouvriers francais, de revenir aux
traditions de la Première Internationale, pour la simple raison que celle-ci
n’avait jamais existé en France comme mouvement organisé, et que les
quelques sections locales qui purent se constituer furent persécutées avec
acharnement, tandis qu’en Espagne le mouvement disposa de quelques années
pour prendre conscience de lui-même et apprendre à s’organiser.
Puis
il manquait un Bakounine. Malgré toutes ses qualités, Kropotkine ne pouvait
exercer cette influence, cette fascination qui caractérisaient le grand
lutteur, qui fut aussi un grand penseur et grand organisateur. Il
n’avait pas ce don de séduction, de compréhension humaine directe,
qui faisait qu’un paysan ou un mancæuvre se sentait de plain-pied en parlant
avec celui qui, parce que et quoique il était héréditairement un «barine»,
comprenait lhomme du peuple et savait se placer à son niveau.
Tout
cela nous explique pourquoi, bien qu’il fût partisan de l’activité et de
l’organisation ouvrières, Kropotkine ne put exercer sur ses camarades une
influence comparable à celle de Bakounine. De plus, à cette époque le
mouvement italien était, par l’impatience et la maladresse de ses personnalités
les plus éminentes, presque réduit á l’etat squelettique; et la féderation
du jura se trouvait dans une situation identique.
Cela
nous explique aussi pourquoi le mouvement anarchiste français se constitua sur
la base de groupes «de
7 ou 8 membres que le hasard a réunis dans un quartier», poursuivant «leurs
petits buts» et délaissant les grandes tâches de la transformation sociale.
Kropotkine
revint, au mois de juin de l’année suivante, sur l’exemple espagnol. Effort
inutile. Il fallut l’activité terroriste et désastreuse de l’époque dite «héroïque»,
et une certaine désagrégation intérieure à conséquence de déviations
diverses, pour qu’une partie des anarchistes se décide, vers 1895 et les années
suivantes, à entrer dans les syndicats où ils apportèrent non seulement la
pratique de la violence, comme l’écrivait Georges Sorel, mais un corps de
doctrine dont les éléments principaux furent repris par l’école, maintenant
si réduite, du syndicalisme révolutionnaire.
Revenons
en Espagne. Des années ont passé, nous sommes en 1887; un congrès vient d’être
célébré, qui lance un Manifeste publié dans le journal El Productor
14
. Nous y lisons:
14
Vers cette époque, la rédaction de El Productor discutait
avec celle des Temps Nouveaux, continuation du Révolté, sur
l’utilité de l’activité au sein du monde ouvrier. Les Temps Nouveaux
la niaient.
«Nous
proclamons l’acratie
15 (pas
de gouvernement) et nous aspirons à un régime économico-social dans lequel,
par l’accord des intérêts et la réciprocité des droits et des devoirs tous
seront libres, tous contribueront à la production et jouiront du plus grand
bonheur possible, qui consiste en ce que les produits consommés soient le fruit
du travail de chacun, sans exploitation, et par conséquent sans les malédictions
d’aucun exploité.
15
Mot employé pour anarchie.
«La
terre ne doit pas avoir de maître, pas plus que l’air et la lumière, les
richesses du sous-sol, les forêts et tout ce qui n’est pas le fruit du
travail des hommes.
«La
science ne peut pas avoir de maître, pas plus que les moyens de production,
conséquences et applications des connaissances scientifiques.
«La
Terre, la Science, les machines de la grande industrie n’ont pas été créées
par leurs détenteurs, mais elles se créent soit par des causes indépendantes
de la volonté de l’homme, soit par le travail continu de tous les hommes. . .
«L’unité
sociale est essentiellement le producteur. . . Le premier groupe social est le
groupe de producteurs d’une même branche de travail. Le contrat fondamental
se conclut entre le producteur et le groupe respectif de producteurs de la même
branche.
«Les
groupes de producteurs d’une même localité établissent un contrat par
lequel ils constituent une entité facilitant l’échange, le crédit,
l’instruction, l’hygiène et la police locale; et ils concluent des contrats
avec les autres localités pour le crédit et pour l’échange dans une sphère
plus vaste, tels les communications, les services publics généraux et réciproques.
. .
«La
terre, les mines, les usines, les voies ferrées, et, en général, tous les
moyens de production, de transport et d’échange sont concédés en usufruit
aux collectivités de travailleurs. Le but final de la révolution est:
«La
dissolution de l’Etat.
«L’expropriation
des détenteurs du patrimoine universel.
«L’organisation
de la société sur la base du travail de ceux qui peuvent produire; la
distribution rationnelle des produits du travail; l’assistance de ceux qui ne
sont pas encore aptes au travail ou qui ont cessé de l’être; l’éducation
physique et scientifique - intégrale - des futurs producteurs. . .
«Pour
ces raisons, le congrès, qui considère la Fédération régionale espagnole
comme un groupement libre dans lequel les travailleurs peuvent résoudre tous
les cas particuliers par l’initiative commune lorsqu’une action unanime est
nécessaire, reconnaît la liberté des individus et des collectivités pour
qu’ils puissent se développer selon les conditions spéciales qui règlent la
vie de chacun. . .»
