Ce
journal est la transcription en un anglais à peu près lisible de notes
rapidement prises en allemand lors de mon premier voyage en Espagne révolutionnaire
et consignées dans différents carnets. En choisissant de présenter une
transcription fidèle de ces notes, avec les seules modifications dictées par
les nécessités de l’édition, je n’ai pas obéi, loin de là, à des
considérations d’ordre esthétique. Du strict point de vue littéraire, un récit
continu, une sorte de «carnet de voyage» eût certainement été préférable.
Un seul argument plaidait en faveur de la méthode que j’ai préféré suivre,
mais un argument de taille: s’agissant d’une matière qui suscite autant de
controverses que la présentation actuelle de l’Espagne révolutionnaire, tout
décalage, aussi léger soit-il, aurait été de nature à ouvrir la porte
au doute. La forme du journal tenu au jour le jour était celle qui permettait
d’épouser le plus étroitement la réalité des faits. Je n’ai donc rien
fait pour effacer les contradictions existantes. Quand j’ai été le témoin
de phénomènes en contraste flagrant, je les ai rapportés tels que je les
avais observés.
Ont
été écartées de la publication dans ce journal: les notes revêtant un
caractère strictement personnel; les relations d’incidents insignifiants qui
n’auraient fait que fatiguer le lecteur; et enfin les informations
confidentielles que je n’avais pas le droit de divulguer. Il m’est aussi
arrivé de condenser en une seule formule des notations répétitives résultant
d’observations concordantes.
Les
erreurs de fait corrigées par la suite grâce à une information plus complète
ont naturellement disparu de cette édition. Mais les généralisations erronées
ont été conservées. On en trouvera un certain nombre dans ce journal. J’ai
pris soin à chaque fois de les séparer nettement de l’exposé des faits.
Elles divergent notablement de mes conclusions finales quant aux problèmes
actuels de l’Espagne, conclusions contenues pour partie dans la relation de
mon second séjour, pour partie dans le premier et le dernier chapitre de cet
ouvrage. Rien d’étonnant donc à ce que les géneralisations proposées
soient parfois contradictoires: elles ne font que traduire les impressions de
l’auteur en un moment donné de l’évolution de la situation. Ces
impressions n’ont par elles-mêmes aucun intérêt, sinon pour
l’auteur et sa vanité. J’ai toutefois décidé de ne pas les supprimer, et
ce pour plusieurs raisons.
En
premier lieu, elles aident à mieux comprendre l’état d’esprit qui a présidé
au collationnement du matériau ci-joint. Confronté à un événement tel
que la guerre civile espagnole, personne ne pouvait se contenter de rassembler
des faits bruts sans se livrer à des supputations sur le cours ultérieur des
événements, sans évaluer les points faibles et les points forts des forces en
présence, etc. Mais ce faisant, l’observateur prend nécessairement parti,
quelle que soit sa volonté d’impartialité. Supprimer les jalons qui ont
marqué la formation de ces opinions, c’eût été prétendre à une
impossible objectivité et égarer sciemment le lecteur au lieu de le mettre en
position de juger, par lui-même. Le meilleur moyen de parvenir à ce
dernier but est de séparer nettement la présentation des faits de la présentation
des opinions de l’auteur.
Mais
ce n’est pas tout. Comme je l’ai déjà fait observer, les impressions de
l’auteur — et, je le crois, de tout observateur — se sont modifiées au
fil des événements, à mesure qu’apparaissaient plus nettement les forces
sous-jacentes. En conséquence, ces impressions changeantes reflètent les
espoirs, illusions et déceptions nés de la surface fluctuante de la vie même.
Moins que toute autre situation sociale, une révolution ne peut être comprise
à travers une sèche énumération de faits bruts. La moitié de sa
signification réside dans l’atmosphère et l’ambiance générale qui
l’entoure. Pour rendre compte de ce climat, à défaut de la vis creatrix
de l’artiste — qui, hélas, traîne à sa suite la subjectivité de
l’artiste — la meilleure voie à adopter me paraît être celle qui passe
par les impressions, espoirs, erreurs et déceptions que connaît un observateur
favorablement disposé. J’irai jusqu’à dire que la naissance, la
transmutation et l’effondrement de ces illusions entrent au moins pour moitié
dans la vie et la mort d’une révolution.
5
août, 6 heures de l’après-midi, train de Port-Bou à Barcelone.
Malgré
les nombreuses rumeurs affirmant le contraire, le train a très normalement
franchi la frontière pour entrer en gare de Port-Bou. Là, au lieu d’être
grave et tendue comme on nous l’avait assuré de toutes parts, la situation
apparaissait si paisible que c’en était presque comique.
Dans
le train de Toulouse, j’avais fait la connaissance d’un Anglais qui se
rendait en Espagne, mandaté par une des organisations socialistes de son pays.
Il ne parlait pas un mot d’espagnol; je lui proposai donc de lui servir
d’interprète et de poursuivre le voyage ensemble. A Port-Bou, pas trace
de baïonnettes en guise de service d’accueil (comme j’étais prêt à m’y
attendre avec toutes les rumeurs qui circulaient à Londres et à Paris), mais
un porteur qui s’offre à s’occuper de nos bagages et s’acquitte de sa tâche
avec la courtoisie et la nonchalance coutumières à ses compatriotes en temps
de paix. il y a aussi plusieurs heures d’attente — expérience peu nouvelle
pour quelqu’un ayant comme moi connu le pays en période normale. Dans la
salle où nous attendions, une assemblée de braves campagnardes, jacassant
comme si de rien n’était: le mot de «révolution» n’est pas venu une
seule fois sur le tapis, Il y avait le contingent habituel de guardiag armés,
plus quelques travailleurs en armes: de jeunes gars portant leurs vêtements de
tous les jours. L’un d’eux, avec qui nous avions encagé la conversation
nous quitta à un moment, non pour s’acquitter d’une pressante tâche révolutionnaire,
mais pour donner à boire à un bébé qui pleurait.
Il
y a toutefois des indices révélateurs, témoignant des problèmes politiques
et sociaux à l’ordre du jour. Un précédent voyage en Catalogne m’avait
appris que les Catalans, bien que connaissant généralement assez bien
l’espagnol officiel (c’est-à-dire, en réalité, le dialecte
castillan), répugnaient fortement à l’utiliser. Quand un étranger leur
adressait la parole, ils répondaient presque toujours en français — ou plutôt
en une langue qui était pour eux du français — quand ils ne se contentaient
pas de lâcher un juron catalan incompréhensible pour qui n’est pas du
terroir. Cela, c’était au temps de Primo de Rivera. A present, toute question
posée en espagnol reçoit une réponse dans la même langue. Toutes les
personnes que j’ai pu interroger dans la gare sur les raisons de ce revirement
m’ont invariablement, répondu qu’il n’y avait plus aucune raison
d’abominer le castillan dès lors que la république avait reconnu, en 1931,
les droits de la Catalogne.
Un
autre changement, plus important, remonte à quelques jours au plus. Lors de la
vérification des passeports, nous fûmes témoins d’une étrange distribution
des pouvoirs administratifs, conséquence directe de la révolution. On nous
l’avait déjà dit du coté français de la frontière, la police de Barcelone
avait donné ordre à la police de Port-Bou de refouler les étrangers, même
munis d’un visa en règle. Je connaissais par mes précédents séjours les
fonctionnaires chargés du contrôle des passeports a Port-Bou. Ils étaient
cri poste depuis de nombreuses années, d’abord sous l’autorité, du ministère
de l’Intérieur madrilène, puis — depuis le 19 juillet 1936 — sous
l’autorité du gouvernement régional de Catalogne, la Generalitat.
Car, avec la défaite des militaires dans les rues de Barcelone, tous les
pouvoirs administratifs jadis attribués au pouvoir central, y compris le contrôle
frontalier, sont passés aux mains du gouvernement régional catalan. Mais le
changement ne s’arrête pas là: la Généralité elle-même est
visiblement incapable de faire observer ses directives. Mon compagnon anglais
est mandaté par une organisation socialiste et j’ai quant à moi une lettre
de recommandation signée par un socialiste espagnol bien connu. Quand les
fonctionnaires de Port-Bou nous disent qu’ils ne peuvent nous laisser
entrer en Espagne, nous leur montrons nos documents accréditifs. Il nous est
alors répondu que notre cas ne relève plus de la compétence des services de
police et que nous devons nous adresser au «comité» : apparemment, c’est là
que se trouve le véritable pouvoir de décision pour les affaires à caractère
politique.
Il
y a en fait deux comités à Port-Bou, un pour la gare, l’autre pour la
ville. Le premier est composé de représentants du syndicat des cheminots,
affiliés pour moitié à la C. N. T. (anarchiste) et pour moitié à l’ U. G.
T. (socialiste). Dans le second, on trouve un représentant de chacun des partis
pro-gouvernementaux existant dans la ville. Cette règle paritaire absolue
dérive d’un décret de la Généralité catalane, qui s’est en la
circonstance bornée à avaliser un précédent décret du gouvernement de
Madrid. Comme la règle est scrupuleusement observée, il est impossible de
tirer de la composition des comités la moindre conclusion quant à
l’influence réelle des partis politiques en présence.
Nous
prenons le chemin du comité de la ville, qui s’est installé dans
l’immeuble de l’ayuntamiento (la municipalité) pour travailler au
coude à coude avec les anciens fonctionnaires municipaux et l’ancienne police
locale. A l’entrée flotte un grand drapeau rouge frappé de la faucille et du
marteau. A l’intérieur, aucune agitation particulière ne se manifeste. Des
campagnardes, encore, en train de bavarder tranquillement. Au bout de cinq
minutes, on nous présente au président du comité — un ouvrier, de toute évidence.
Nous lui montrons nos pièces d’accréditation, il signe l’autorisation
d’entrée en Espagne et nous retournons au poste de police faire viser nos
passeports — on s’exécute avec des mines longues comme des jours sans pain.
Le comité a barre sur la police. Après quoi, nous nous enfonçons dans le pays
de la révolution à bord d’un train comptant parmi les plus pacifiques
qu’il m’ait été donné de voir, avec voitures de première classe et
wagon-restaurant, un train partant à l’heure et respectant l’horaire
tout au long du trajet. Quelques miliciens et guardias armés se trouvent dans
le convoi, on en voit d’autres qui patrouillent dans les gares. La campagne
semble tranquille, les usines sont pour la plupart en activité.
Quoi
qu’il en soit, dans le train, on parle beaucoup politique, et de manière très
animée. Les guardias restent sur la réserve — ils se sont évidemment mis
dans une situation assez inconfortable en se rangeant aux côtés des
travailleurs armés, contre la troupe. Demandant à l’un d’eux comment il se
fait que la garde civile se soit ralliée à la gauche, j’obtiens cette réponse
caractéristique: «Nous avons suivi les ordres; à la guardia, on ne se mêle
pas de politique.» Les civils sont moins réticents. Il y en avait quatre dans
notre compartiment, qui ne demandaient qu’à parler des jours de combat et de
l’état présent de la situation. Parmi eux, un secrétaire de l’Esquerra et
un militant socialiste. Mais leur position est pratiquement identique. Ce qui
les préoccupe surtout, c’est, semble-t-il, le danger anarchiste:
«Des éléments criminels, des repris de justice, des pillards et des
incendiaires!» Visiblement, ils n’éprouvent pas le besoin d’arrondir les
angles sous prétexte qu’ils s’adressent à des émissaires de l’étranger.
D’après eux, il y aura bientôt un affrontement armé entre les anarchistes
et la Généralité (c’est-à-dire l’Esquerra nationaliste), Et
ce serait grave, car les anarchistes sont puissants. Toujours selon mes
interlocuteurs, ils ont derrière eux près de cinquante pour cent des
cheminots. Sur le moment, je n’arrive pas à croire que cinquante pour cent
des cheminots soient des repris de justice. Nos compagnons de voyage semblaient
soucieux quand ils parlaient de l’avenir. Au contraire, leurs yeux brillaient
quand ils évoquaient le 19 juillet et la victoire remportée sur les généraux.
Comment expliquer un succès aussi rapide, demandons-nous ? En partie par
le fait que le général Goded a été capturé dans les premières heures de la
rébellion et qu’il a accepté de lancer un message par sans-fil
enjoignant à ses troupes de se rendre. Mais bon nombre de soldats avaient déjà
posé les armes et étaient tout bonnement rentrés chez eux, sans en attendre
l’ordre, dès qu’ils avaient compris que leurs officiers n’agissaient pas
conformément aux directives du gouvernement mais contre lui.
Enfin,
spontanée ou provoquée par le message du général Goded, la défection des
troupes paraît avoir été le facteur déterminant de l’échec de la rébellion.
BARCELONE
11
heures du soir
Encore
le calme à l’arrivée. Pas: de taxis, mais de vieilles voitures à chevaux
pour gagner le centre de la ville. Guère de monde sur le Paseo de Colón. Puis,
au moment où nous nous engagions dans les Ramblas (la principale artère de
Barcelone), un éblouissement: devant nos yeux, en un éclair, le spectacle de
la révolution en marche. C’était stupéfiant. Comme de fouler pour la première
fois le sol d’un nouveau continent.
