Les 14 et 15 février 1937 eut lieu, à Caspe, petite ville de la province de Saragosse qui avait été libérée du fascisme par les forces venues de Catalogne, le Congrès constitutif de la Fédération des Collectivités d'Aragon 1. Vingt-cinq fédérations cantonales étaient représentées. En voici la liste: Fédération du canton d'Angüés Alfambra, Aïnsa, Alcorisa, Alcañiz, Albalate de Cinca, Basbastro, Benabarre, Caspe, Enjulve, Escucha, Graus, Grañen, Lécéra, Monzón, Muniesa, Màs de las Matas, Mora de Rubielos, Puebla de Hijar, Pina de Ebro, Pancrudo, Sàstago, Tardienta, Valderrobres. Chacune de ces fédérations cantonales (comarcales) représentait de 3 à 36 villages plus ou moins importants. Le total de ces villages, dont nous possédons la liste intégrale, s'élevait à 275. Le nombre des familles affiliées, à 141.430. Mais à cette époque, le fait collectiviste était en pleine expansion. Si bien que très vite de nombreuses collectivités s'ajoutèrent à cette première liste.
1 Une réunion préparatoire, où la convocation de ce congrès constitutif fut décidée, avait eu lieu précédemment à Binéfar; lés représentants des Collectivités déjà constituées y étaient accourus en foule.
D'autre part, celles existantes virent leurs effectifs augmenter rapidement. Si par exemple à ce congrès le canton de Màs de las Matas comprenait 19 villages dont seul le cheflieu était intégralement collectivisé, 18 autres villages l'êtaient aussi intégralement lors d'un plénum célébré trois mois plus tard. Si le canton d'Augüés comptait 36 Collectivités au congrès de Caspe, il en comptait 70 au plénum suivant. Dans la même période, le nombre des Collectivités fédérées du canton de Barbastro était passé de 31 à 58. Le développement était si rapide que pendant le temps demandé pour l'impression des dernières statistiques, les chiffres les plus récents étaient presque toujours dépassés.
Rappelons que ce mouvement s'étendait - et avec quelle rapidité! - malgré les difficultés causées par la guerre, souvent à quelques kilomètres du front - cas de Grañen, Aïnsa, Pina de Ebro, etc. - et alors que nos militants étaient mobilisés en grand nombre dans les forces armées - on ne peut qu'admirer le sens de l'organisation et de la solidarité dont firent preuve, dès le début, les Collectivités libertaires aragonaises.
Voici maintenant les résolutions pratiques qui furent prises à la suite de débats et d'examens dont on devinera la substance:
1° Suppression de la monnaie au sein des Collectivités, et constitution, par un apport général, d'un fonds commun de marchandises et de ressources financières devant servir aux échanges avec d'autres régions et avec l'étranger. Un carnet unique de consommation sera édité, valable pour tous les collectivistes 2.
2 Voir le chapitre intitulé «Comptabilité collectiviste».
2° L'examen des structures d'organisation donna lieu à ce qui constituait une innovation, en attribuant le rôle le plus important à l'organisation communale: «Nous acceptons l'organisation communale parce qu'elle nous permet de mieux contrôler l'ensemble des activités dans les villages.»
Puis on modifia les délimitations géographico-administratives traditionnelles d'après les besoins de la révolution et la logique de l'économie sociale opposée aux découpages arbitraires et capricieux de l'Etat historique.
3° Le texte adopté à ce sujet précisait que: «En constituant les fédérations cantonales, aussi bien que la Fédération régionale, il faudra éliminer les limites traditionnelles des villages entre eux; d'autre part, seront destinés à un usage commun tous les instruments de travail et les matières premières mis indistinctement à la disposition des Collectivités en ayant besoin.»
Cette solidarité intercollective et intercommunale – car chaque Collectivité englobait, sinon un village entier, du moins une partie dominante de chaque village -, est complétée par d'autres dispositions pratiques:
«Dans les Collectivités ayant un excédent de main-d'œuvre, et qui ne pourront l'employer à certains moments de l'année pour les travaux agricoles, les Comités des Fédérations cantonales se mettront d'accord pour envoyer ces camarades là où l'on aura besoin de leurs services.»
Ainsi tout en maintenant l'esprit et la pratique fédéralistes, qui impliquent une liberté intérieure et l'autonomie de la gestion, on dépasse immédiatement l'esprit de repli sur soi-même, ou la seule vision autarcique d'organisation découlant d'une conception étroite du communalisme. Mais cela n'est-il pas la conséquence pratique et presque automatique des conceptions et des pratiques de l'organisation syndicale guidant, souvent à leur insu, les organisateurs des Collectivités?