De
telles déclarations, de tels programmes où s’ajoutent souvent des
conceptions ou des initiatives complémentaires montrent que les préoccupations
constructives demeurent toujours au premier plan. Et sous ces préoccupations il
y a invariablement une base doctrinaire fondamentale, inspiratrice des plans et
des projets. Dans ce dernier Manifeste, ce qui demeure c’est la conception
collectiviste proposée par Bakounine, et mitigée par la conception mutuelliste
proudhonienne dont le trait caractéristique est la formule du contrat. Mais à
la même époque il se produit une évolution importante, qui prouve que les
cerveaux travaillent. Jusqu’à maintenant, suivant la doctrine collectiviste,
et ainsi que nous l’avons vu à différentes reprises, chaque producteur
devait jouir «du produit intégral de son travail». Naturellement cette
formule avait pour but de faire disparaître tout vestige d’exploitation de
l’homme par l’homme; mais un problème nouveau avait été posé par l’école
communiste de l’anarchisme - et au fond, était pose implicitement dans les
conceptions constructives de Bakounine: une partie importante des membres de la
société, souvent la majorité n’étaient pas aptes au travail, entendu comme
apport producteur. La société était donc obligée de maintenir cette partie,
et pour cela elle devait prélever, inévitablement, le nécessaire sur la part
qui, selon le principe admis jusqu’alors, revenait aux producteurs. Ceuxci ne
pourraient donc pas «jouir du produit intégral de leur travail». La formule
qui s’imposait de plus en plus était celle du véritable communisme «à
chacun selon ses besoins, de chacun selon ses forces», que Louis Blanc avait préconisée
et que Proudhon attaquait en partie parce qu’elle était conçue sous la forme
de communisme d’Etat, en partie aussi parce qu’il repoussait,
instinctivement, et l’on pourrait presque dire viscéralement, ce qu’il
appelait «la communauté». Nous accédons maintenant à une morale de
solidarité intégrale, qui sera pratiquée par les collectivités de 1936-1939.
Sous
l’impulsion de Marx et Engels, qui ont envoyé Lafargue sur place afin de
combattre les internationalistes espagnols qui ne se soumettent pas à leurs
directives, une autre organisation syndicale, marxiste et réformiste est née
(ses fondateurs, groupés à Madrid, étaient 7). Mais elle ne présente ni la
force morale, que donnent les convictions philosophiques et sociales basées sur
un large humanisme, ni les caractéristiques de volonté et d’activité
historique nées de l’idéal incorporé à l’action. En Espagne
l’anarchisme, disons plutôt le socialisme fédéraliste antiautoritaire a précédé
le socialisme autoritaire et d’Etat, bénéficiant ainsi de l’avantage du
temps. Mais par l’influence qu’il a exercée sur les esprits il a aussi
mieux conquis les hommes; car non seulement il refusait l’autorité extérieure
à l’individu: il influençait la société par son æuvre culturelle répandue
dans les masses. N’oublions pas qu’en 1882 La Revista social, dirigée
par Luis de Oteiza tire à 20.000 exemplaires, et est probablement la plus lue
d’Espagne. D’autre part, dans l’histoire de l’anarchisme international
nous ne connaissons pas de manifestation culturelle comparable à celle du Secundo
Certamen Socialista
16 et
il n’est peut-être pas inutile de souligner, une fois de plus, avec quelle
facilité les anarchistes espagnols se classent comme une école du socialisme.
En France, un tel comportement aurait été jugé, et condamné comme une
impardonnable hérésie. . .
16
Deuxiùme concours socialiste, appelé «concours» parce que des récompenses y
furent données selon la valeur des travaux.
On
comprendra mieux l’importance atteinte par ce mouvement quand on saura qu’en
1903, à Madrid, Tierra y Libertad qui sera par la suite - nous l’avons
dit - le périodique traditionnel de l’anarchisme espagnol, devint quotidien
sous la direction d’Abelardo Saavedra
17.
17
Journaliste de talent, issu de la petite bourgeoisie et rallié au peuple,
excellent orateur qui aurait pu faire carrière parmi les privilégiés, et qui,
jusqu’à sa mort, fut un exemple de dévouement à la cause qu’il avait
embrassée. Quand je le connus en 1917, il avait déjà été vingt-deux fois
emprisonné.
Pendant
la période suivante, on enregistre un certain flottement dans la pensée
jusqu’alors si lucide et précise de l’anarchisme espagnol. Car
malheureusement, l’anarchisme français, si en retrait sur Proudhon et
Bakounine, exerçait sur lui une influence intellectuellement et spirituellement
restrictive. Son intervention tardive dans le mouvement syndical n’entraînait
qu’une partie des militants. L’habitude des petits groupes que déplorait
Kropotkine s’était trop bien implantée. Certes, on parlait bien de faire la
révolution, mais on entrevoyait celle-ci comme l’apothéose du Grand Soir,
romantique à ce point que Jean Grave et Charles Malato durent polémiquer avec
leurs propres camarades pour qui toute organisation était forcément
autoritaire et attentait aux droits de l’individu. Puis, comme la révolution
tardait à se produire, on s’occupa de choses secondaires. L’individualisme
apparut, avec sa revendication stirnérienne plus ou moins bien interprétée du
«moi»; la révolte devint purement négative, quand elle ne déviait pas sur
de nombreux dadas marginaux: végétarisme, crudivorisme, naturisme, esthétisme,
exaltation nietzschéenne, etc.
La
France jouissait en Espagne d’un prestige immense. C’est de France
qu’avaient été introduites, ou réintroduites bien des idées nouvelles,
dont celles du républicanisme, du socialisme et de l’anarchisme. Bientôt les
déviations anarchistes françaises furent importées par un certain nombre
d’anarchistes espagnols
18.