La
première impression: des travailleurs en armes, le fusil à l’épaule mais
portant des vêtements civils. Trente pour cent peut-être des hommes déambulant
sur les Ramblas étaient armés de fusils, et pourtant il n’y avait pas trace
de police ou d’armée régulière. Des armes, des armes, encore des armes. Très
peu de ces prolétaires armés arboraient le coquet uniforme bleu sombre de la
milice. Ils se prélassaient sur des bancs ou arpentaient les Ramblas, le fusil
sur l’épaule droite, souvent une femme ou une fiancée au bras gauche. Ils
partaient, en groupes, patrouiller dans les quartiers périphériques. Ils
montaient la garde devant les hôtels, les bâtiments administratifs, les grands
magasins. lis se tenaient en position derrière les quelques barricades encore
debout, construites avec des blocs de pierre et des sacs de sable (elles ont
pour la plupart été démantelées et la chaussée éventrée a retrouvé son
aspect normal). Ils conduisaient a tombeau ouvert des autos du dernier modèle,
fruit des expropriations, portant sur leur carrosserie, tracés a la peinture
blanche, les sigles des diverses organisations: C. N. T. - F. A. I., U. G. T.,
P. S. U. C. (Parti socialiste unifié de Catalogne), P. O. U. M. (trotskystes), ou
pourquoi pas, toutes ces inscriptions à la fois, pour attester de leur
attachement au mouvement pris comme un bloc. Certains véhicules arboraient
simplement les trois lettres U. H. P. (¡Uniós,
hermanos proletarios! Unissez-vous, frères prolétaires!) — le
slogan consacré par la révolte des Asturies de 1934. Le fait que tous ces
hommes en armes, à pied ou à bord de leurs véhicules, portent de simples
habits civils ne fait que rendre plus impressionnante cette démonstration du
pouvoir ouvrier, Les anarchistes, reconnaissables à leurs insignes et emblèmes
rouge et noir, sont manifestement en écrasante majorité. De la bourgeoisie,
aucune trace! Plus de jeunes élégantes bien fardées ni de señoritos pomponnés
sur les Ramblas! Uniquement des travailleurs et des travailleuses, tête nue! La
Généralité a déconseillé par T.S.F. le port du chapeau, symbole bourgeois
capable d’appeler des interprétations défavorables. Les Ramblas sont
toujours aussi colorées, grâce à l’infinie variété des bleus, des rouges,
des noirs, des insignes de parti, des foulards, des fringants uniformes des
miliciens. Mais quel contraste avec les toilettes chatoyantes des femmes de la
bonne société catalane d’il n’y a pas si longtemps!
Les
expropriations ont pris dans les quelques journées écoulées depuis le 19
juillet une ampleur presque incroyable. A une ou deux exceptions près, les
grands hôtels ont tous été réquisitionnés par les organisations ouvrières
(réquisitionnés et non pas incendiés, comme on a pu le lire dans plusieurs
journaux). Même chose pour la plupart des grands magasins. Nombre de banques
sont fermées, les autres portent des inscriptions proclamant qu’elles sont
placées sous le contrôle de la Généralité. A ce qu’on nous a dit, les
gros industriels ont pris la fuite ou ont été tués et leurs usines sont
devenues propriété des travailleurs. Partout de grands placards apposés sur
la façade d’impressionnants bâtiments proclament le fait de
l’expropriation, expliquant que la C. N. T. assure désormais la gestion de
l’immeuble ou que telle ou telle organisation l’a réquisitionné pour les
besoins de son travail organisationnel.
Mais
à de nombreux égards la vie est beaucoup moins perturbée que ne me l’avait
donné à penser la lecture des journaux éntrangers.
Les tramways et les autobus roulent, l’eau et l’électricité
fonctionnent. Devant l’entrée de l’hôtel Continental, des anarchistes
montaient la garde. Un nombre important de miliciens avaient été loges dans
les chambres, Avec un geste fataliste, notre chauffeur nous expliqua que ce n’était
plus un hôtel mais un cantonnement de la milice; à quoi le réceptionniste et
les factionnaires anarchistes répliquèrent aussitôt que toutes les chambres
n’étaient pas occupées par la milice et que nous n’avions qu’à nous
installer là en bénéficiant d’un tarif réduit par rapport à ce qui se
faisait avant. Ce que nous fîmes, et nous n’eûmes pas à nous plaindre de la
nourriture ou du service.
Toutes
les églises ont été incendiées, à l’exception de la cathédrale et de ses
inestimables trésors artistiques que la Généralité a réussi à préserver.
Les murs sont encore debout mais l’intérieur a été totalement ravagé.
Certaines ruines sont encore fumantes. A l’angle des Ramblas et du Paseo de
Colón, l’immeuble de la Cosulich Line (la compagnie de navigation italienne)
est un monceau de décombres. On nous dit que des francs-tireurs italiens
s’y y étaient embusqués: d’où la fureur des ouvriers qui avaient mis le
feu au bâtiment après l’avoir pris d’assaut.
Mais
si l’ou excepte les églises et le cas isolé de cet immeuble séculier, il
n’y a pas eu d’incendie systématique des bâtiments.
Voilà
pour les premières impressions, Après un dîner succinct, je ressortis, négligeant
les avis de ceux qui m’avaient dit que les rues n’étaient pas sûres à la
nuit tombée. Rien n’est venu étayer cette affirmation. Comme toujours à
Barcelone, les rues sont encore plus animées après neuf heures du soir. Le
brouhaha, il est vrai, prend fin plus tôt et le vide se fait bien avant minuit.
Mais
quand je sortis de l’hôtel, les rues étaient pleines de jeunes gens en armes
— dont un certain nombre de jeunes femmes, armées elles aussi, qui témoignaient
d’une hardiesse inusitée chez des Espagnoles paraissant en publie (avant, il
eût été impensable de voir une Espagnole en pantalon, comme c’était à présent
le cas pour toutes les miliciennes). Cette hardiesse n’exclut cependant pas la
décence. Particulièrement denses étaient les groupes massés devant les
immeubles cossus réquisitionnés pour les besoins d’un parti. L’immense hôtel
Colón, qui domine la magnifique place de Cataluña, était désormais occupé
par le P. S. U. C. Les anarchistes, avec leur goût pour les contrastes violents,
avaient jeté leur dévolu sur les bureaux du Fomento del Trabajo Nacional, situés
dans l’élégante Via Layetana. Les trotskystes étaient descendus à l’hôtel
Falcón, sur les Ramblas. Un énorme rassemblement d’automobiles et de
camions, plus quelques véhicules blindés, s’était fait devant les portes
des nouveaux bureaux du parti et un groupe de jeunes gens en armes discutaient
avec animation non loin de là.
Je
ne comprends pas le catalan. Je fus heureux de saisir au vol des bribes
d’allemand. Dans un tel climat d’enthousiasme, il est très facile
d’engager la conversation avec le premier venu. Je ne tarde pas à découvrir
qu’une des miliciennes du groupe est la femme d’un journaliste suisse en
mission, je peux donc commencer à recueillir des «récits». Vrais ou faux, je
le vérifierai plus tard. Écoutons pour le moment ce que les gens ont envie de
dire.
Il
est beaucoup question de la barbarie des rebelles: ils fusillent tous les
prisonniers. Je m’interroge: est-ce vraiment l’apanage des militaires?
Les milices gouvernementales sont-elles à l’abri de ce genre de
reproche?
Autre
question fréquemment remise sur le tapis, avec une franchise et une naïveté
surprenantes, celle de l’aide étrangère. Dans le groupe auquel je me suis mêlé,
il y a déjà beaucoup de volontaires étrangers venus en Espagne pour combattre
le fascisme les armes à la main, après l’avoir vu triompher sans rencontrer
de résistance dans leur propre pays ou après avoir été les témoins
impuissants de son extension à une grande partie de l’Europe.
Dans
ce groupe du P. O. U. M., comme parmi les jeunes gens rassemblés devant l’hôtel
Colón (siège du P. S. U. C.), il y a des Allemands, des Italiens, des Suisses,
des Autrichiens, des Hollandais, des Anglais, quelques Américains et un nombre
considérable de jeunes femmes originaires de toutes ces nations. Ces femmes
tranchent nettement sur leurs consœurs espagnoles par leur liberté d’allure
et l’absence de tout chaperon masculin. Les mots s’entrechoquent, prononcés
dans toutes les langues, et il règne une atmosphère indescriptible où se mêlent
l’enthousiasme politique, l’exaltation de l’aventure guerrière, le
soulagement après les sordides années d’exil, la foi inébranlable en une
victoire proche. Les amitiés se nouent instantanément, chacun sachant que dans
vingt-quatre ou quarante-huit heures il faudra se séparer au gré
des affectations sur le front. Pour cette foule, la question n’est pas de
savoir si Saragosse, prochain objectif des troupes catalanes, sera prise ou non,
mais quand elle sera prise. Une ombre
semble toutefois s’être étendue depuis un jour ou deux sur l’optimisme des
volontaires. Les Français, expliquent-ils avec la touchante naïveté si
caractéristique de l’atmosphère générale, les Français avaient promis des
avions, et avec ces avions il aurait été possible de lancer une attaque
massive sur Saragosse dans les prochains jours. Mais entre-temps les Français
se sont ralliés au principe de la non-intervention, (J’étais bien sûr
au courant, mais je ne pensais pas que la France ferait aussi vite entrer dans
les faits sa nouvelle politique.) Et maintenant, m’explique-t-on
avec un superbe dédain pour le secret militaire, les aéroplanes ne sont pas
arrivés. Ça va rendre les choses beaucoup plus difficiles.
Il
n’est pas sans intérêt d’écouter ce que ces marxistes disent des
anarchistes. Juste après la défaite des militaires, expliquent-ils, il y
a eu pas mal de saccage sur les Ramblas, sous prétexte d’action anarchiste.
Puis la C. N. T. est intervenue pour se désolidariser des auteurs de ces actes;
aujourd’hui, on voit un peu partout, placardées sur les immeubles, des
affiches anarchistes déclarant que tout pillard pris sur le fait sera aussitôt
exécuté. Mais d’autres bruits courent, plus surprenants. En saccageant et
incendiant les églises, la milice a naturellement amassé un butin considérable,
sous forme de sommes d’argent et d’objets précieux. Ce butin aurait dû
aller dans les caisses de la C. N. T. En fait les choses ne se sont pas passées
ainsi: les anarchistes de la base ont préféré tout brûler, jusqu’aux
billets de banque, pour ne pas être suspectés de vol, La question de la
criminalité anarchiste, réglée de manière si expéditive par nos amis de
l’Esquerra et du P. S. U. C. rencontrés dans le train, semble en fait assez
complexe.
En
rentrant à l’hôtel, je vis une église livrée aux flammes et ce fut pour
moi une nouvelle surprise. Là où je m’attendais à trouver une populace en
proie à une fureur quasi démoniaque, je n’aperçus que l’exécution
d’une besogne administrative. L’église incendiée se trouvait à l’un des
coins de la vaste place de Cataluña. Un petit attroupement s’était formé
devant le brasier (il étail près de onze heures du soir). Les gens regardaient
en silence ce spectacle qui ne les chagrinait certes pas mais ne suscitait pas
non plus en eux d’exaltation particulière. Les pompiers étaient sur place,
veillant à ce que le sinistre ne s’étende pas aux immeubles voisins. Pour éviter
tout accident, personne n’était autorisé à approcher de l’église en
flammes, et les gens se conformaient avec une surprenante docilité à cette
injonction. Je suppose que les premiers incendies d’église avaient suscité
davantage de passion.
6
août
Dans
les conditions présentes, il est bien sûr impossible de joindre les amis
espagnols des rebelles ou les sympathisants appartenant aux colonies étrangères,
Allemands et Italiens notamment. Parmi ces derniers, seuls sont restés les exilés
dont les sympathies allaient aux républicains; les autres sont partis — du
moins ceux qui n’ont pas été tués dans les combats. Mais il y a, au sein
des colonies étrangères demeurées neutres, un nombre non négligeable de
partisans de la cause des rebelles qui, eux, peuvent s’exprimer assez
librement. J’en ai rencontré un ce matin, et grâce à lui j’ai pu découvrir
l’envers du décor.
Ses
premiers mots furent, pour parler de la terreur: des exécutions, encore des exécutions,
toujours des exécutions. C’est là ce qui semble occuper avant tout
l’esprit des riches, des catholiques, des hommes de droite au point de les obséder
jusqu’à la folie. «Les Espagnols sont absolument terrifiés», me dit cet étranger.
Il a beaucoup d’amis espagnols, tous plus ou moins dans les affaires, comme
lui-même. Sa voix tremble encore à l’évocation des massacres perpétrés
dans les jours derniers. «Les étrangers sont à peu près à l’abri, mais
les Espagnols, les Espagnols... (par "Espagnols", il faut bien sûr
entendre le groupe de ceux avec qui il est en contact, les hommes qui gravitent
autour du Fomento et de la Lliga)... il y en a eu des centaines, des milliers
assassinés dans les premiers jours. Tout de suite après la défaite des
militaires, les ouvriers ont commencé à régler des comptes personnels.»
C’était la deuxième fois que j’entendais cette expression. J’insistai
pour savoir ce qu’elle recouvrait au juste et il apparut que les «comptes»
en question n’étaient peut-être pas si «personnels» que ça. Ce qui
s’est passé, semble-t-il, c’est qu’il y a eu des prêtres tués
non en raison de la haine que leur vouait un individu particulier (c’est je
crois ce qu’on peut appeler un règlement de comptes) mais simplement parce
que c’étaient des prêtres. Les propriétaires d’usine, surtout dans les
centres textiles des environs de Barcelone, furent tués par les travailleurs
quand ils n’avaient pas su fuir à temps. Les directeurs de grandes affaires
(comme par exemple la compagnie des tramways de Barcelone) connus pour leur
hostilité au mouvement ouvrier furent tués par les syndicalistes de leur
propre entreprise, et les principaux chefs politiques de la droite périrent
sous les coups de détachements anarchistes. Il est bien naturel que l’horreur
l’emporte chez mon interlocuteur, qui a perdu des amis, et peut-être même
des amis très chers dans ces massacres. On peut aussi penser que cela l’ait
conduit à perdre le sens des proportions: «Quelle horreur —
s’exclame-t-il — des hommes tués sans jugement, sans même
connaître le crime dont ils étaient accusés, sur simple reconnaissance de
leur identité, tués par des ennemis personnels à cause de leur position
sociale, de leurs croyances religieuses ou de leurs convictions politiques! Ces
anarchistes! Ces gens du P. O. U. M.! Tous ces bandits! Les socialistes et les
communistes, on ne peut pas le leur enlever, c’est tout de même autre chose.