On passe maintenant aux projets de développement et d'amélioration de l'agriculture. La résolution recommande, comme première mesure, l'organisation de fermes et de pépinières expérimentales, afin d'améliorer d'une part le cheptel - ovin, porcin et bovin – d'autre part les variétés végétales, par l'adaptation de races et de semences sélectionnées. Dans chaque localité, dit la révolution, on devra réserver à ces essais «ne serait-ce qu'une parcelle de terre aux fins d'acclimatation de nouvelles cultures arboricoles».
On établit ensuite un projet de division du territoire aragonais en trois zones où de vastes étendues seront réservées à la production de semences pour l'ensemble des Collectivités, «même si elles n'appartiennent pas à la zone réservée à cette production»; c'est-à-dire, même si elles ne sont pas aragonaises. Ainsi, après avoir dépassé l'esprit communaliste, on dépasse l'esprit régionaliste, ce qui est un pas très important pour qui sait combien attaché aux traditions était resté l'esprit espagnol en matière de régionalisme. A ce point de vue, la pratique créatrice dépasse, presque toujours, certaine littérature théorique un peu trop répandue.
«Prenons l'exemple des pommes de terre, dit la Résolution. Il faut produire la semence dans le Haut-Aragon, et la livrer ensuite aux Collectivités des autres zones, car cette plante résiste mieux aux parasites dans les zones de haute montagne que dans celles de faibles altitudes où le climat est humide et chaud.»
Les trois grands secteurs dans lesquels l'Aragon est spécialement divisé «échangeront leurs semences au fur et à mesure des besoins, et d'après les résultats des recherches des stations expérimentales qui devront travailler en complet accord et sous la direction des techniciens pratiquant toutes les recherches nécessaires».
Nous voici arrivés à une conception planificatrice de l'économie agraire, qui, dans la pratique des choses, ne devait certainement pas s'arrêter aux pommes de terre. On conçoit très bien la réunion des techniciens des différentes zones confrontant leurs expériences et en tirant les leçons d'autant plus utiles que les rivalités d'intérêt ne se seraient pas opposées à la généralisation des méthodes de travail les plus efficaces.
Le troisième grand thème à l'ordre du jour fut celui de la conduite à tenir envers les petits propriétaires qui refusaient d'entrer dans les Collectivités. Une Commission d'études avait été nommée. Elle était constituée par F. Fernandez, du canton d'Angüés, Julio Ayora, de Montoro, R. Castro, d'Alforque, R. Bayo, de Gudar, E. Aguilar, de Pina, et M. Miro, de Ballobar. Par 6 voix contre 1, la Résolution suivante fut proposée par la Commission - puis adoptée par la majorité.
1. Les petits propriétaires qui veulent rester en marge de la Collectivité se considèrent donc capables de se suffire à eux-mêmes quant à leur travail; ils ne pourront donc pas bénéficier des bienfaits de la Collectivité. Toutefois, leur droit d'agir ainsi sera respecté, à condition qu'ils ne portent pas atteinte aux intérêts de la Collectivité.
2. «Toutes les propriétés, agraires ou urbaines, ainsi que les biens des fascistes qui ont été saisis demeureront en usufruit aux mains des organisations ouvrières qui existaient au moment de la saisie, à condition que ces organisations acceptent la Collectivité.»
3. «Toutes les terres des propriétaires auparavant travaillées par des fermiers, ou métayers, passeront aux mains de la Collectivité.»
4. Tout petit possédant resté en marge de la Collectivité ne pourra conserver que les terres qu'il pourra cultiver lui-même; l'emploi de salariés est absolument interdit.
«Pour contrecarrer l'esprit de propriété égoïste propre aux petits propriétaires, leur propriété ne sera pas enregistrée au cadastre.»
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ORGANISATION ET CONTROLE DE LA RÉPARTITION
Monnaies locales, bons et tickets de contrôle, systèmes de points.
Cette dernière mesure rappelle le procédé préconisé par Bakounine en ce qui concernait la conduite à suivre par la révolution envers les petits propriétaires. Pour lui, il fallait éviter une dépossession violente, et la solution du problème lui apparaissait dans la «suppression du droit d'héritage». Il y est revenu plusieurs fois dans ses écrits. Et Kropotkine, dans La Conquête du Pain, écrivait que, non seulement la révolution ne déposséderait pas les petits propriétaires qui s'échinaient à travailler une terre obtenue au prix de tant d'efforts, mais qu'elle leur enverrait ses jeunes gens pour les aider à moissonner et rentrer leurs récoltes. Bien que non formulée spécifiquement, cette conception était généralement partagée par l'ensemble du mouvement libertaire international.
Comme on le verra à maintes reprises, non seulement le droit des petits propriétaires fut respecté, mais, dans la pratique on se montra conciliants, et meme fraternels envers eux.