18
L’exil en France dans les périodes de répression ou de chômage prolongé
qui faisait aller gagner son pain au-delà des Pyrénées, favorisa la prise de
contact avec les nombreux groupuscules où les longs cheveux, les sandales et la
cravate lavallière étaient les distinctifs généralisés de l’individualité
supérieure de chacun.
Ces
nouveautés se confondaient avec celles d’un certain anarchisme communiste qui
rejetait l’activité syndicale, et la large prévision organique de l’avenir
des anarchistes d’Espagne. Mais d’une part l’intensité même du problème
espagnol limita ces fantaisies. D’autre part, le sentiment social naturel et
l’esprit de solidarité si fortement présents dans la nature de l’Espagnol
étaient trop puissants pour qu’un tel mouvement pût sombrer dans ces
mortelles inepties. Aussi, l’existence des groupes anarchistes n’empêcha-t-elle
pas l’activité sociale, d’abord, syndicale ensuite, de fomenter cette
dynamique presque mystique de l’histoire qui pousse aux grands rêves et aux
grandes actions.
L’idéal
demeure au fond de l’âme espagnole. Pour le militant moyen, il ne s’agit
pas d’abstractions philosophiques, mais de justice sociale, de travail organisé
solidairement, de fraternité active grâce à la jouissance égalitaire des
biens et des services. Le dernier paysan anarchiste sait cela, - en partie sans
doute parce que son sort est si dur qu’il ne peut chevaucher des chimères
quand il s’agit de la question sociale. Et le congrès du théâtre de la
Comedia, célébré à Madrid en 1919 confirme ce qui a toujours été: le but
de la C.N.T. est le communisme libertaire ; pour y atteindre on décide de
transformer les syndicats traditionnels de métiers en syndicats d’industrie
19 afin de mieux assurer la gestion de
l’économie nouvelle. Ce que ratifiera, après dix ans de dictature civile et
militaire le congrès de Saragosse de 1931, qui marque un nouveau départ de
notre organisation syndicale.
19
Malheureusement, sous l’influence de démagogues éloquents, le congrès
repoussa la constitution de fédérations d’industries, si nécessaire. On ne
la commenca qu’en 1931, et ce retard se fit sentir pendant la révolution.
Disons-le
nettement : la résolution de caractère constructif votée-par les délégués
dans une situation qu’on sentait prérévolutionnaire fut inférieure à la
plupart de celles qui avaient été votées dans les congrès précédents. Mais
l’incessante répétition des buts et des moyens, la volonté d’activités
constructives des syndicats, des fédérations locales, cantonales, régionales,
nationales, de leur cohésion, l’idée d’activités communales, de
l’instruction généralisée, de vastes ateliers remplacant ceux, vétustes, où
les artisans et les petits entrepreneurs étaient si mal récompensés de leur
travail, tout cela était demeuré dans l’esprit des militants de base, chez
tous ceux qui, jusqu’alors, s’étaient donnés corps et âme au triomphe de
l’idéal. Et l’on est surpris de voir comment, bien que les textes en soient
ignorés par la génération qui fit la révolution, les résolutions des congrès
de 1870, 1871, 1872, 1882 et autres sont appliquées, souvent comme à la
lettre, dans les Collectivités agraires et les réalisations syndicales
industrielles de 1936-1939.
Rappelons,
avant de terminer ce chapitre, que pendant les cinq années de république (de
1931 à 1936), de nombreux essais avaient été publiés, qui s’efforçaient
de préparer les réalisations constructives de la révolution. Pour la première
fois dans l’histoire de l’anarchisme mondial, successivement Diego A. de
Santillan, Higinio Noja Ruiz, Gaston Leval traitaient ces problèmes non sous
forme d’utopies et d’anticipations imaginaires, mais en se basant sur la réalité
concrète de l’économie du pays, à la lumière des statistiques concernant
la production industrielle et agraire, le problème des matières premières, de
l’énergie, des échanges internationaux, des services publics, etc.
D’autres études, moins documentées, dont celle du docteur Isaac Puente intulée
El Comunismo libertario et des essais de moindre importance parurent
aussi. Et l’on traduisit du français cinq ou six livres d’économistes
comme Cornelissen, de théoriciens militants syndicalistes révolutionnaires
comme Pierre Besnard, de sociologues moins rigoureux comme Sébastien Faure.
Tout cela, édité avec bien d’autres livres et de nombreuses brochures par au
minimum trois organismes éditoriaux, contribua à préparer la masse des
militants pour ses tâches futures.
L’idéal
poursuivi par les anarchistes communistes espagnols fut donc celui que les plus
hauts esprits de l’humanité ont poursuivi, propagé depuis Platon, et peut-être
certains stoïciens, jusqu’à nos jours. La révolution espagnole a réalisé
ce que demandaient les premiers chrétiens, ce pour quoi au XIVe siècle
luttèrent les Jacques, en France, et les paysans anglais conduits par John Ball
en Angleterre, ceux d’Allemagne, que Thomas Münzer mena deux siècles plus
tard, les niveleurs anglais inspirés par Everald et Winstanley, les frères
Moraves, disciples de Jean Huss; ce qu’ont préconisé Thomas Morus dans l’Utopie,
et François Bacon, et Campanella dans La Cité du Soleil, et le curé
Jean Meslier dans son célèbre Testament, trop méconnu, et Morelli dans
son Naufrage des îles flottantes, et Mably qui, comme Morelli, inspira
les meilleurs esprits de la révolution américaine, et les «enragés» de la révolution
française, dont Jacques Roux, le «curé rouge». Et la légion de penseurs et
de réformateurs du XIXe siècle et du premier tiers de celui-ci.