A la Généralité et à l’Esquerra même on est horrifié et terrorisé.»
Je me risque à suggérer que les massacres ne sont peut-être pas le fait
des seuls anarchistes. Dans la presse britannique, même les correspondants
favorables aux fascistes ont largement fait état des exécutions systématiques
de tous les républicains, socialistes, communistes et anarchistes auxquelles on
a procédé dans le camp de Franco, et ce dès les premiers jours. J’émets en
outre l’opinion que cette habitude de massacrer sans pitié ses ennemis tient
peut-être moins à la doctrine anarchiste qu’au caractère espagnol en
général. Mon interlocuteur ne nie pas les faits reprochés à l’autre camp
mais demeure totalement imperméable à l’argument,
Ses
paroles me confirment dans ce que j’avais pressenti hier à Port-Bou, à
savoir l’existence d’un double régime: l’administration ordinaire d’une
part, d’autre part les comités que j’ai retrouvés à Barcelone et qui
semble-t-il ont poussé comme des champignons à travers toute
l’Espagne. A Barcelone, parallèlement à la vieille administration régionale
de la Généralité, le pouvoir est exercé par le tout récent Comité
central de Milicias, formé sur la
base de la représentation paritaire de tous les partis et syndicats
antifranquistes, mais en fait soumis à l’influence prépondérante des
anarchistes. Son président n’est pas à proprement parler un anarchiste:
Jaime Miravittles est un jeune homme de vingt-huit ans, membre de
l’Esquerra, ancien lieutenant de Macià dans certaines de ses tentatives de
coup d’État; mais il vient de l’anarchisme et a participé dans sa jeunesse
aux activités terroristes du mouvement. «Il n’y a qu’un seul pouvoir réel
à Barcelone, reprend mon interlocuteur, c’est la C. N. T.» Cela est si vrai
que les documents portant uniquement le paraphe de l’administration légale
sont sans valeur. Si l’on veut éviter les ennuis, il faut avoir sur soi, en
plus d’un papier de la Généralité, une recommandation de la C. N. T. — ou
mieux, un laissez-passer de la Généralité contresigné par la C. N. T. et
l’U. G. T. Il n’existe aucune autorité reconnue hors les syndicats, et à
Barcelone la C. N. T. (anarchiste) est de loin le plus puissant de ces syndicats.
A
mon intense surprise, j’apprends que mon interlocuteur est persuadé de la
victoire finale de Franco et que de nombreux observateurs étrangers bien placés
pour apprécier la situation partagent cette opinion. (Je devais découvrir dans
l’après-midi que c’était le sentiment dominant chez les étrangers
qui n’avaient pas pris fait et cause pour la révolution.) Leurs pronostics
sont naturellement inspirés par leurs sympathies politiques — sympathies dont
mon interlocuteur ne fait pas mystère, encore qu’il soit loin d’être un
fasciste dans le contexte politique de son pays d’origine. Mais il avance de
solides arguments à l’appui de son point de vue. Il existe un profond fossé
entre la Généralité et les anarchistes; les troupes de la milice envoyées au
front sont indisciplinées, inexpérimentées, dépourvues d’encadrement compétent;
il y a enfin l’aide étrangère qui ne se réduit pas, comme pour la gauche,
à l’envoi de volontaires isolés mais se traduit aussi par la livraison de
matériel de guerre moderne. Selon un bruit qui court, pas moins de soixante
avions allemands et italiens sont arrivés dans le camp de Franco au cours des
derniers jours. Quel abîme entre ces déclarations pesées et argumentées et
l’enthousiasme naïf des jeunes volontaires! Et de chaque côté, la
conviction que la victoire finale est assurée. Exactement comme en 1914!
Certains étrangers voient l’avenir encore plus clairement tracé. J’ai dans
mon hôtel un charmant gentleman, un vieil Anglais très distingué qui est
horrifié par les événements présents, qui a une sainte horreur des
anarchistes et de la révolution en général; mais ce qui le tracasse avant
tout, c’est le sort de ce malheureux pays où il a passé tant d’années et
qu’il a appris à aimer. Que se passera-t-il quand les troupes de
Franco entreront dans Barcelone? (Il est apparemment persuadé que cela ne
saurait tarder.) Ce
sera un massacre sans nom! Bien au-delà de tout ce qu’on a pu voir
il y a quinze jours. Et les anarchistes brûleront la ville de fond en comble
plutôt que de la laisser intacte aux fascistes!
Entre
les volontaires enthousiastes et naïfs, hommes et femmes, catalans et étrangers
d’une part, et d’autre part la communauté plus réaliste des hommes
d’affaires qui attendent, avec horreur ou satisfaction, l’arrivée de
Franco, il y a la Généralité. Une Généralité apparemment bâillonnée,
mais pas au point de négliger la bataille de communiqués mensongers inhérente
à toute guerre. Hier, la T. S. F. et les journaux annonçaient que Cordoue était
tombée. Aujourd’hui, on s’aperçoit qu’il n’en est rien et c’est au
tour de Cadix d’avoir été reprise — ce qui est probablement tout aussi
faux. Mais les gens dans la rue, et surtout les miliciens logés dans notre hôtel,
accueillent ces fausses nouvelles avec enthousiasme, sans d’ailleurs se sentir
autrement concernés : Cordoue et Cadix, c’est si loin que cela ne signifie
pratiquement rien pour des Catalans. «L’important, c’est Saragosse», voilà
ce que répétaient toutes les bouches lors de la fausse annonce de la chute de
Cordoue. Encore une fois, quelle naïveté! Personne ne semble prendre au sérieux
le débarquement des Maures dans le sud de l’Espagne. Avant mon départ, c’était
la grosse question qu’on débattait dans la presse anglaise, mais ici les
journaux étrangers sont pratiquement introuvables et la presse locale ne
consacre même pas une ligne à l’affaire.
Dans
le courant de l’après-midi, j’ai eu mon premier contact avec le P. S. U.
C., le Parti socialiste unifié de Catalogne. Son quartier général, le
«Colón», est une vraie ruche et le rez-de-chaussée a été
transformé en bureau de recrutement, ce qui ne fait qu’ajouter à la
confusion. Nous finissons tout de même par trouver le local réservé à
l’accueil de la presse étrangère. Tout se trouve encore entre le chaos et la
Genèse. Ce service vient tout juste d’être créé. Mon compagnon socialiste
anglais et moi sommes les premiers visiteurs et nous en retirons tout le bénéfice.
Le
parti est né de l’union de quatre groupes politiques, en tête desquels
figurent les communistes et les socialistes catalans (qui conservent dans le
reste de l’Espagne des organisations indépendantes). Cette union, qui se préparait
déjà avant le soulèvement militaire, a été réalisée juste après. C’est
une indication importante dans la mesure où elle montre à quel point
l’antagonisme entre communistes et socialistes s’était atténue — pas
seulement en Catalogne, pas seulement même en Espagne. Car rien n’était
possible sans l’accord de l’Internationale communiste. D’une manière générale,
les communistes semblent avoir pris le meilleur sur les socialistes au cours de
la négociation. Leur organisation était de beaucoup la plus faible, mais ils
ont obtenu l’affiliation du parti unifié à l’Internationale communiste.
Toutefois, la véritable force du nouveau parti ne réside pas dans les
anciennes appartenances socialistes ou communistes: le facteur principal,
c’est l’affiliation à l’U. G. T., l’union des travailleurs socialistes.
Je m’enquiers auprès de mes interlocuteurs des groupes contrôlés par
l’U. G. T. à Barcelone. On me répond qu’il y a environ la moitié des
cheminots et des employés de banque, ainsi qu’un fort pourcentage des employés
de la municipalité et de l’Etat. Il y a quelques jours, la C. A. D. Z. I., la
centrale syndicale des employés du secteur privé, a donné son adhésion. Mes
interlocuteurs reconnaissent bien volontiers que la C. N. T. est largement
majoritaire chez les travailleurs manuels.
Puis
nous évoquons brièvement les questions brûlantes de l’actualité. Il y a
partout des comités, politiques ou de la milice, qui représentent les partis
et syndicats. Je pose la question: «Comment se fait-il qu’il n’y ait
pas de véritables soviets (comme dans les Asturies en 1934) formés de députés
directement élus par les travailleurs dans leurs usines?» «C’est, me répond-on,
parce que les problèmes militaires viennent au premier rang de nos préoccupations.»
Réponse qui ne me satisfait qu’à moitié. Un bref entretien avec un milicien
ou un réactionnaire convaincrait vite tout observateur qu’à Barcelone, les
problèmes militaires sont loin d’être ceux qui se posent de la manière la
plus aiguë. A moins qu’il
ne faille considérer comme «problèmes militaires» l’incendie des églises
et la mise à mort systématique des prêtres et des patrons? Cette manière de
voir les choses, en fonction des questions militaires, est peut-être
celle du P. S. U. C., mais certainement pas de la C. N. T. J’en suis donc réduit
aux hypothèses. C’est la C. N. T. qui est en position de décider de
l’opportunité de créer des soviets. S’il n’y a pas de soviets, il faut
croire que la C. N. T. n’a pas jugé opportun d’en créer. Si elle l’avait
voulu, l’U. G. T. aurait été incapable de s’y opposer. Et j’en viens à
penser qu’après tout l’attitude de la C. N. T. peut s’expliquer par le fait
qu’elle tient déjà les usines par sa puissante organisation syndicale: l’élection
de soviets n’ajouterait rien à son pouvoir mais serait au contraire
l’occasion pour les autres partis de tester leur influence dans les usines. En
1917, les communistes russes se montrèrent eux aussi beaucoup moins intéressés
par les soviets dès qu’il furent à même de tenir solidement le pays grâce
à leur organisation de Parti.
Que
se passe-t-il dans les campagnes? Il semblerait, à en croire mes
interlocuteurs du P. S. U. C., que les choses ne sont pas aussi tranquilles
qu’elles le paraissent vues d’un train en marche. Il y a eu des massacres,
dont les victimes ont été les propriétaires fonciers ou, faute de
ceux-ci, leurs représentants sur place. Je pose la question: «Et
qu’a-t-on fait de leurs terres?» Je reçois à nouveau une réponse
évasive, comme pour le problème des soviets. Il apparaiît que chaque parti a
sa propre politique en la matière et qu’un seul fait est indubitable: les
gros propriétaires terriens et, plus généralement, les partisans de la rébellion
ont été expropriés. Les anarchistes, semble-t-il, favorisent la
création de communautés agricoles inspirées grosso modo des kolkhozes
russes: exploitation commune de la terre, celle ayant appartenu aux gros propriétaires
comme celle des paysans, et distribution des produits à partir de greniers
populaires. Leur pratique serait plus «enthousiaste», plus proche d’une
venue du royaume des cieux que celle qu’on observe en Russie. Car partout ou
ils sont maîtres absolus d’un village, les anarchistes tentent d’abolir la
monnaie et d’obtenir les produits du monde extérieur par voie de troc direct
avec les syndicats urbains. Il s’agit là, bien sûr, d’un idéal que les
anarchistes n’ont pu réaliser que dans quelques cas. Mais les gens du P. S.
U. C. n’aiment guère cette manière de jouer à l’Utopie. Ils sont quant
à eux favorables à la propriété privée paysanne et, dans les secteurs où
ils tiennent la situation en main, ils essayent d’amener les paysans aisés à
céder une partie de leurs terres aux plus pauvres pour aboutir à un équilibre
égalitaire. Cet idéal ne se réalise lui aussi que dans quelques cas. Cela me
semble très chrétien mais je me demande quelle sorte de «persuasion» peut
amener les plus riches à se dépouiller en faveur des plus pauvres. Cela me
paraît au moins aussi utopique que la panacée anarchiste de l’abolition de
la monnaie. Je m’enquiers . «Pourquoi n’y a-t-il pas de décision
centrale pour apporter une solution globale au problème?» On me dit que
le gouvernement de Madrid s’y oppose et que les expropriations se font de
facto. A nouveau la réponse ne me satisfait pas. Le gouvernement de Madrid
n’a pratiquement pas voix au chapitre en Catalogne, où des décrets
concernant la réforme agraire avaient déjà été promulgués de manière indépendante
en 1932. S’il n’existe pas de législation globale, la responsabilité en
incombe à la Généralité, non au gouvernement de Madrid. Et ceci est tout à
fait compréhensible. A quoi bon légiférer quand il n’existe pas de pouvoir
capable de faire appliquer la loi? De leur côté, les anarchistes ne se sentent
peut-être pas assez forts pour imposer leurs idéaux à tous les villages
de Catalogne. On laisse donc les choses se faire.