Le quatrième point à l'ordre du jour fut l'établissement d'un Règlement général qui stipulait les directives d'ensemble des Collectivités aragonaises. En voici le texte:
« 1° Sous la dénomination de Fédération de Collectivités agricoles, il est constitué en Aragon une Association qui aura pour but de défendre les intérêts des travailleurs composant ces Collectivités.
« 2° Les tâches de cette Fédération consisteront en ce qui suit:
« a) Répandre intensément les bienfaits du collectivisme basé sur la pratique de l'entraide.
« b) Contrôler les fermes expérimentales et les stations d'essais qui seront organisées là où cela conviendra le mieux.
« c) Favoriser la formation des jeunes les plus doués grâce à l'organisation d'écoles techniques spécialisées.
« d) Organiser un corps de techniciens qui étudieront la façon d'obtenir de meilleurs rendements du travail dans les diverses spécialisations agricoles.
« e) Rechercher la façon d'établir et d'améliorer les rapports d'échanges en dehors de la région.
« f) Organiser les échanges à l'échelle internationale, grâce à l'établissement de statistiques relatives aux excédents de production de la région; on constituera une Caisse de résistance afin de pourvoir aux besoins des Collectivités fédérées, toujours en bonne harmonie avec le Conseil régional d'Aragon.»
Du point de vue de l'instruction publique, la Fédération se chargera:
« a) De fournir aux Collectivités tous les éléments qui favorisent les loisirs et développent la culture de chacun.
« b) D'organiser des conférences qui contribueront à l'éducation de l'ensemble du paysannat, ainsi que des soirées de cinéma et de théâtre, des sorties, des excursions et toutes les activités de propagande et de culture possibles.
« 3° Il est aussi nécessaire de constituer, dans chaque Collectivité, des établissements d'élevage afin de sélectionner des animaux de races diverses, grâce aux apports de la science moderne, pour obtenir de meilleurs rendements que ceux obtenus jusqu'à ce jour... Toutes ces activités devront être guidées par des techniciens qualifiés... D'autre part, toute exploitation agricole doit englober à la fois l'agriculture et l'élevage... Nous tenons à la disposition des Collectivités des plans divers de fermes expérimentales.»
Telles furent, pour les problèmes majeurs, les Résolutions adoptées par le Congrès constitutif de la Fédération des Collectivités d'Aragon 3. Insistons sur le refus de tout système monétaire, ce qui correspondait à ce que nous pourrions appeler l'orthodoxie communiste libertaire, et sur l'adoption du Carnet de consommation, appelé «Carnet de ravitaillement familial», où le barême de distribution était établi en pesetas, monnaie officielle, comme base de calcul. Cela devait permettre d'unifier, et de niveler plus facilement les rapports sociaux des habitants des trois provinces aragonaises, dont les conditions d'existence étaient déterminées par les possibilités naturelles qui dans cette région montagneuse variaient souvent d'une contrée à l'autre, du simple au double, et au triple, par l'extrême différence du climat et de l'irrigation du sol. Toutefois, on ne put parvenir à la généralisation de ce nivellement égalitaire, qui correspondait à l'esprit de solidarité générale, l'attaque des forces armées staliniennes au mois d'août suivant, ayant empêché de réaliser bien des projets.
3 Nous avons coupé ici les textes, un peu trop chargés de répétitions inutiles.
Il importe pourtant de préciser que si l'ensemble de ces résolutions constitue un tout cohérent qui embrasse les aspects principaux de la vie sociale, nous ne trouvons ici qu'un reflet très insuffisant de ce qui se passait en Aragon. Il faut avoir parcouru les 3 provinces, assisté directement à l'effort créateur des collectivistes, dans les villages, les champs, les ateliers, les magasins de distribution municipaux ou communaux, avoir parlé avec les hommes pleins de foi, soulevés d'enthousiasme et riant au présent et à l'avenir que l'on trouvait alors pour apprécier comme il convient l'œuvre réalisée.
*
La dernière Résolution adoptée par le Congrès de Caspe avait un caractère politique. Devant l'absence pratique d'autorités gouvernementales, en Aragon, et afin de prévenir une offensive des autorités de Valence, les militants libertaires eurent l'idée de constituer un Conseil de Défense qui pourrait suppléer le gouverneur - équivalent du préfet en France - représentant le gouvernement central et empêcherait, ou retarderait le plus longtemps possible la mainmise de ce dernier sur la région.
Mais il va de soi que ce gouvernement ne pouvait tolérer l'existence d'une administration autonome. Il publia donc un premier décret selon lequel les conseils municipaux devaient se constituer partout, selon les normes légales établies. Comme souvent les Collectivités s'étaient substituées aux municipalités, ou avaient en quelque sorte fusionné avec elles, ces organismes reconstitués empiétaient sur ceux que la révolution s'était donnés.