Elle est, dans l’histoire du monde, le premier essai d’application du rêve
poursuivi par ce qu’il y eut de meilleur dans l’humanité. Elle est parvenue
à réaliser, intégralement dans bien des cas, le plus bel idéal qu’ait conçu
l’esprit humain, et ce sera sa gloire éternelle.
Les
hommes et les luttes
Pour
la plupart de ceux qui s’occupent d’histoire sociale, de réalisations ou de
possibilités révolutionnaires, c’est à peu près exclusivement dans les régions
industrialisées et chez le prolétariat industriel qu’il faut enquêter. Les
régions agraires et les travailleurs de la terre sont, d’emblée, écartés.
Plus encore, la classe sociale des petits paysans est réputée fatalement
contre-révolutionnaire, surtout par la «science» marxiste selon laquelle les
conditions d’existence et les techniques de travail condamnent leurs usagers
à être les soutiens de la réaction, ou son incarnation. Marx insistait sur
cette «loi» de l’histoire, affirmant même que la lutte entre la ville et la
campagne avait été l’un des aspects dominants de la guerre des classes.
Il
est vrai qu’en cette matière, maintes fois les paysans sont restés en arrière
sur les citadins. Toutefois, rien n’est absolu, et les faits nous prouvent
qu’on ne peut prétendre enfermer le déroulement de la vie des peuples dans
des formules indiscutables. L’Espagne en est un exemple. En effet, s’il est
vrai que le socialisme collectiviste antiétatiste préconisé par Bakounine
apparut en 1869 à Madrid et à Barcelone, il ne tarda pas à se répandre dans
des régions nettement agricoles, et aussi dans les villes dont l’économie était
liée aux activités générales de l’agriculture. En fait le mouvement social
et socialiste anarchiste s’étendit au nord, surtout en Catalogne, la plus
industrielle, et au sud, en Andalousie, région où l’agriculture domine, qui
embrasse presque tout le midi de l’Atlantique, au sud du Portugal, à la région
du Levant, sur les côtes méditerranéennes.
C’est
dans ces deux régions que lon vendait, avant la révolution espagnole et depuis
longtemps, le plus de journaux de propagande, de revues, de brochures, et que
l’activité sociale, les luttes soutenues ont été parmi les plus intenses.
On
peut en donner des explications diverses. Psychologiques d’abord, car
l’Andalou est peut-être le plus rétif des Espagnols aux ordres venus du
dehors, à la tutelle de l’Etat et de l’autorité représentée par
l’homme de loi, ou le fonctionnaire. Economiques ensuite, car la structure de
la propriété agraire sous la forme de très grandes fermes (cortijos) couvrant
souvent des milliers d’hectares, qui employaient sur place, à demeure, un
personnel salarié nombreux, misérablement payé, prédisposait les
travailleurs à s’entendre pour la résistance et facilitait leur groupement.
Ceux qui ont connu cette époque nous racontaient
comment, le soir, laboureurs et moissonneurs, exténués par le labeur du
jour, se réunissaient dans la grange où ils dormaient, et là, à la lueur de
la lanterne unique celui qui savait lire faisait connaître à ses camarades le
contenudes journaux révolutionnaires édités à Barcelone, ou dans les villes
andalouses. Ainsi se répandait la Bonne Nouvelle.
Cela
pourtant n’explique pas tout. Car, comme on le verra plus loin, c’est dans
certaines provinces, le plus souvent parmi les petits propriétaires pouvant
lutter plus librement grâce á leur indépendance économique, que se sont touvés
nos militants les plus tenaces, les plus héroïques et les plus efficaces.
D’autre
part, si la faim, le chômage, la misère endémique constituaient des facteurs
et des causes de guerre sociale, d’autres facteurs poussaient les adhérents
dans leurs efforts de rénovation sociale. Nous revenons aux caractéristiques
de la nature humaine. Abelardo Saavedra nous racontait comment, lorsque
Francisco Ferrer entreprit de répandre la pédagogie nouvelle sous forme d’«escuelas
modernas», il avait, toujours dans cette vaste région andalouse - il était
lui-même natif de Séville - fondé 148 petites écoles. Ferrer fournissait
l’argent et le matériel, Abelardo Saavedra organisait. Mais il lui fallait
trouver sur place des éléments de soutien matériel et des instituteurs. Les
syndicats ouvriers les fournissaient. Presque toujours les enseignants étaient
de jeunes militants ouvriers, autodidactes, qui s’attelaient à ces nouvelles
tâches et y réussissaient.
Il
en fut de même hors de l’Andalousie. En 1919-1920, j’ai visité dans la région
du Levant, particulièrement la province de Valence, plusieurs de ces écoles où
l’on continuait au mieux l’æuvre du martyr de Montjuich
1
. Elles existaient surtout dans ce que nous pouvons appeler les petites villes
rurales. Les ressources autrefois fournies par le grand fondateur manquant, le
Syndicat local qui réunissait des travailleurs de tous les métiers, ou la fédération
locale quand il existait plusieurs Syndicats, apportaient les fonds prélevés
sur les cotisations versées. Souvent, l’école devenait le but principal,
presque mystique, de l’association ouvrière. Et j’ai connu des paysans qui
se privaient de tabac, leur seul plaisir de luxe, pour verser tous les mois un
douro - cinq pesetas - afin de soutenir l’école maintenant appelée «rationaliste».
1
Montjuich, fort de Barcelone où Ferrer fut fusillé en 1909.