Question
suivante: comment la milice sera-t-elle organisée? Sur ce point,
qui est en fait le problème politique crucial du moment, les divergences entre
le P. S. U. C. et les anarchistes deviennent flagrantes. Les anarchistes sont
favorables au «systiéme des milices». Cela
signifie, m’explique un membre du P. S. U. C., qu’ils forment des colonnes
composées de militants et de sympathisants placés sous la direction politique
des organisations anarchistes et payés principalement par les usines où les
anarchistes ont la haute main. Ces colonnes sont commandées par des commissaires
politiques élus qui nomment des officiers n’ayant d’autre rôle que celui
de conseiller technique. Sous cette forme, la milice me paraît être un
puissant instrument au service du groupe politique prépondérant — les
anarchistes en la circonstance. Et quelques remarques lâchées incidemment par
des réactionnaires étrangers me reviennent en mémoire. Il était question des
milliers de fusils, mais aussi des canons pris dans les casernes et entreposés
hors des villes par les anarchistes, en prévision d’une situation d’urgence
révolutionnaire. Et tous semblaient s’attendre à une nouvelle action concertée
des anarchistes dirigée non plus contre les fascistes mais contre l’Esquerra,
avec qui le P. S. U. C. paraît entretenir de très bons rapports, En tout cas, il
y a deux jours, le P. S. U. C. a envoyé trois de ses membres à la Généralité
tandis que la C. N. T. et les trotskystes continuent à refuser toute
participation au gouvernement légal.
Contrairement
aux anarchistes, me dit-on encore, le P.S.U.C. prône le «système de
l’armée» (opposé au «système des milices») rejoignant en ceci la ligne
de la Généralité et du gouvernement officiel de Madrid. Ce qu’est ce système,
on le voit très bien: une armée régulière commandée par des officiers avec
des commissaires politiques ne se mêlant que des questions politiques; les
officiers ne sont pas élus mais nommés par leurs supérieurs hiérarchiques;
les unités ne sont pas formées à partir d’hommes partageant une même foi
politique mais en vertu de critères exclusivement militaires; le tout placé
sous l’autorité du gouvernement légal, à savoir la Généralité. En un
mot, le P. S. U. C. veut une armée aux ordres d’un gouvernement où il est représenté,
les anarchistes veulent une armée qui soit à leurs ordres. Il est à noter que
la doctrine du P. S. U. C. relativement à l’armée reflète le goût communiste
et socialiste pour la centralisation alors que les anarchistes suivent leurs
penchants libertaires. La mise sur pied d’une «armée» accroîtrait
vraisemblablement l’efficacité des forces de la république. Une «milice»
serait certainement préjudiciable au combat contre Franco mais constituerait un
nouveau marchepied pour la révolution sociale. Contrairement aux problèmes précédemment
évoqués, il s’agit cette fois d’une situation claire. On découvre la
profondeur des divergences entre l’Esquerra et le P. S. U. C. d’une part, la
C. N. T. et le P. O. U. M. de l’autre. Dans la soirée, je ne suis pas peu surpris
d’apprendre par les journaux que les trois membres du P. S. U. C. entrés à la Généralité
ont renoncé à leurs fonctions, laissant à l’Esquerra le soin de tenir seule
la barre. Que s’était-il passé? Un conflit entre l’Esquerra et le P. S. U.
C. ? Je ne peux y croire. Mais que croire d’autre?
Intrigué,
je suis redescendu dans la rue. Toujours la même effervescence. Devant l’une
des églises des Ramblas, à présent complètement en ruines, des miliciens
bavardent avec des femmes, échangeant des plaisanteries sur l’Église et le
clergé. La conversation se déroute en catalan mais j’en saisis le sens général.
Deux thèmes surtout déclenchent ce rire particulier qui traduit la haine et le
mépris. Le premier est celui de la rapacité du clergé: l’Église des
pauvres, l’Église dont le royaume n’est pas de ce monde, s’est montrée
très habile dans l’art de profiter au mieux des plaisirs de ce monde. Le
second, qui déchaîne des rires encore plus sonores, est celui de la conduite
plus que douteuse de ces prêtres qui, si on les écoutait, seraient des
professionnels de la chasteté. Rien de bien original dans tout cela, rien, à
mon sens, qui soit de nature à révéler les motifs profonds de l’incendie
systématique des églises. Mais il est intéressant de voir comment les
anarchistes ont repris en les modifiant pour les besoins de leur cause les
arguments opposés à l’Église catholique par les pamphlétaires protestants
du XVI° siècle. L’Église espagnole ressemblerait-elle aux Églises
catholiques anglaise et allemande du temps de la Réforme? Un jeune businessman
américain, rencontré tard dans la soirée, et qui, curieusement, est très
favorable aux anarchistes (il est vrai qu’il a vécu assez longtemps à
Barcelone pour devenir à moitié catalan) m’édifie à cet égard en
comparant le clergé espagnol à son cousin français: ce dernier cultivé, dévot,
sincère, décent — le premier étant, dans l’ensemble, tout le contraire.
Ce
jeune Americain représente un cas intéressant à plus d’un titre, ne
serait-ce que parce qu’il témoigne, à travers toute son attitude, du
formidable pouvoir d’attraction de la révolution sur l’âme de personnes
qu’on imaginerait à cent lieues d’être touchés par l’esprit révolutionnaire.
Son affaire est pratiquement ruinée, me dit-il. Lui qui avait connu une
large aisance, il a perdu tous ses biens en l’espace de quelques jours et peut
tout juste mener une vie décente à l’heure actuelle. Il ne s’était jamais
mêlé activement de politique. On s’attendrait à rencontrer un homme
furieux, plein de haine à l’encontre des révolutionnaires. Tel n’est pas
son cas. Il pourrait s’en aller du jour au lendemain et repartir à zéro chez
lui, car c’est un homme de tout premier plan dans sa partie. Mais il aime ce
sol, il aime ce peuple. Peu lui importe, dit-il, d’avoir perdu ses biens
si le vieil ordre des choses s’écroule pour faire place à une cité des
hommes plus haute, plus noble et plus heureuse.
Il
est plein d’admiration pour ces anarchistes que certains identifient
volontiers à Dieu et d’autres au Démon. Manifestement, ce qui lui plait le
plus chez eux c’est leur mépris de l’argent. Il souligne que les
communistes, dès le premier jour de la victoire, ont mis en avant des
revendications économiques, telles que des pensions pour les veuves des hommes
tués en défendant la république. Les anarchistes, eux, n’ont jamais parlé
de pensions, de salaires ou d’aménagement des heures de travail. Ils se
bornent à déclarer que tous les sacrifices doivent être consentis en faveur
de la révolution, sans espoir de récompense. Le fait est que les salaires
n’ont guère progressé depuis le 19 juillet, et moins que partout ailleurs
dans les usines tenues par la C. N. T.
Je
lui fais part des griefs exposés quelques heures plus tôt par les responsables
du P. S. U. C. que j’ai rencontrés: les anarchistes manquent de discipline et de
capacité organisatrice. Il admet que c’est là leur principal défaut. Mais
il jette sur l’autre plateau de la balance leur enthousiasme et leur esprit de
sacrifice. Apparemment, c’est surtout par là qu’ils ont forcé son
admiration. «Je n’ai jamais fait grand cas des vertus militaires des
Catalans, me dit-il. En général, ils détalent comme des lapins au
premier coup de feu. En tout cas c’est ce qu’ils ont fait, ignominieusement,
en octobre 34.» Mais cette fois, à la surprise générale, les choses se sont
passées différemment. Les officiers rebelles furent les premiers à se tromper
sur la volonté combative des habitants de Barcelone, ce qui explique qu’ils
aient été si rapidement battus. «Toute la différence entre 1934 et
aujourd’hui, m’explique-t-il, réside dans le fait qu’à l’époque
les anarchistes étaient restés dans leur coin, alors que maintenant ils
prennent part aux combats — ou plus justement ils ont été les seuls à se
battre pour de bon. » (Pour ma part, je ne suis pas persuadé que les
anarchistes aient été les seuls à se battre. L’incroyable vigueur de la
riposte populaire à la rébellion du 19 juillet, vigueur que personne ne
conteste, me semble plutôt due au fait qu’il s’agissait d’un combat unitaire
de tous les éléments de la population contre l’ennemi séculaire, à
savoir les généraux castillans. Jusque-là, il y avait eu le combat isolé
d’éléments séparés du reste de la population — les anarchistes un jour,
l’Esquerra le lendemain — et toujours la défaite à la fin. Cette fois,
sans aucun doute, les anarchistes ont pris une part prépondérante aux combats
et ils recueillent, sous forme d’une autorité accrue, le fruit de leur héroïsme
et de leur abnégation.)
Il
m’entrame vers le balcon et me décrit une scène dont il a été le témoin
le 19 juillet. Au coin de sa rue, il y avait un détachement d’insurgés qui
avaient mis en batterie deux pièces d’artillerie tenant sous leur feu la
route parfaitement rectiligne au bord de laquelle sa maison est située. Sur
cette route toute droite, un détachement de travailleurs armés commandé par
un sous-officier des asaltos progressait vers la position ennemie. Un obus
aurait suffi à les annihiler. Mais l’effet de surprise fut décisif. Ils
chargèrent les canons, le fusil pointé vers le ciel d’une manière
parfaitement inutilisable. Les artilleurs, ébahis par tant d’inconscience,
restèrent sans réaction, attendant ce qui allait se passer. Avant qu’aucun
ordre n’ait pu être donné, les ouvriers étaient au contact des soldats et
commençaient, en termes enflammés, à les exhorter à ne pas tirer sur le
peuple, à ne pas se rendre complices d’une insurrection dirigée contre la république
et contre leurs pères et mères, à retourner leurs armes contre ceux qui les
commandaient. Et c’est ce qui se produisit. Les soldats tournèrent casaque.
La garnison de Barcelone avait été trompée de bout en bout: on avait dit à
la troupe qu’elle agissait sur ordre du gouvernement pour réprimer une révolte
anarchiste. Quand les soldats eurent compris le rôle qu’on voulait leur faire
jouer, ils déposèrent les armes ou les retournèrent contre leurs officiers.
Dans le cas dont mon ami américain a été témoin, certains officiers réussirent
à s’enfuir, d’autres furent tués sur place. Les pièces furent pointées
dans l’autre sens, sur la meme route. Les choses ne s’arrangèrent pas
toujours aussi bien, commente en conclusion mon ami. Il fallut parfois des
combats acharnés pour convaincre les soldats de se désolidariser de leurs
officiers. Mais l’issue était invariablement la même.
Dans
la soirée, je me suis rendu à un meeting du P. O. U. M. où Nin et Gorkin
devaient prendre la parole. L’assistance était enthousiaste mais assez
clairsemée. Le P. O. U. M. est faible. Les interventions n’avaient pas grand intérêt.
En rentrant, sur le chemin de l’hôtel, un jeune intellectuel du P.O.U.M., un
réfugié allemand pourvu d’une assez solide formation marxiste, m’a expliqué:
«Il est évident que ni la Généralité ni Madrid ne veulent vraiment gagner
la guerre. A preuve le pourrissement du front de Saragosse, le refus de Madrid
d’envoyer des avions de bombardement là-bas, les tergiversations pour
ce qui est de bombarder Oviedo. Ils craignent que la révolution ne progresse au
rythme des succès militaires. Ils tâcheront de faire avorter la guerre civile
pour préparer un accord avec Franco sur le dos des travailleurs.» Cette
opinion n’est pas officiellement celle du P.O.U.M., mais elle reflète assez
bien la façon de penser qu’on y a. Que les socialistes, les communistes et
les républicains redoutent de nouveaux soulèvements anarchistes, cela est évident.
Mais qu’ils préféreraient négocier un compromis avec Franco, voilà qui me
paraît plus que douteux.
J’ai
dîné avec un groupe de miliciens et j’ai été épouvanté en découvrant
que tout ce qu’ils recevaient comme instruction militaire avant de partir au
front, c’était d’apprendre à se servir d’un fusil. Pas d’exercice sur
le terrain, rien sur la manière de creuser des tranchées, etc. Cela revient à
envoyer de jeunes hommes à la boucherie. Pendant que nous bavardions, je vis
passer des camions bourrés de volontaires en partance pour le front. Pas de
cris, pas de chants mais des lèvres scellées sur un silence éloquent.
7
août
J’ai
passé le plus clair de ma matinée à tenter vainement d’obtenir des
laissez-passer pour moi-même et pour mon ami anglais. Le désordre
qui règne dans les services officiels du gouvernement n’est pas un spectacle
très plaisant. Personne ne semble être au courant de rien et quand on finit
par trouver le responsable du service intéressé, il faut une heure pour
obtenir quelques lignes tapées à la machine. Las de me heurter à une telle
impéritie, je demande à être reçu dans l’après-midi par la section
allemande de la C. N. T. (la C. N. T., ou plus exactement son organisation
internationale l’A. I. T., a des sections dans la plupart des pays européens). Son siège se
trouve dans le splendide immeuble du Fomento de Trabajo Nacional où Cambó
avait ses bureaux et ses appartements privés. Le bâtiment est un modèle
d’ordre et de propreté. L’accueil est courtois, amical même, mais l’on
sent pointer en arrière-plan, beaucoup plus nettement qu’au P. S. U. C.,
la grandeza traditionnelle de l’aristocratie espagnole. Chacun des
mots prononcés par les hommes de la C. N. T. qui se trouvent là trahit leur
assurance d’être les véritables maîtres de fait du pays en attendant d’en
être les maîtres de droit; ils peuvent donc se donner les gants d’être
avenants mais n’ont de courbettes à faire devant personne.
Le
jeune Allemand à qui j’ai affaire n’a visiblement pas l’habitude des
subtilités diplomatiques. Il dit ce qu’il pense et, avec cette candeur si
caractéristique de l’Espagne que je découvre aujourd’hui, admet beaucoup
plus de choses que ne le voudraient les nécessités de la propagande. Ses réponses
concernent à la fois le passé
et l’avenir. A dire vrai, c’est moi qui ai amené la conversation sur le
passé. Depuis deux jours que je suis à Barcelone, j’ai acquis la conviction
que le changement survenu dans l’attitude des anarchistes est réellement
capital et je voulais avoir l’opinion des anarchistes eux-mêmes sur ce
problème. «Comment se fait-il, demandè-je, que les anarchistes,
jusqu’ici antiparlementaristes et ennemis de toute forme de gouvernement,
n’aient pas lancé un mot d’ordre d’abstention lors des élections de février
1936 et aient pris les armes pour défendre le gouvernement de l’Esquerra en
juillet ?» Question embarrassante, qui suscite une réponse un peu trop
conforme à celles qu’on a l’habitude d’entendre dans la bouche des autres
dirigeants ouvriers. Apparemment, socialisme et anarchisme ont ceci de commun
avec le catholicisme que, par-delà toutes les mutations entérinées par
la pratique, le dogme demeure immuable. Mon anarcho-syndicaliste allemand
ne nie pas les faits, il admet que quelque chose a changé. Mais ce changement
s’est effectué dans le droit fil des principes anarchistes les plus purs. En
février, il s’agissait de faire libérer les anarchistes détenus dans les
prisons; et en juillet, s’ils ont pris les armes ce n’était pas pour défendre
le gouvernement légal mais pour progresser plus rapidement vers l’abolition
de l’Etat. Cette scolastique stérile m’est débitée avec toutes les
apparences de la plus sincère conviction. Je n’insiste pas, convaincu pour ma
part qu’il est inutile de discuter du dogme avec les fidèles d’une religion
qu’on ne partage pas. Le débat sur l’avenir s’annonce plus intéressant.
Et
il l’est, dans la mesure où il confirme pleinement tout ce que j’ai entendu
dire sur les intentions des anarchistes, replacées cette fois dans un contexte
intelligible. Les dirigeants de la C. N. T. ont les yeux fixés sur le front de
Saragosse. Ils décideront de la ligne à suivre en fonction du tour que
prendront les événements sur ce terrain. Tant que Saragosse est aux mains des
rebelles, ils n’ont visiblement aucune intention de provoquer un changement de
régime. Dès que Saragosse tombera, ce sera une autre paire de manches. Dans
l’immédiat, m’explique le jeune homme, les anarchistes n’envisagent pas
l’abolition totale de la propriété privée. Ils ont introduit le comunismo
libertario, c’est-à-dire
la communauté des biens et la suppression de la monnaie dans un certain nombre
de villages où ils exercent un pouvoir sans partage, mais il n’est pas
question d’imposer tout de suite ce système à l’ensemble de la
paysannerie. Pas question non plus de décréter la socialisation totale de
l’industrie. Au contraire, partout où les patrons d’usines et d’ateliers
sont restés en place, on les contraint à poursuivre la gestion de leur
entreprise. Ceci ne veut pas dire grand-chose dans les grosses usines,
dont les patrons ont pour la plupart disparu, mais garde toute sa validité pour
les petites entreprises et ateliers semi-artisanaux, comme on peut s’en
convaincre en jetant un regard dans les rues, Les anarchistes n’ont pas
davantage l’intention, à court terme, de rompre avec la Généralité pour créer
une forme de gouvernement reposant exclusivement sur les comités. Dans l’immédiat,
tous leurs efforts convergent vers la préparation des conditions qui
permettront, plus tard, un changement plus radical. C’est-à-dire:
instauration du comunismo libertario là on cela peut se faire sans résistance
majeure; prise en main par la C. N. T. de la gestion des usines désertées par
leurs propriétaires; extension du rôle de la C. N. T. dans les autres usines; création
et développement de la milice; enfin et surtout, renforcement des comités
politiques et élargissement de leur sphère d’influence de manière à
faciliter la prise du pouvoir quand le moment sera venu. Et il me laisse
entendre que la chute de Saragosse (il la croit visiblement toute proche)
marquera la venue de ce moment. «Alors, poursuit-il, nous pourrons
envisager une ligne plus adaptée à la réalisation de notre programme maximum,
c’est-à-dire l’abolition totale de l’État (C’est-à-dire
dans son esprit, substitution du pouvoir des comités à celui de la Généralité),
même si les autres partis renâclent devant cet objectif.» En résumé:
jusqu’à-la chute de Saragosse, un travail de préparation; après, une
révolution qui mettra fin au double régime et consacrera la suprématie de la
C. N. T. L’étonnant dans cette vision, c’ést qu’elle exclut de son champ
tout ce qui n’est pas la Catalogne. Ces gens-là savent que dans les
circonstances présentes, une seconde révolution les couperait de Madrid, les
conduirait á se trouver pris entre le gouvernement central, Franco et
l’intervention étrangère. Mais en quoi la chute de Saragosse
serait-elle décisive — voilà qui demeure pour moi une énigme.
Et
que faut-il penser du départ des trois membres du P. S. U. C. qui étaient
entrés au conseil de la Généralité? Apparemment, ils ont dû démissionner
parce que leur démarche précédente était dictée par le souci de faire pièce
aux «mesures préparatoires» de la C. N. T. dont il vient d’être question. Le
P. S. U. C. voulait laver la Généralité du reproche qu’on lui adressait communément
d’être un gouvernement de «nationalistes bourgeois», et du même coup empêcher
la C. N. T. de se poser en unique représentant légitime de la classe ouvrière
face au pouvoir bourgeois. Par sa participation au conseil de la Généralité,
le P. S. U. C. pouvait proclamer que le gouvernement catalan était représentatif
à la fois de l’Esquerra nationaliste et des syndicats. C’est
justement pour cela que les anarchistes ont exigé, sous forme d’ultimatum, la
démission immédiate des membres du P. S. U. C. et ont menacé de quitter le Comité
central des milices si satisfaction ne leur était pas donnée — ce qui eût
entraîné le déclenchement de la guerre civile dans les rues de Barcelone. La
Généralité ne pouvait gouverner sans l’accord tacite des anarchistes,
accord exprimé dans le travail de ces derniers au sein du Comité des milices,
lequel coopère à son tour avec la Généralité, Le P. S. U. C., étant beaucoup
plus faible sur le plan syndical que les anarchistes et ne pouvant prétendre
représenter la classe ouvrière à Barcelone, a dû s’incliner. A présent,
rien ne peut se faire sans l’assentiment de la C.N.T.
8
août
J’ai
visité ce matin une entreprise collectivisée, les ateliers de la compagnie générale
des autobus. Le succès ou l’échec de la révolution dépendra dans une large
mesure de l’aptitude des syndicats à gérer les usines expropriées. En
Russie, la socialisation a signifie d’abord, et pour une assez longue période
de temps, la dislocation de la machine industrielle. Qu’en est-il dans
le cas de l’Espagne?
Indéniablement,
l’usine que j’ai vue est un point fort à mettre à l’actif de la C.N.T.
Trois semaines après le début de la guerre civile, quinze jours seulement après
la fin de la grève générale, tout fonctionne parfaitement, comme si rien ne
s’était passé. J’ai vu les hommes au travail. Les locaux sont propres, les
activités se déroulent normalement. Depuis la socialisation, deux autobus ont
été réparés, un véhicule en construction a été achevé et un autre
assemblé de A à Z. Ce dernier porte la mention «construit sous le contrôle
des travailleurs». On me dit qu’il a été terminé en cinq jours, contre une
moyenne de sept sous la précédente direction. Succès complet, donc.
C’est
une grande usine: impossible de tricher pour donner le change a un œil
innocent. Je ne pense pas non plus qu’on se soit mis spécialement en frais à
l’occasion de ma venue. Mais il serait cependant abusif de tirer des
conclusions générales a partir de cette simple expérience. De nombreux
facteurs concourent à faire de cette entreprise un exemple privilégié. A
commencer par le fait que la Catalogne n’est pas l’Espagne. Le peuple
catalan a toujours eu un sens des affaires aiguisé et le comité de direction
(formé entièrement d’anciens travailleurs de l’usine) m’a entretenu des
questions financières avec une passion toute naturelle chez des Catalans mais
qui rendrait un son étrange dans la bouche de véritables Castillans. Tout
d’abord, ces Catalans ont inauguré leur gestion en procédant à une réduction
sensible des dépenses, chose dont ils sont apparemment le plus, fiers. Ensuite,
l’entreprise est dirigée par des techniciens de la mécanique, qui représentent
dans le monde entier la partie la plus intellectuellement avancée de la classe
ouvrière. Que peut donner ce système appliqué à l’industrie textile
catalane*? Enfin, la C.N.T. a veillé à me présenter
une entreprise fonctionnant entièrement sous contrôle anarchiste,
c’est-à-dire sans rivalité C.N.T. - U.G.T. La nouvelle direction
a été élue au moment de la reprise du travail par les travailleurs
eux-mêmes, mais en fait il semble s’agir de l’ancien comité
d’entreprise de la C.N.T., -ui. avait su asseoir son influence bien
avant la guerre civile. Il ne doit pas être très difficile à une telle
direction de se faire obéir. Techniquement parlant, la tâche n’a rien de spécialement
ardu. Barcelone n’a pas un besoin pressant de nouveaux autobus et
l’essentiel du travail consiste à entretenir le matériel existant. Les mécaniciens,
qu’ils se réclament de la C.N.T. ou de l’Esquerra, sont tout disposés à
coopérer: on évite ainsi l’obstacle, qui s’est révélé si catastrophique
en Russie, de l’obstruction systématique du personnel technique hautement
qualifié. S’occupant principalement de réparations, l’entreprise a des
besoins en matières premières réduits, ce qui lui permet d’échapper à la
plus grande source de difficultés que doit affronter l’industrie catalane à
l’heure actuelle. On parle beaucoup dans la ville de cette question des matières
premières. En fin de compte, la compagnie des autobus se trouve dans une
situation économique privilégiée: elle tire l’essentiel de ses rentrées
financières de la vente des billets à bord des véhicules, qui continuent à
être perçus comme en temps de paix. Elle n’a pas de problèmes de débouchés
à trouver pour ses produits.
*A
mon retour à Londres, j’ai entendu des propos sévères sur la désorganisation
de l’industrie textile et la destruction des machines dans ce secteur. Là
encore il faut sans doute se garder des conclusions hâtives. (N.d.A.)
Il
serait prématuré de généraliser à partir d’un cas particulier
correspondant à une situation plutôt favorable, mais un fait demeure: la réussite
d’un groupe d’ouvriers qui, ayant repris en main une entreprise
industrielle, a su en l’espace de quelques jours la faire tourner avec autant
d’efficacité que par le passé. Une réussite à mettre tout entière à
l’actif du niveau d’efficience du travailleur catalan et des capacités
organisationnelles des syndicats de Barcelone. Car, il ne faut pas l’oublier,
nous avons affaire à une firme qui a perdu la totalité de son personnel de
direction. J’ai pu consulter le registre des salaires et paies et je me suis
aperçu que le président, les directeurs, l’ingénieur principal et l’ingénieur
en second étaient tous portés «disparus»
(euphémisme pour dire qu’ils ont été tués). Comme me l’ont
expliqué très sereinement les membres du comité, cela s’est traduit par des
économies pour l’entreprise — cela joint à la suppression des rentes versées
aux amis personnels de l’ancienne équipe de direction et au plafonnement des
salaires à mille pesetas par mois (les travailleurs n’ont pas été augmentés
depuis que la socialisation est intervenue), Chez le peuple catalan,
l’impitoyable cruauté inhérente à la guerre civile va de pair avec un sens
des affaires qui ne se dément jamais.
Dans
l’après-midi, j’ai servi d’interprète à mon ami britannique qui
rencontrait un dirigeant du P.S.U.C. Au P.S.U.C., on est parfaitement au courant
des projets anarchistes quant a ce qui se passera après la chute de Saragosse
et ce n’est pas une mince source de tracas pour les dirigeants du mouvement.
Visiblement, on ne s’aime guère d’un côté comme de l’autre, et cette
inimitié ne date pas des événements récents. Le souci majeur du P.S.U.C.
semble être de briser la prépondérance des anarchistes au sein du mouvement
syndical de Barcelone. Mais l’affaire ne se présente pas sous des auspices très
favorables. Il y a quelques jours de cela, les trois dirigeants de la minorité
U.G.T. parmi les travailleurs du port ont été assassinés par des anarchistes.
La C.N.T. a décliné toute responsabilité dans l’affaire et condamné
officiellement cet acte, mais rien n’autorise à penser que de tels faits ne
se reproduiront pas à l’avenir.
La
violence anarchiste n’épargne personne. Le P.O.U.M. en sait quelque chose.
Hier, un groupe de miliciens poumistes, en armes, s’apprêtait à tenir une de
ses réunions habituelles quand une colonne de camions anarchistes est venue
prendre position devant l’immeuble; les poumistes ont dû rendre leurs armes
sous la menace des mitrailleuses tandis que les anarchistes déclaraient
ouvertement qu’ils ne voyaient aucune raison de laisser le P.O.U.M. s’armer
pour battre en brèche la domination de la C.N.T. Le P.O.U.M. a élevé une
protestation officielle auprès du Comité central des milices, mais il n’y a
rien eu à faire pour revenir sur le fait accompli.