On
pourrait écrire des pages émouvantes sur le combat mené localement autour et
à propos de ces réalisations où le caractère moral prédominait, Car,
naturellement, elles se heurtaient à l’hostilité active des «caciques»,
grands propriétaires terriens, maîtres de la vie locale, qui faisaient bloc
avec le curé, la garde civile, parfois le pharmacien et le médecin. Souvent,
appliquant une vieille coutume, on arrêtait l’instituteur non officiel, et on
le déportait à pied, menottes aux mains, entre deux gardes civils à cheval,
vers des régions lointaines où il restait en résidence surveillée. Alors,
presque toujours, le militant le plus instruit de l’endroit prenait la relève.
Presque toujours aussi c’était son tour de connaître la déportation. Et un
autre ouvrier ou paysan lui succédait, qui partait aussi, de prison en prison,
pour les provinces lointaines. Parfois les autorités finissaient par fermer
l’école. Et il arrivait que sur la résolution du Syndicat les élèves
partent tous les matins, dans la montagne, avec un dernier maître improvisé,
qui les faisait lire, leur enseignait en écrivant en l’air les mots et les
chiffres, ou l’histoire naturelle par observation directe.
Ce
que je viens d’écrire ne dépeint qu’un des aspects des luttes sociales
qui, cela va de soi, s’appliquaient aux conditions de vie immédiates, mais étaient
aussi inséparables d’une finalité supérieure. Certes elles revêtaient des
formes multiples, telles les protestations, contre l’Etat qui soulevèrent
tant de fois les paysans de France, d’Italie et d’Europe centrale, contre
les agents du fisc aux siècles des grands rois et des empereurs; mais s’y
ajoutait une guerre de classes qui à cette époque avait pris un caractère
beaucoup plus aigu que ce qu’on avait connu auparavant.
Nous
allons, par des informations puisées à des sources sûres et remontant à une
époque particulièrement troublée, énumérer des faits qui permettront de
saisir l’importance du combat social mené par les deshérités révoltés de
l’Espagne. Elles ne concernent qu’une période très limitée, mais
l’intensité des faits qu’elles rapportent permet d’en imaginer l’acuité
d’ensemble. Elles ne reconstituent pas l’ampleur des grèves générales,
surtout andalouses, dans la dernière partie du XIXe siècle, grèves
qui paralysaient tout dans les villes, les villages et les campagnes, où les pâtres
lâchaient les troupeaux dans les montagnes, les nourrices rendaient les
nourrissons aux dames de l’aristocratie, le personnel domestique se joignait
aux salariés industriels. Toutefois ce qui suit, et qui commence dix ans après
la naissance du mouvement libertaire espagnol, nous permettra de mieux
comprendre le sens de cette lutte sociale.
Année
1879. -
Exécution, au garrot, du paysan anarchiste Oliva, condamné pour des raisons
sociales - sans doute pour avoir commis un attentat contre un «cacique».
Dissolution des sociétés ouvrières à Tarragone (Catalogne) et d’une coopérative
dans le village d’Olivera (province de Cadix). A Valence, grève des fermiers
et métayers qui refusent de payer les propriétaires. Intervention de la garde
civile, nombreuses arrestations, proclamations des grévistes apposées sur les
arbres, 75 paysans grévistes sont déportés, sans condamnation, aux îles
Mariannes (archipel des Philippines, alors colonies espagnoles). A Arcos de la
Frontera (province de Cadix), à Grenade, Ronda, Jaén - tout en Andalousie -
manifestations de chômeurs demandant du travail et du pain. Arrestations
nombreuses. En plusieurs endroits, le peuple pille les boulangeries et les
boucheries.
En
juin et juillet, incendie de récoltes, vignobles, forêts, moisson et granges
des grands propriétaires de Castille, d’Estrémadure, de la région
valencienne, et surtout d’Andalousie où les brasiers continuent pendant le
mois d’août. Un nommé Moncasi est exécuté, sans doute encore au garrot,
pour attentat contre un patron. Il est suivi par Francisco Otero Gonzalez, qui a
tiré sans résultat deux balles de pistolet contre un riche.
1880.
- Des bandes saccagent les églises et les bureaux des percepteurs, ranconnent
les riches dans les provinces de Tarragone, Tolède. Ciudad Real (ces deux dernières
en pleine Nouvelle-Castille). Agitation en Andalousie. D’après La Revista
Social, 4.566 lopins de terres ont été saisis et vendus par le fisc. Puis
51.854 autres lopins sont à leur tour saisis, mais non vendus par manque
d’acheteurs. Dans les premiers mois de 1880, c’est le tour de 39.000 autres
lopins.
En
mai et juin, des incendies de mas, de vignobles des grands propriétaires ont
lieu dans la région de Xérès, en Andalousie. Dans cette ville, depuis
vingt-trois mois, 13 militants sont emprisonnés, accusés d’incendies qui ont
eu lieu à Arcos; deux d’entre eux, Manuel Alvarez et José Campos Rodriguez
meurent. Une bombe éclate devant la maison de l’alcalde, de La Corogne, en
Galice.
Dans
la province de Huelva (Andalousie), extermination des troupeaux par les grévistes
et destruction de plantations d’arbres. Une douzaine - ou une quinzaine de
soulèvements contre les agents du fisc, dans différentes parties du pays
(Valls, Arriate, Orense, en Galice; Almodovar (province de Ciudad Real), etc.