9
août
Ce
dimanche matin, j’ai assisté à un meeting de masse anarchiste à
l’Olympia. Étant arrivé en retard, je n’ai pu pénétrer dans le bâtiment;
dehors, une foule de plusieurs milliers de personnes écoutait les interventions
diffusées par haut-parleurs. Pas d’enthousiasme tapageur mais une
attention silencieuse et concentrée, rompue uniquement par quelques mouvements
d’approbation. Les orateurs s’élevaient avec indignation contre
l’intention attribuée au gouvernement de Madrid de réorganiser l’ancienne
armée et prenaient la défense du «système des milices» anarchiste. Ils
rejetaient catégoriquement l’autoritarisme à la russe: l’Espagne n’a pas
à s’inspirer de la révolution russe. Garcia Oliver, l’actuel leader de
l’organisation à Barcelone, a reconnu que la situation stagnait sur le front
de Saragosse mais a justifié ce fait par là longueur des délais nécessaires
à la réorganisation de l’industrie de guerre et a poursuivi: «
Aujourd’hui, camarades, il ne s’agit plus de parler de la journée de six
heures, de huit heures ou d’un nombre quelconque d’heures. Combien
d’heures devons-nous travailler aujourd’hui? Autant qu’il le faudra
pour la victoire de la révolution.» Un silence pesant accueillit cette
proposition. Difficile de dire si ce silence était une manifestation
d’assentiment ou de désapprobation. Oliver a une manière bien personnelle
d’asséner aux masses des vérités peu agréables à entendre. Mais le
quotidien anarchiste Solidaridad Obrera n’a pas reproduit cette phrase dans son compte
rendu de la réunion.
Dans
l’après-midi, je suis allé au Tibidabo, sorte de parc de
divertissement qui a été et continue sans doute d’être le
théâtre de nombreuses exécutions nocturnes. Mais en ce
dimanche aprèsmidi, l’endroit était envahi par une foule paisible,
jeunes et vieux mélangés qui avaient l’air de se distraire sans arrière-pensée,
à cent lieues des horreurs de la guerre et de la révolution. Mais en bas, dans
le port, à quai ou au mouillage, on voyait des bâtiments de guerre appartenant
à quatre nations.
10
août
J’ai
passé ma journée dans différents bureaux mais j’ai fini par obtenir les
papiers nécessaires et une automobile pour me conduire sur le front.
11
août
Dans
une rue étroite, une auto se fraie tant bien que mal un passage au milieu
d’une foule surexcitée. A l’intérieur quatre miliciens en armes et un
cinquième homme, en manches de chemise, sans col, pâle comme la mort. Un
milicien tient un revolver braqué contre sa tempe: une arrestation, de toute évidence,
avec exécution sommaire à la clé.
Je
suis entré dans une des meilleures boutiques des Ramblas pour faire
l’acquisition de quelques articles de toilette. Le marchaud m’explique que,
pour une raison obscure, il ne peut vendre ce genre d’articles le lundi matin.
«Mais je pars pour le front», dis-je. Aussitôt son visage s’illumine
et il s’empresse de me servir. Pourtant ce type de magasin n’a pas eu dans
l’ensemble à se louer de la révolution.
LA
CATALOGNE
Cet
après-midi, à une heure, après des jours d’attente et de contretemps,
j’ai fini par prendre la direction du front à bord d’une automobile du
Comité central des milices, en compagnie d’un chauffeur armé et d’un garde
lui aussi armé. Nous sommes trois a faire partie de l’expédition — le représentant
à Barcelone de Paris Flèche, M. John
Cornford (un jeune communiste anglais) et moi-meme.
De
fait, la campagne catalane n’est pas aussi calme qu’elle me l’avait paru
vue d’un train. La plupart des villages ont leurs accès barricadés et sérieusement
gardés de jour comme de nuit. Les sentinelles semblent sortir d’un tableau de
Goya: des vêtements paysans, souvent d’une propreté douteuse mais ornés de
foulards rouges ou rouge et noir. Ils se distinguent du commun des mortels par
des insignes rouges portant la marque de leur organisation ou du comité local.
Ils ont le torse barré de cartouchières pleines. On les trouve installés au
bord de la route ou, plus fréquemment, en embuscade derrière un barrage de
sacs de sable, couchant en joue notre automobile ou agitant furieusement
d’antiques escopettes. Ces fusils représentent la partie la plus intéressante
de leur équipement. Les plus modernes datent des guerres
napoléoniennes et ont sans
doute été conservés comme des reliques de famille. Je ne saurais garantir
qu’ils soient capables de tirer en cas de nécessité! A chaque fois, les
sentinelles arrêtent notre auto et se mettent en devoir d’examiner nos
documents: le laissez-passer du véhicule, ceux des passagers, les permis
de port d’armes, les cartes de presse pour les journalistes, parfois même les
cartes de parti du chauffeur et de notre ange gardien. Il est éprouvant pour
les nerfs de répéter cette cérémonie plus de vingt fois par jour, mais cela
se fait dans la correction et le plus souvent sans perte de temps inutile. Les
villageois s’acquittent consciencieusement de cette tâche depuis plusieurs
semaines, avec plus de rigueur il est vrai dans les bourgades industrialisées
que dans les communautés paysannes. Dans ces dernières, il arrive qu’on ne
rencontre pas de barricades, voire même pas de gardes armés.
Il
y a dans presque chaque village un comité politique, invariablement constitué
sur la base des règles édictées par la Généralité, c’est-à-dire
la représentation paritaire de tous les syndicats et organisations politiques.
Du point de vue de l’assise populaire, les anarchistes sont prépondérants
dans la province de Barcelone alors que le P.O.U.M. l’emporte de loin à Lérida.
Ceci parce que son dirigeant le plus en vue, Maurín, est originaire de Lérida.
Tous
les villages que nous avons traversés défendent jalousement le territoire
communal mais pas un de leurs habitants n’est parti pour le front. La milice
se recrute essentiellement à Barcelone.
La
vieille bourgade de Cervera abritait naguère un séminaire. J’interroge à ce
sujet un jeune factionnaire de l’endroit — il a un air assez ouvert, pas
plus de seize ans. Il me répond avec un sourire épanoui: «Oh, ils sont
partis! Et comment qu’ils sont partis !» Toutes les églises ont été
incendiées; ne restent que les murs. Cela s’est fait la plupart du temps sur
l’initiative de la C.N.T. ou des colonnes de miliciens de passage. Dans la région,
il n’y a pratiquement pas eu de véritables combats entre rebelles et
partisans de la Généralité.
Curieusement,
bien peu d’indices annoncent que nous approchons du front. La route est
intacte et le trafic plus réduit qu’en temps de paix. Quelques rares camions
chargés de vivres, d’autres, moins nombreux encore, transportant des
munitions roulent vers le front. En sens inverse, des camions qui rentrent à
vide. Nous ne rencontrons pas une seule ambulance.
Lérida
se trouvant au carrefour des routes qui desservent la partie sud du front de
Saragosse, je m’attendais à y rencontrer une intense activité. Rien de tel.
Trente à quarante autos et camions sont garés sur la place et nous apercevrons
dans la ville quelques miliciens. Mais ils ne sont pas plus de quelques
centaines, au grand maximum, massés pour la plupart dans les bureaux du
gouverneur civil, parlant avec enthousiasme de Buenaventura Durruti, le fameux
dirigeant anarchiste, et de sa colonne. Ce sont là les héros favoris de la
guerre catalane, dont la gloire éclipse celle des autres colonnes. Durruti a la
réputation d’être une sorte d’ange vengeur tout entier dévoué à la
cause des pauvres. Sa colonne est connue pour être plus impitoyable que toute
autre à l’égard des fascistes, des riches et des prêtres, et toutes les
milices de Catalogne chantent à l’envi la louange de ces hommes pleins
d’abnégation qui progressent vers Saragosse sans souci des lourdes pertes
subies. Dans les bureaux du gouverneur, il y a des gardes qui ont servi sous les
ordres de Durruti. Avec un sourire qui ne révèle nul sadisme mais plutôt la
joie ingénue d’un enfant tout à son amusement du moment, ils me montrent les
balles dum-dum qu’ils ont fabriquées eu incisant la pointe de balles
ordinaires. «Prisionerosss ...» me dit l’un d’eux, sous-entendant
par là que chaque homme pris aura sa balle. Tel est donc le visage de la guerre
civile en Espagne. J’incline à penser qu’il en va de même dans le camp de
Franco. Mais d’un côté comme de l’autre, les envoyés de presse neutres
doivent garder le silence s’ils ne veulent pas s’attirer de sérieux ennuis.
Il
n’est pas facile de trouver un endroit où dîner, à cause du rationnement
des denrées alimentaires. C’est le premier signe indiquant vraiment que nous
approchons du front.
Au
cours de nos vaines recherches, nous tombons sur un groupe de personnes qui
mangent des tortillas, attablées devant un café. Des étrangers, sans aucun
doute possible. Ils nous invitent cordialement à partager leur repas. Ils ne
semblent pas très disposés à révéler leur nationalité, mais dès que je
prends place parmi eux, j’identifie un correspondant de presse russe dont
j’ai vu la photographie dans les journaux. Et même sans cela, sa réserve ne
lui aurait pas été d’un grand secours pour dissimuler son identité: son
accent et les quelques mots en russe échangés avec ses compagnons auraient
suffi à le démasquer. Mais il semble croire que, sorti du territoire national,
personne n’a jamais entendu parler de la Russie. Pour une raison qui m’échappe,
il a l’air de croire que le travail révolutionnaire doit en toute
circonstance s’accompagner du secret. La conversation s’oriente vers le
problème anarchiste. Nous tombons d’accord sur le fait que les anarchistes
sacrifient de plus en plus leur credo antiautoritariste sur l’autel de la
dictature révolutionnaire. «Mais dans ce cas, me dit mon Russe, ils n’ont
plus qu’à rejoindre les communistes.» Il ne conçoit visiblement pas que les
anarchistes, qu’il s’agisse de la base ou du sommet, puissent modifier leur
position sans rentrer dans le giron de l’Internationale communiste.
Nous
reprenons la route, de nuit, et nous rapprochons rapidement du front. Les
villages se font plus rares, et par voie de conséquence les gardes armés. Si
une patrouille ennemie réussissait à franchir les avant-postes républicains,
il lui serait facile de couper les communications et d’intercepter le trafic
routier, presque sans opposition. A Fraga — c’est déjà l’Aragon — nous
décidons de nous arrêter pour la nuit.
12
août
Fraga.
Nous avons pour voisin à l’hôtel le chef de bataillon Farras, commandant en
second des forces catalanes. C’est un officier de l’armée régulière, mis
à la retraite d’office en 1933 par le gouvernement Robles puis placé par la
Généralité à la tête des mozos de escuadra. Ces mozos de escuadra sont un
corps de police créé tout exprès pour protéger le gouvernement catalan. A
leur tête, Farras a participé à l’insurrection catalane contre Madrid
d’octobre 1934; condamné à mort après la défaite, il vit sa sentence commuée
en emprisonnement à vie. Libéré en février 1936, il reprit sa place à la tête
des mozos, combattit dans les rues de Barcelone en juillet 1936 et fut nommé au
poste qui est actuellement le sien. Il appartient à l’Esquerra catalane et
talonne Durruti pour ce qui est de la popularité. Il résume ainsi les causes
de la paralysie du front de Saragosse: «Nous sommes en pleine révolution
sociale.» Il n’est pas courant d’entendre pareil aveu dans la bouche de
quelqu’un qui n’est pas anarchiste. Il se désintéresse bientôt de la
conversation pour réclamer bruyamment un repas qui ne peut manifestement être
servi si tôt. Il est flanqué d’un certain nombre d’officiers adjoints qui
bavardent joyeusement, réunis autour d’une table. De toute évidence, ils
n’ont eu aucune communication avec le front depuis la veille, que ce soit par
téléphone ou par messagers. Si quelque chose s’était produit, Farras serait
resté de longues heures dans l’ignorance de l’événement. Mais il donne
l’impression d’un homme pourvu d’un grand courage physique.
A
Fraga, nous nous trouvons à proximité immédiate du front. La nourriture est
rationnée, les conditions d’hébergement strictement limitées.
L’intercession de Farras — très obligeamment proposée — est nécessaire
pour nous procurer à chacun un repas et un lit, face à la résistance acharnée
de l’aubergiste, qui en a visiblement par-dessus la tête de se
retrouver avec des notes impayées. Il se radoucit en voyant que nous sommes
tout disposés à acquitter notre écot.
La
taverne du village est remplie de paysans. L’apparition de trois étrangers
est bien sûr un événement de taille. Chacun s’emploie aussitôt à faire le
récit des hauts faits de la révolution. Ce sont pour la plupart des
anarchistes. Un homme nous apprend, en se passant d’un geste éloquent les
doigts devant la gorge, qu’on a tué trente-huit «fascistes» dans le
village. Une véritable partie de plaisir. (La localité ne compte que quelques
milliers d’habitants.) Les femmes et les enfants ont été épargnés, on
s’en est pris seulement au curé et à ses partisans les plus virulents, au
notaire et à son fils, au châtelain et à quelques gros paysans ! J’ai
d’abord cru que ce nombre de trente-huit victimes était une
fanfaronnade, mais le lendemain, j’ai pu me convaincre de sa réalité en
m’entretenant avec d’autres paysans qui n’éprouvaient pas tous le même
enthousiasme devant ces massacres. J’ai eu de leur bouche des détails sur la
manière dont les choses s’étaient passées. Ce ne sont pas les villageois
qui ont organisé les exécutions mais les miliciens de Durruti, lors de leur
premier passage. Ils ont arrêté tous les suspects d’activités réactionnaires,
les ont conduits en prison à bord des camions et les ont fusillés. Ils ont dit
au fils du notaire qu’il pouvait rentrer chez lui, mais le fils a préféré
accompagner son père dans la mort. En réponse à ce massacre, les riches et
les catholiques du village voisin se sont insurgés. L’alcalde a offert
sa médiation, une colonne de miliciens est entrée dans le village et il y a eu
vingt-quatre fusillés de plus.
Qu’a-t-on
fait des biens des victimes? Les habitations sont naturellement revenues au
comité, les réserves de vin et de vivres ont été affectées au
ravitaillement des miliciens. Je n’ai pas soulevé la question de l’argent.
Mais le grand problème est celui de la terre et des loyers que les anciens
propriétaires percevaient de leurs fermiers. A ma grande surprise, je découvre
que rien n’a encore été décidé à ce sujet, bien que les exécutions
remontent à plus de quinze jours. La seule chose certaine est que la terre des
victimes continue à être travaillée comme par le passé par les anciens
fermiers ou par les ouvriers agricoles dans le cas des grands domaines non
morcelés. La seule différence est que le châtelain a été remplacé par le
comité en ce qui concerne l’emploi de la main-d’œuvre nécessaire.
Pour le reste, il faut se contenter de on-dit: le comité percevrait en
fin de compte cinquante pour cent des anciens loyers, les cinquante restants
faisant l’objet d’une remise; la moitié des terres expropriées serait
distribuée aux paysans les plus pauvres tandis que l’autre moitié serait gérée
par le comité à titre de propriété collective du village. Il est évident
qu’à Fraga la révolution agraire n’a pas été le résultat d’une lutte
acharnée conduite par les paysans eux-mêmes mais la conséquence quasi
automatique des exécutions, qui étaient elles-mêmes une péripétie de
la guerre civile. Les paysans ont l’air d’être les premiers surpris par la
nouvelle situation. L’un d’eux se contente de me répondre: «Qu’est-ce
que je sais, moi? Ils décideront bien, là-haut.» J’insiste: «Qui décidera
?» «Qu’est-ce que j’en sais? Il y aura bien un gouvernement», me répond-il.
Ceci éclaire d’un jour nouveau les réponses vagues que j’ai obtenues la
veille dans d’autres villages à propos de l’expropriation des terres et de
l’abolition du fermage.
Nous
prenons la direction du nord, pour rejoindre le camp d’aviation du front de
Saragosse que je découvre par deux fois, à midi et pendant la nuit. Pas trace
d’artillerie antiaérienne. En réponse à mes interrogations, certains
aviateurs conviennent que c’est effectivement étonnant que les rebelles
n’aient pas lancé d’attaque contre le terrain. La nuit, j’ai pu voir des
signaux ennemis émis à partir de points pas très éloignés, situés derrière
les lignes gouvernementales. On admet en ma présence que c’est bien agaçant
ces signaux qui se répètent chaque nuit, mais personne n’envisage
apparemment d’envoyer une patrouille pour reconnaître la situation. Cette
nuit, un petit contingent de miliciens fraîchement enrôlés est arrivé, tous
sourires dehors. On les a aussitôt répartis dans des tentes montées sur le
terrain d’aviation, de manière très ordonnée. Pour la plupart de ces jeunes
gens, c’était avant tout une manière agréable de découvrir les joies du
camping: ils ne se souciaient guère des réalités autrement sérieuses de la
campagne qui allait suivre.tt
Pourquoi
l’aviation, à la différence des autres armes, est-elle demeurée
loyale? C’est que les aviateurs, après quelques années de formation dans des
régiments ordinaires, sont sélectionnés individuellement pour recevoir leur
instruction de pilotes: ainsi se trouve brisé le lien de camaraderie régimentaire
qui a été à l’origine de tant de soulèvements militaires dirigés contre
les gouvernements légaux qui se sont succédé. En outre, souligne l’un
d’eux, les candidats aviateurs sont choisis en fonction de leur niveau
technique, niveau qui va souvent de pair avec une disposition d’esprit
favorable à la gauche, Après tout, l’industrialisme moderne s’accommode
mal de l’éducation catholique traditionnelle de type espagnol et une mentalité
mécaniciste fait figure de phénomène révolutionnaire, surtout dans un milieu
d’officiers encroûtés dans les vieilles routines. Le pilote qui me parle
ainsi est un patriote libéral, un homme que rien ne prédispose à épouser les
thèses socialistes. Comme je lui demandais à quoi pouvait, à son avis, mener
le bouleversement social dont il était le témoin, il me répondit: «Il
adviendra ce qu’il adviendra. Pour le moment, il s’agit de gagner le combat
commun contre les fascistes.» Mais posant la même question à un de ses
camarades, je m’entendis répondre abruptement: «Au désastre.» Bien
qu’ayant l’air de partager son opinion, ses camarades le firent taire. Il
est flagrant que ces officiers libéraux sont déchirés entre leur serment de
fidélité à la république et le peu d’estime, pour ne pas dire plus,
qu’ils portent aux anarchistes.
Enfin
le front, le vrai front. Nous avons failli le rater, tellement il est étriqué.
Sur la route de Huesca, roulant vers le nord, nous avons été arrêtés au
dernier moment par des sentinelles postées au bord de la route. Sans cela, nous
nous serions enfoncés en territoire rebelle sans même le remarquer. Nous
escaladions une colline en direction du village d’Alcalà de Obispo et nous nous sommes brusquement aperçus, tout surpris, que nous
étions sur la ligne de front. Jusqu’à un peu plus d’un kilomètre en arrière,
rien ne laissait deviner l’existence d’un front si proche. Puis nous
voyons un obus éclater dans le lointain, mais aucun son ne nous parvient. Pas
de front non plus au sens de tranchées aménagées ou de troupes déployées en
ordre de bataille. Simplement une concentration de quelque trois cents hommes au
village d’Alcalà, avec quelques postes avancés à moins d’un kilomètre.
Aucun contact avec la colonne de la milice la plus proche, stationnée dans un
village voisin, à quelques kilomètres de là. En voyant cela, j’ai pensé
avec un amusement rétrospectif aux reportages des journaux étranger, faisant
état des combats sanglants opposant des dizaines de milliers d’hommes.
Il
m’a fallu un certain temps pour réaliser que j’étais pris sous un
bombardement d’artillerie. Au cri lancé par quelqu’un de «A couvert !»,
je remarquai toutefois qu’il se passait quelque chose. Du mont Aragón, un des
principaux bastions de Huesca, les rebelles tiraient sur ce qu’ils croyaient
être les lignes catalanes. Par bonheur, ils n’avaient pas une idée très
juste de l’emplacement de ces lignes, de sorte que leurs obus s’écrasaient
avec une grande constance à un peu moins d’un kilomètre d’Alcalá, en un
endroit où, m’expliquèrent les officiers, il n’y avait guère que des
moineaux à tuer. Un nombre important de soldats gouvernementaux s’étaient
massés sur le côté exposé du village. Debout, ils s’amusaient du
spectacle. A chaque fois que nous entendions siffler un obus, nous faisions
quelques pas en arrière mais étions aussitôt rassurés par le bruit de
l’explosion lointaine.
Hier,
les troupes catalanes ont dû évacuer le village de Siétamo pris sous le feu
d’un tir d’artillerie bien dirigé. Mais la reconnaissance ne semble pas être
le fort des insurgés et ils n’ont pas encore localisé les nouvelles
positions. Du côté catalan, l’observation d’artillerie ne vaut guère
mieux. Il y a six canons de campagne déployés devant le village, que l’on
tire de temps en temps sans trop s’occuper de savoir vers quoi ils sont pointés.
Deux obusiers sont en batterie derrière le village mais l’observateur s’est
installé dans le clocher de l’église, à proximité immédiate des pièces,
et je ne crois pas que les tirs aient pu causer de gros dégâts chez
l’ennemi. Pas une perte humaine à déplorer dans cette colonne, en dépit
d’une journée de bombardement incessant.
Notre
séjour sur place a malheureusement été écourté par la faute de notre
camarade français qui a pris une photographie en s’autorisant du simple
accord d’un officier, sans en référer au comité politique de la colonne.
Moyennant quoi nous avons eu droit à cinq minutes d’entretien avec ce comité
avant d’être invités a déguerpir. Tout ce que j’ai pu découvrir, c’est
que la colonne est composée principalement de poumistes mais contient aussi des
soldats et officiers de l’armée régulière demeurés fidèles au
gouvernement. On les reconnaît a leurs uniformes et à l’écrasante indifférence
qu’ils affichent devant toute l’affaire. A la différence de la milice, ils
n’ont pas de commissaires politiques mais sont représentés au comité de la
colonne par leur commandant. Les informations qu’on m’avait données à
Barcelone étaient exactes: les officiers servant dans les colonnes catalanes
n’ont qu’une fonction de conseillers techniques auprès du comité, à qui
appartient en dernier ressort le pouvoir de décision.
Nous
avons essayé de trouver une autre colonne capable de nous ménager un accueil
plus favorable, mais notre véhicule ayant soudain refusé tout service, nous
nous sommes retrouvés bloqués dans le village de Seriñena.
13
août
Nous
sommes restés immobilisés vingt-quatre heures durant à Seriñena — à mon
grand ennui d’abord, puis à ma satisfaction croissante. Il y a d’abord eu
un combat acharné pour obtenir les vales (bons) de nourriture et d’hébergement,
chaque repas devant être sollicité séparément auprès du comité local. Les
miliciens et les habitants de l’endroit ont seuls droit à une attribution
normale. Mais après quelques palabres, nous avons obtenu de prendre nos repas
à la cantine de la milice, ce qui nous a permis de lier connaissance.
Au
terme d’un intéressant échange de vues avec le chef du comité local, un
boulanger anarchiste, nous nous apprêtions à reprendre, tard dans la soirée,
le chemin de notre fonda. Mais, comme
nous sortions du réfectoire, le fonctionnaire posté à l’entrée souffla
quelque chose au président du comité qui nous proposa de l’accompagner sur
la place où, quelques jours auparavant, l’église avait été incendiée. Il
y a eu des exécutions, à Seriñena, comme partout ailleurs. Parmi les victimes
— une douzaine au total — figure le notaire qui détenait dans ses locaux,
situés juste derrière la place, tous les actes relatifs à la propriété
foncière et de nombreux autres documents à caractère financier. Tous ces
papiers ont alimenté un grand feu de joie sur la place, de sorte qu’il ne
reste aucune trace écrite des anciens droits de propriété. Les flammes
montaient plus haut que le toit de l’église et de jeunes anarchistes n’arrêtaient
pas de faire le va-et-vient entre le brasier et la maison du notaire, les bras
chargés de paperasses qu’ils jetaient au feu en exultant. Il y avait aussi
des gens qui fixaient les flammes sans mot dire. Ce n’était pas la simple
destruction de vieux documents mais le symbole vivant de l’écroulement de
l’ancien ordre économique.
Quelle
est la réalité cachée derrière cet acte symbolique ? Il est évident que la
crémation de documents relatifs à la propriété rurale n’a de signification
concrète que si cette propriété est en même temps abolie dans les faits. Or,
rien de tel ne s’est produit.
Le
comité local dirigé par les anarchistes a aboli les loyers et exproprié
quatre grands domaines, avec tout le matériel agricole qui y était attaché.
La propriété paysanne, à l’exception des biens appartenant aux personnes exécutées,
n’a pas été touchée, mais bon nombre des actes notariés devaient s’y
rapporter. Il y a tout de même quelque chose de plus, comparativement à ce que
j’ai vu à Fraga. Les paysans ne sont pas restés ahuris devant ce que la révolution
leur procurait, ils ont tenté d’en tirer profit. Les machines expropriées et
leur utilisation revenaient sans cesse dans la conversation.
J’étais
de plus en plus méfiant devant tout le tintamarre verbal fait autour de la révolution
agraire, et sceptique quant à l’utilisation ou aux projets d’utilisation
des machines agricoles exposés par les paysans. Mais j’ai pu constater de mes
propres yeux la réalité du changement. Dans la matinée, j’ai abordé deux
jeunes anarchistes, au hasard, et je leur ai demandé de me montrer les
batteuses. Ils m’ont conduit vers un ensemble de greniers situés un peu en
dehors du village. Là, il y avait quatre des machines expropriées qui
battaient d’énormes quantités de blé. Autour de chaque machine
s’affairaient une dizaine de paysans. Tout, dans leur costume et leur manière
de parler, indiquait qu’il s’agissait bien de paysans, et non d’ouvriers
agricoles. Ils travaillaient tous ensemble sur la récolte de l’un d’eux; le
lendemain, ce serait le tour d’un autre. Les visages étaient radieux, on ne
perdait pas de temps et, pour autant que je puisse en juger, les machines étaient
correctement utilisées. Un ouvrier mécanicien du village se tenait prêt a remédier
à toute panne. A l’évidence, il n’y avait rien de forcé dans cette
utilisation collective des machines expropriées: ailleurs, d’autres paysans
continuaient à employer leurs outils désuets et reconnaissaient volontiers
qu’ils ne tenaient pas à recourir aux machines. Ils appartenaient pour la
plupart à la vieille génération. Le comité avait l’intention d’utiliser
les machines pour battre les récoltes des exploitations expropriées dès que
les paysans en auraient fini avec les leurs, et d’affecter aux besoins de la
milice le blé ainsi obtenu, qui serait engrangé dans l’église.
En
résumé: à Seriñena comme à Fraga, on trouve une importante masse
politiquement indifférente et un actif noyau anarchiste formé principalement
d’éléments de la jeune génération. A Fraga, profitant du passage de la
colonne de Durruti, ce noyau a mis à mort bon nombre de personnes sans rien réaliser
de constructif dans le village. A Seriñena, ce même noyau s’est trouvé livré
à sa seule initiative car la colonne qui se trouvait à proximité n’était
pas formée d’anarchistes mais de miliciens du P.O.U.M. et les rapports entre
les anarchistes du village et les poumistes étaient loin d’être bons. En dépit
de cela, le noyau anarchiste a su provoquer un progrès considérable dans la
mentalité paysanne en répandant beaucoup moins de sang et en évitant de
forcer la main à ceux qui préféraient l’ancienne manière.