Toujours
en 1880, des incendies sont allumés dans les campagnes de la province de
Cordoue. Des milliers d’hectares de céréales sont détruits, dont 84
appartenant au duc d’Albe. A nouveau des demeures de riches brûlent. La misère
exaspère le peuple. Le journal libéral El Siglo déclare: «Nous préférons
nous retirer dans la vie privée, car nous sommes convaincus que la révolution
triomphant en Espagne tomberait immédiatement aux mains de tous les éléments
démagogiques du pays.» Un pétard éclate au couvent des jésuites de Gandia
(province de Valence). Ceux-ci vont s’établir dans la maison du duc de Pastraña,
qui est incendiée par les révolutionnaires.
Le
3 août, trois auteurs d’un déraillement et de l’attaque d’un train près
d’Alcazar, en Castille, sont fusillés. Le 17, quatre condamnés à mort sont
exécutés à Berzocana, le 18, un à Riaza, le 19, un à Marchena: dix exécutions
en dix jours. Un organe clandestin paraît, El Municipio libre, distribué
dans les villes et les campagnes. La maison du collecteur d’impôts, de Requeña
(province de Valence) est prise d’assaut, les livres comptables sont brûlés
sur la place publique avec une partie des archives de la municipalité. La
troupe intervient, le peuple fait face. Dans la ville-village d’Alcoy,
province de Valence
2 les jésuites
sont obligés de partir devant l’attitude hostile du peuple. Des militants
sont arrêtés à Malaga où l’imprimerie clandestine de El Municipio Libre
est découverte.
2Voir
plus loin les réalisations d’Alcoy pendant la révolution de 1936-1939.
1881.
- Du 24 au 26 septembre, un congres de fédérations «comarcales» (cantonales)
a lieu à Barcelone. Par leurs structure même, nombre de ces fédérations sont
basées sur les travailleurs des champs groupés dans les organisations
syndicales. Deux cents sections sont représentées, 136 délégués y prennent
part. A l’unanimité moins huit voix, une résolution est votée, déclarant
que le but poursuivi est l’anarchisme collectiviste. Les opposants sont
partisans du socialisme d’Etat marxiste.
1882.
- Congrès national (appelé régional, l’Espagne étant considérée par les
libertaires comme une région de l’Internationale), à Séville; 212 délégués,
10 régions organiquement constituées, 218 fédérations locales, 633 sections
syndicales et 59.711 fédérés. Ce dernier chiffre se décompose comme suit:
Andalousie de l’Ouest, 17.021 adhérents; Andalousie de l’Est, 13.026;
Aragon, 689; Catalogne, 13.181; Vieille-Castille
1.036; Nouvelle-Castille, 515; Murcie, 265; Galice, 847; Pays basque, 710;
Valence, 2.355. Chiffres très inférieurs à ceux des gens du peuple qui
prennent part aux luttes sociales.
Il
y a décalage (qui sera rectifié par la suite) entre le total et les chiffres régionaux
ou locaux. L’importance du mouvement n’en apparaît pas moins, étant donné
son caractère idéologique. Soulignons aussi quels efforts, souvent
extraordinaires, impliquait la présence de si nombreux délégués dont une
bonne partie a dû voyager à pied, ou traverser l’Espagne dans des conditions
invraisemblables.
Observons
aussi qu’à ce dernier congrès il a été décidé, presque trente ans avant
que Francisco Ferrer n’entreprenne cette tâche qui lui coûta la vie, de
fonder des écoles non soumises à la tutelle de l’Eglise et de l’Etat.
En
Andalousie toujours, la fédération locale de Séville où, à cette époque,
la vie sociale est solidaire des activités agraires, compte 53 sections
syndicales et 6.000 adhérents. Immédiatement après les congrès de Séville,
sept nouvelles fédérations locales sont organisées dans la province, 19
sections ont adhéré à la fédération régionale andalouse. Chaque numero du
périodique El Trabajo (Le Travail) qui paraît à Malaga, annonce la
fondation d’une vingtaine de sections syndicales où les travailleurs des
champs adhèrent en grand nombre. Sur les 18.000 exemplaires de La Revista
Social, 8.000 sont vendus dans la seule Andalousie. N’oublions pas
qu’alors l’Espagne ne compte que 18 millions d’habitants, dont 65%
d’illettrés. Ajoutons qu’une vingtaine de congrès régionaux
avaient précédé le congrès de Séville pour étudier l’ordre du jour et décider
des propositions qui y seraient émises.
1883.
- La Revista Social annonce qu’à Marchena, un ouvrier gagne de 2 à 3 «réales»
(1 «réal» = un quart de peseta). On compte 30.000 chômeurs dans la campagne
andalouse; la fédération en secourt 3.500 (il y a donc une pratique
d’entraide limitée aux ressources disponibles). Le gouvernement «ferme les
bibliothèques et les écoles ouvrières».
Mais
le caractère violent, exaspéré de la lutte sociale a provoqué la
constitution d’une organisation secrète, la «Mano Negra (la main noire).
Plus de 400 personnes sont arrêtées, accusées d’en faire partie. Des
militants de la province de Valence sont déportés aux îles Mariannes. Bientôt
2.000 travailleurs sont inculpés d’appartenir à cette société mystérieuse;
la terreur règne. Les fédérations locales se dissolvent, des perquisitions
ont lieu à peu près partout dans le pays, des crimes sociaux sont commis, la
garde civile perquisitionne nuit et jour, arrête. emprisonne, torture. Un grand
procès se prépare à Montilla (province de Cadix-Andalousie). A la bibliothèqueécole
de La Linea (province de Cadix), la garde civile s’empare des meubles, tables,
livres, mappemondes, etc.