Autre
résultat appréciable de cette façon de faire: à Seriñena, les relations
demeurent bonnes entre les paysans et une partie de la classe cultivée. J’ai
vu, pour la première fois depuis bon nombre de jours, un homme portant des
habits bourgeois. Il était entouré par un cercle de paysans avec quifil
entretenait une conversation amicale et animée. On aurait pu le prendre pour un
haut fonctionnaire catalan: c’était en fait le vétérinaire de l’endroit.
Il n’éprouvait visiblement aucune crainte à conserver ses dehors bourgeois.
J’ai fait par la suite la connaissance de sa fille, employée comme infirmière
dans l’hôpital de fortune créé au village. Elle aussi travaillait avec plus
de compétence que les infirmières volontaires venues de Barcelone et semblait
très fière de pouvoir servir la révolution. Il y a apparemment bon nombre
d’intellectuels, nationalistes catalans de cæur, qui collaborent sincèrement
avec les anarchistes. D’autres, comme les aviateurs que j’ai rencontrés, se
montrent plus réticents.
L’hôpital
avait l’air fort bien tenu pour un établissement improvisé. Il était placé
sous la responsabilité du médecin local mais quand je m’y suis rendu, quatre
seulement des seize lits disponibles étaient occupés, et par des malades
civils. Et il n’y avait qu’un blessé dans la salle spécialisée. Cette
guerre n’occasionne pas beaucoup de pertes parmi les combattants: les
massacres de l’intérieur sont autrement meurtriers.
14
août
Dans
l’après-midi du 13, notre auto a pu être réparée et nous avons rejoint
Leciñena, centre opérationnel de la plus importante des deux colonnes
poumistes opérant sur le front de Saragosse. Nous avons été très aimablement
reçus par son chef, Grossi, qui nous a permis de voir tout ce que nous
souhaitions voir. La situation est la même qu’à Alcalà: quelques centaines
de miliciens regroupés dans le village, des postes avancés non loin de là
mais pas de contacts avec le village voisin tenu par des troupes catalanes.
Grossi nous a fait visiter les avant-postes. Ils se trouvent à sept ou huit
cents mètres du village, sur une série de petites collines. Dans la chaleur de
l’après-midi, les officiers de l’état-major ne se montrent pas très
disposés à y aller à pied. Personnellement, je ne peux m’empêcher de
penser que cela eût été une manière plus prudente de procéder, mais nous
prenons place à bord des véhicules et nous engageons dans la plaine vide et
poussiéreuse — sans courir le moindre danger, tant le front est tranquille
— sous les yeux de l’ennemi qui tient le village voisin et doit sans doute
être à même de suivre notre progression. Certains avantpostes sont abrités
derrière des rochers, d’autres se présentent sous la forme de tranchées peu
profondes n’ayant même pas la protection de barbelés. Chaque détachement en
faction dispose d’une mitrailleuse camouflée sous des branchages. Ils n’ont
pas été relevés depuis cinq jours (!) mais leur vie est loin d’être pénible:
ils ont des matelas pour dormir dans les tranchées ! Leciñena a été pris à
la faveur d’une attaque surprise déclenchée de nuit la semaine dernière, et
depuis lors la situation est plutôt calme.
De
retour au village, Grossi entreprend de procéder à la relève des
avant-postes. La colonne au grand complet, forte de quatre centuries, est
rassemblée sur la place et Grossi paraît à un balcon pour prononcer une brève
allocution d’où il ressort que la vigilance ne doit pas trop se relâcher et
qu’il est temps de relever les avant-postes. Une heure plus tard, il se met à
la tête de ses hommes et va passer la nuit avec les sentinelles. Ce
rassemblement sur la place était plus pittoresque que vraiment militaire.
Aucune tentative sérieuse pour former des rangs ordonnés, rien qui évoque la
discipline telle qu’on l’entend à l’armée. Très peu d’uniformes mais
une mosaïque bariolée d’accoutrements hétéroclites qui aurait probablement
ravi l’æil d’un peintre mais qui eût sans doute été moins au goût
d’un officier de carrière. Chose plus grave, rien n’est apparemment fait
pour transformer cette masse brouillonne en un ensemble organisé, discipliné
et aguerri. Cela serait pourtant facile à réaliser, dans la mesure où la zone
située en arrière du front offre un terrain d’exercice idéal et où les
miliciens, dans les longs intervalles entre les rares opérations, n’ont rien
d’autre à faire qu’à ronger leur frein. Grossi est un personnage quelque
peu primaire mais au fond très attachant et il ne fait pas de doute que ses
hommes lui sont entièrement dévoués. Il est évidemment courageux — en tant
que mineur des Asturies, il a l’expérience de la révolution et sait manier
les masses — mais c’est un bien piètre organisateur et il ignore totalement
l’art de la guerre. La rivalité entre lui et son conseiller militaire saute
aux yeux: c’est là un cas très courant, qui n’est pas fait pour réduire
le désordre général. Les soldats, désæuvrés, vont se réfugier dans la
taverne du village.
C’est
là que nous rencontrons, mêlée aux hommes, la seule milicienne de la colonne.
Elle n’est pas originaire de Barcelone mais de Galice, elle a été mariée à
un garde d’assaut puis a divorcé pour suivre son amant sur le front. Elle est
très agréable à regarder mais les miliciens se gardent bien de lui prêter
une attention spéciale car chacun sait que les liens qui l’unissent à son
amant sont pour un révolutionnaire aussi sacrés que ceux du mariage. Tous sont
néanmoins très fiers d’une femme qui a su affronter plusieurs heures durant
le feu de l’ennemi dans une position avancée, avec seulement deux compagnons.
Je lui demande: « Est-ce que ç’a été difficile pour vous ?» «No, sólo
me da entusiasmo», me répond-elle, les yeux brillants. Et tout dans son
attitude me porte à lui faire crédit là-dessus. Rien d’embarrassé non plus
dans sa conduite vis-à-vis des hommes qui l’entourent. L’un d’eux
empoigne un accordéon et se met à jouer La Cucaracha, elle se laisse
aller au rythme de la danse tandis que les autres l’accompagnent de la voix.
L’interlude terminé, elle se retrouve sur un strict pied de camaraderie avec
tout le monde. Attitude d’autant plus remarquable de part et d’autre si
l’on considère l’état d’isolement des miliciens face aux femmes du
village qui, dans la plus pure tradition espagnole, refusent de simplement
adresser la parole à un étranger. Parmi les infirmières, certaines ne se
montrent pas aussi à cheval sur les principes moraux.
Je
passe la nuit, en compagnie de quelques volontaires étrangers, dans la demeure
abandonnée d’un ennemi de la révolution. Spectacle pénible à voir. Toutes
les armoires étaient éventrées et leur contenu — linge, livres, vêtements,
objets de piété, jouets d’enfants — répandu un peu partout à même le
plancher, comme si l’endroit avait été le lieu d’un pillage en règle, ce
qui n’était pas le cas. Les miliciens eux-mêmes ne devaient pas s’y
sentir très a l’aise, mais ils n’avaient rien fait pour remédier au désordre.
Ce désordre me paraît être un facteur de démoralisation.
La
matinée suivante est plutôt mouvementée. Tout d’abord, un milicien essuie
un coup de feu, et une chasse à l’homme, aussi fébrile qu’infructueuse,
s’engage aussitôt dans toute une partie du village. Le milicien croit, à
tort ou à raison, avoir été pris pour cible par un « fasciste ». Ensuite,
trois avions ennemis nous survolent et la colonne au grand complet, plus la
moitié de la population du village, se masse assez peu heureusement sur la
place pour ne rien perdre du spectacle. Grossi, de retour de sa toumée
nocturne, donne l’ordre de démasquer les mitrailleuses — en vain car, pour
la première fois depuis plusieurs jours, les rebelles ne sont pas venus pour
bombarder le village mais simplement pour le survoler. Apparemment, ces
bombardements n’ont pas été suivis de grands effets: on ne trouve qu’un
trou de bombe dans le village, et encore faut-il y regarder de près. De
toute évidence, l’ennemi n’est pas supérieurement armé pour le
bombardement. Mais un paysan a été tué il y a quelques jours par une bombe
alors qu’il moissonnait tranquillement dans le no man’s land et les femmes
continuent à le pleurer: « Oh, señor, quelle horreur, cette guerre ! Ils nous
en ont tué un en plein champ ! » C’est le seul mort que Leciñena ait eu à
déplorer ces derniers temps.
Il
y a au village un groupe de déserteurs du camp rebelle; tous soldats de l’armée
régulière enrôlés sous la bannière de l’ennemi alors qu’ils
effectuaient leur temps normal de service militaire, tous militants socialistes
ou anarchistes avant d’être appelés sous les drapeaux. Ce n’est
apparemment pas un cas isolé: or, trouve tout le long du front des hommes comme
eux, ayant appartenu à telle ou telle organisation révolutionnaire. Les
prisonniers ordinaires sont fusillés sur-le-champ. Les déserteurs
dont je parle ont dû encourir ce risque pour ne pas trahir par leur conduite
leurs convictions politiques. En rejoignant les lignes gouvernementales, ils ont
dû faire la preuve de leur qualité de membres d’une organisation
antifasciste. Les déserteurs clament à tout vent que les chefs rebelles
n’ont pas une confiance exagérée dans les soldats de l’armée régulière
et qu’ils hésitent, pour le moins, à les engager en première ligne. Il ne
semble pas, toutefois, que des pressions aient été exercées sur les soldats
pour les contraindre à assister aux offices religieux.
Sur
le chemin du retour, nous traversons Alcubierre — un village qui a été occupé
par les Catalans, pris par les insurgés et repris par les forces
gouvernementales. A ce qu’on me dit, les rebelles ont profité de leur brève
maîtrise des choses pour fusiller les anarchistes et les socialistes les plus
voyants. huit à dix en tout: soit sensiblement le nombre de morts à mettre à
l’actif des gouvernementaux pour la période de temps considérée.
Nous
arrivons à Barcelone tard dans la nuit — manque J. Cornford qui s’est enrôlé
à Leciñena.
15
août
Mon
ami socialiste anglais a lui aussi fait sa revue du front, suivant d’autres
chemins. Il a vu notamment Tardienta, base d’une colonne du P.S.U.C. Là, il a
recueilli un récit atroce, à peine croyable, mais qui me paraît cependant
vrai. Après avoir pris Tardienta et procédé à l’extermination habituelle
de la « vermine fasciste », les miliciens du P.S.U.C. se sont trouvés en
possession d’une quantité considérable d’argent, bijoux et objets de
valeur. Ils ont expédié tous ces objets à Barcelone, dans une automobile
fortement gardée. A ce qu’il semble, les convoyeurs avaient leurs papiers
personnels mais aucun certificat attestant l’origine et la destination du trésor
dont ils avaient la charge. Quoi qu’il en soit, ils furent arrêtés au
premier croisement de route par une patrouille du P.O.U.M. La voiture fut fouillée,
les explications fournies jugées insatisfaisantes et les convoyeurs fusillés
comme pillards par les pournistes. Et pour que la mesure soit comble dans
l’horreur, les cercueils ont été retournés à la colonne psuquiste de
Tardienta où on leur a donné des funérailles d’honneur. Trotskystes contre
staliniens !
Mon
compagnon, qui n’a pas de tendresse particulière pour les anarchistes, a vu
les miliciens de Durruti. Il en est revenu complètement écæuré. Sans doute,
ils sont allés plus loin quedimporte quelle autre colonne dans la direction de
Saragosse sans se soucier des pertes subies, confiants dans l’inépuisable réservoir
de matériel humain que représente le prolétariat anarchiste de Barcelone.
Finalement le colonel Villalba, au nom du commandement central, a donné
l’ordre de cesser le gâchis et Durruti a fini par obéir, non sans s’être
longuement fait prier. Telle est la version de mon ami socialiste. Pour ma part,
je ne serai pas aussi catégorique. Les autres colonnes n’ont pas fait preuve
d’un esprit de sacrifice poussé à l’extrême et n’ont subi que des
pertes très réduites. A ce train-là, les Catalans ne seront jamais dans
Saragosse. Durruti a peut-être versé dans l’excès inverse, mais alors
il fallait trouver un moyen terme entre le sacrifice inutile et une attitude
timorée n’aboutissant à rien. Si l’on considère le front dans son
ensemble, l’impetus de Durruti était certainement un atout qu’il
aurait fallu savoir correctement jouer.
Mais ce que mon compagnon me rapporte sur l’attitude des miliciens de Durruti est plutôt rebutant. Il semble qu’au milieu de l’enthousiasme suscité chez les paysans par la cause républicaine ils aient réussi le tour de force de se faire haïr. Ils ont dû quitter Pina en raison de l’opposition silencieuse de la population, opposition qu’ils se sont montrés impuissants à réduire. Ils se sont apparemment montrés si intransigeants, qu’il s’agisse des réquisitions effectuées au profit de la milice ou des exécutions de fascistes réels ou prétendus tels, qu’ils ont failli provoquer une révolte ouverte dans le village. Mais les exécutions continuent. C’est, paraît-il, une activité qui a pris chez les hommes de Durruti l’allure d’une routine banale. Mon ami a été invité à assister à une de ces séances, comme on convie quelqu’un à un spect