En
mai, premiers procès de la Mano Negra. L’avocat général réclame trente
peines de mort. Cinq malheureux condamnés seront exécutés. La police prétend
avoir découvert une nouvelle organisation secrète dont vingt membres seraient
arrêtés.
1885-1886-1887.
-
A La Corogne (Galice), révolte des paysans contre l’octroi. Livres, papiers,
registres sont jetés au feu. La troupe tire, l’insurrection dure deux jours.
Les paysans de Canollas 3,
province de Barcelone, refusent de payer les impôts, cent hommes armés de bâtons
obligent le percepteur à se retirer. D’après le journal libertaire El
Obrero (l’Ouvrier), rien qu’en décembre
1886 l’Etat a saisi 75 fermes à Jodar, 32.000 dans la province de Logroño,
4.000 dans les Baléares, pour arriérés d’impôts. A Onteniente, province de
Valence, le peuple prend d’assaut la municipalité au cri de: «A bas les impôts
!» et brûle les documents comptables. On calcule que de 1880 à 1886 le ministère
des Finances a saisi judiciairement 99.931 propriétés rurales et urbaines.
Depuis la Restauration, en treize ans, le total s’élèverait à 999.000 4
3
Le nom de cette localité a dû être mal orthographié.
4Les
luttes contre le fisc expliquent sans doute, en partie, l’hostilité du peuple
espagnol envers l’Etat.
Le
chiffre est énorme, et nous ne pouvons, rétrospectivement, le vérifier.
Toutefois on annonce en mai 1887, que dans la région d’Alcañiz (province de
Teruel), 3.000 fermes doiventêtre, vendues pour non-paiement d’impôts. De
nouvelles et nombreuses émeutes sont signalées en divers endroits contre les
octrois, avec des morts, des blessés, car la garde civile tire, tire. . .
Arrestations dans toute l’Andalousie pour contrecarrer la campagne pour les
martyrs de Chicago. A Grazamela (province de Cadix), 24 hommes et 6 femmes sont
emprisonnés. Dans bien des petites villes (à Rio Tinto, province de Huelva,
Andalousie, par exemple), solidarité active entre les mouvements des ouvriers
d’usine et les mineurs. Misère noire dans de nombreux villages et petites
villes d’Andalousie. A La Loja (province de Grenade), Ecija, Los Arcos,
Sanlucar, Grazamela, les maires télégraphient au gouvernement de Madrid
demandant des secours et des troupes. Le journal portugais Grito do Povo
annonce 414.565 confiscations de propriétés (sans spécifier en combien de
temps), dont 63.562 dans la province de Cuenca (Nouvelle-Castille), 73.395 dans
la province de Saragosse. Les paysans de Vieille-Castille émigrent en masses.
Ce
que nous venons d’énumérer, et qui est forcément incomplet quant aux luttes
sociales menées dans cette période de douze ans, permet de juger de
l’intensité des combats menés par le peuple dans toutes les régions
d’Espagne - excepté probablement le Pays basque.
*
D’autres
facteurs complètent l’explication du comportement des populations des
campagnes, et l’on aurait tort de juger de l’attitude de ces dernières
d’après les seules révoltes désespérées dont nous venons de donner l’idée.
Certes, la lutte est en dents de scie, il est des périodes où elle s’atténue,
où la répression qui met hors la loi, pendant des années, les Syndicats
paysans, prend le dessus, où une certaine résignation semble s’emparer du
plus grand nombre. Mais les militants libertaires sont toujours là, comme un
ferment, comme un levain. Ils continuent d’influencer par l’action, ou par
la propagande, la diffusion des journaux et des revues, la création de bibliothèques,
même l’adhésion à la section locale du parti républicain quand il en
existe une. Ils font preuve d’une volonté, d’un stoïcisme, d’un héroïsme
souvent bouleversants. C’est par centaines, par milliers qu’ils ont connu
– souvent pour combien d’années! - la prison, le bagne, la déportation,
l’exil, le boycottage des «caciques» et de leurs administrateurs, des
patrons, des commerçants refusant le crédit, les persécutions sans
nombre. Mais cette lutte a trempé les hommes, forgé des volontés admirables.
Nous avons dit, et nous verrons davantage que, souvent, les petits propriétaires
jouissant d’une certaine indépendance matérielle, pouvaient agir et lutter
avec plus d’efficacité que les salariés. Ce sont ces petits propriétaires
libertaires, indépendants qui avaient le plus contribué, pendant les années
1915-1920, à la renaissance du mouvement libertaire dans la ville même de
Valence où, sous le régime monarchiste, le républicanisme avait accaparé
l’opposition. Le dimanche matin, délaissant leurs travaux, ils descendaient
des villages, des montagnes, ou venaient de la Huerta, apporter leur concours à
ceux qui, dans la ville, s’efforcaient de
remettre sur pied les forces que les répressions avaient balayées. Ils furent
les soutiens, les principaux artisans de cette réapparition.
*
C’est
dans la région du Levant que j’ai connu Narciso Poimireau
5
qui habitait le village de Pedralva, dans la région montagneuse et pauvre de la
province de Valence, où il possédait des terres et pouvait figurer parmi les
bien nantis de l’endroit. Et pourtant, Narciso Poimireau, grand, sec, au cæeur
d’or et à l’esprit illuminé, était l’agitateur par excellence du canton
de Liria, qui offre peut-être l’histoire sociale la plus intéressante de la
région du Levant.
5
Le nom est Plus francais qu’espagnol. Peut-être Narciso Poimireau, était-il
un lointain descendant de ces paysans dont nous parle Taine et qui, ruinés par
les exactions du fisc de Louis XIV, durent, chassés par la misère, émigrer en
Espagne.
Il
travaillait ses terres, et le soir, partait à pied pour ne pas fatiguer sa
mule, qui comme lui, devait travailler le lendemain - parcourant les chemins
rocailleux, allant d’un village à l’autre, prêchant l’évangile
libertaire, et organisant les paysans. Il avait fondé de ses deniers, et
maintenait une école rationaliste dont sa fille était l’institutrice. En même
temps que la lutte contre les riches exploiteurs il menait le combat contre le
curé. Il parlait aussi dans les meetings; mais au sein de notre mouvement il était
dans la région, par sa hauteur morale, le guide éclairé et pondéré, qui
calmait les élans de la colère et s’opposait aux fureurs de la haine.
Quand
les troupes franquistes arrivèrent, ses adversaires locaux qu’il n’avait
pourtant pas poursuivis pendant la période antifranquiste l’arrêtèrent. On
n’entendit pas parler de lui durant un certain temps, puis un jour les autorités
convoquèrent les habitants sur la place du village. Et devant eux, par dérision,
elles firent circuler une charrette sur laquelle se trouvait une grande cage de
bois. Dans la cage, Narciso Poimireau enfermé comme Don Quichotte à son retour
lamentable, et donné en spectacle public aux moqueries des gens autoritairement
rassemblés. «Mais les gens ne se moquèrent pas de moi; ils me regardaient
avec peine, les franquistes en furent pour leurs frais», racontait-il dans la
prison à celui qui m’a rapporté ces faits. Narciso Poimireau que j’avais
connu, chez qui j’étais descendu deux fois quand j’étais allé parler à
Pedralva, fut fusillé par les franquistes.
*
Passons
au nord de l’Aragon. Voici un autre de ces hommes exceptionnels qui forcent
l’admiration. Il s’appelle Juan Ric, il vit encore, quelque part en France.
Il habitait Binéfar, dans la province de Huesca, était propriétaire de 15
hectares de bonne terre irriguée - une fortune - élevait et revendait une
centaine de moutons par an, possédait deux mules et tenait, avec sa femme, une
épicerie lui appartenant. En même temps il était le principal animateur du
mouvement syndical libertaire local et cantonal.
Toujours
se dépensant avec une vitalité inépuisable, il fut à plusieurs reprises
poursuivi pour activités subversives. Une tentative insurrectionnelle prématurée
ayant eu lieu en décembre 1934, et des gardes civils étant tombés dans la
lutte, il se vit condamné deux fois à perpétuité (la condamnation à perpétuité
était alors de trente-trois ans), et à une quinzaine d’années supplémentaires.
En tout quelque quatre-vingt-deux ans: Ric ne sait plus au juste. Il sortit de
prison avec l’amnistie de 1936, et naturellement reprit aussitôt la lutte.
Naturellement aussi, il fut quelques mois plus tard à l’avant-garde de la
contre-offensive antifranquiste. Naturellement encore je le trouvai, toujours
actif et souriant, principal animateur de l’organisation collectiviste du
canton de Binéfar dont il sera question plus loin. Il dut passer les Pyrénées
au moment de l’avance franquiste, connut les camps de concentration francais
6,
puis celui de Dachau où l’emmena la police hitlérienne et dont il revint par
miracle et il est prêt, demain, s’il peut retourner à Binéfar où la
population refusa d’acheter ses terres que les franquistes avaient mises aux
enchères, à recommencer l’expérience d’une collectivité égalitaire et
libertaire avec le même enthousiasme, la même volonté, la même foi illuminée.
6
Ces camps de concentration dont personne, ou presque, ne s’émut à l’époque,
étaient gardés par la garde mobile et des tirailleurs sénégalais. Il y
mourut des centaines de réfugiés. Ric s’en évada et prit part à la lutte
contre les forces nazies, dans la région du Rouergue et, dénoncé parles
communistes (le cas ne fut pas unique), fut arrêté et envoyé à Dachau d’où
il revint pesant 35 kilos.
Combien
d’autres biographies, riches, passionnantes d’hommes exceptionnels, de révolutionnaires
libertaires, paysans, petits propriétaires et salariés, apôtres obstinés de
la révolution parce qu’apôtres de la justice et de l’amour pourraiton écrire
! J’ai sous la main un bref récit de lutte sociale qu’a rédigé sur
ma demande un de ces hommes, qui fut la figure de proue des luttes paysannes à
Navalmoral de la Mata, petite ville de 7.500 habitants dans la province de Cacérès,
en Estrémadure. Il fut deux fois condamné à mort, grièvement blessé dans
les combats contre les forces franquistes passa dix-huit ans au bagne, et s’il
en avait la force et les possibilités, serait, lui aussi, j’en suis certain,
prêt à recommencer les luttes que je vais résumer à mon tour. Mais ce héros
inconnu, modeste et obscur, éprouve, avant de parler de lui, le besoin de
rendre hommage à un autre héros modeste et inconnu. Lisons
le:
«Je veux, avant de commencer, parler d’Alfonso Gonzalez, le plus vieux militant de Navalmoral. Il fut notre père à tous en anarchie, emprisonné maintes fois, deux fois condamné à mort, arrêté par les franquistes le 22 juillet 1936, et remis en liberté en 1942; puis arrêté de nouveau en 1944 parce quil servait d