D'autre part, une telle reconstitution provoquait la résurrection des partis politiques qui n'avaient rien à faire dans les Collectivités - pas plus, du reste, que d'autres tendances révolutionnaires constituées en mouvements autonomes: la Collectivité était devenue l'incarnation de l'organisation naturelle, et générale, de l'ensemble des habitants. Toutefois, depuis le 19 juillet, et en de nombreux endroits, bien que les partis fussent démantelés surtout parce que, dans la plupart des cas, ils s'étaient effacés d'eux-mêmes, leurs sections locales reparaissaient timidement, ou s'efforçaient de se reconstituer.
Isolés, leurs membres n'exerçaient aucune influence; unis, ils pouvaient non pas mettre les Collectivités en péril, mais fomenter une certaine opposition gênante. Et les républicains radicaux, de droite et de gauche (ou ce qui en restait), les socialistes réformistes, du moins les officiels, certaines sections locales poumistes 4, les communistes, ainsi que les petits propriétaires anticollectivistes s'efforçaient de constituer une force appuyée sur le gouvernement dans la majorité des cas (poumistes mis à part), et qui pouvait causer des difficultés.
4 Du P.O.U.M,, parti ouvrier d'unification marxiste, de tendance trotskiste.
En fait, et malgré cette situation, nombreux furent les membres de partis politiques qui rallièrent les Collectivités. Mais la résurrection des conseils municipaux officiels, au passe nettement politique, permettrait une certaine intromission, ou pression du gouvernement, les conseils municipaux devant, selon la loi, obéir aux ordonnances émanant du ministère de l'Intérieur.
Devant cette contre-attaque, il fallait improviser une tactique de défense. Et le congrès de Caspe prit la résolution suivante:
«Considérant que les conseils municipaux jouent un rôle différent de celui des Collectivités.
«Que ces conseils sont des organismes légalement constitués, dans lesquels collaborent toutes les organisations antifascistes et dont la représentation la plus élevée est le Conseil supérieur d'Aragon.
«Que les Comités administratifs des Collectivités exercent une fonction différente de celle des Conseils municipaux.
«Que les Syndicats sont appelés à désigner et à contrôler les camarades qui vont représenter la C. N. T. dans ces deux sortes d'organismes.
«Qu'il ne peut y avoir opposition entre la gestion des Collectivités et celles des conseils municipaux.
«Que les uns et les autres sont solidaires de l'organisation syndicale, tant que celle-ci prendra part à la constitution des conseils des Collectivités, les conseils municipaux maintiendront des rapports fraternels grâce au truchement de la C. N. T.»
On réintroduisait ainsi, dans le domaine politique, la C. N. T. et ses Syndicats, force combattante traditionnelle, ce qui avec les Collectivités permettra de parer aux inconvénients du rétablissement des conseils municipaux. Et au moyen de ces trois organes - puisque nos camarades entraient aussi dans les conseils municipaux - le mouvement libertaire donnait une extrême souplesse à son activité créatrice. La protection du Conseil d'Aragon, organe devenu semi-officiel, ajoutait, momentanément du moins, un facteur complémentaire à cette souplesse.
*
Les adversaires des Collectivités, surtout les staliniens d'hier et d'aujourd'hui, affirment souvent que les Collectivités aragonaises furent imposées par nos milices qui, en leur majorité, étaient accourues de Catalogne pour enrayer l'avance de l'ennemi, ce qu'elles parvinrent à faire pendant deux ans au prix de pertes énormes 5.
5 En juillet 1937, on avait perdu 20.000 tués sans parvenir à reprendre la petite ville de Huesca, qui comptait 18.000 habitants.
Certes, la présence de ces forces auxquelles les autres partis ne pouvaient rien opposer, et n'opposaient rien, a favorisé indirectement les réalisations constructives dont nous parlons, en empêchant la résistance active des partisans de la république bourgeoise et du fascisme. Mais d'abord, si ces autres partis n'ont pas agi ainsi, c'est simplement parce qu'ils manquaient de forces combattantes, non seulement venues de Catalogne, mais surtout en Aragon. Car même sans ce rapport de forces notre mouvement aurait joué le rôle prépondérant qui fut le sien. Car il faut le répéter inlassablement, «la situation était devenue révolutionnaire» du fait de l'attaque franquiste et de la carence du gouvernement républicain. Dans ce cas c'est l'élément révolutionnaire le plus important qui devait jouer le plus grand rôle par le fait de sa supériorité et de l'adhésion des masses. Sans la valeur des hommes, des cadres militants qui prirent les initiatives, et s'adaptèrent aux circonstances avec une intelligence tactique souvent merveilleuse, à peu près rien n'aurait été fait. Peut-être, malgré la fringale de terres des paysans n'aurait-on touché qu'insuffisamment à la grande propriété, sans inspiration constructive d'envergure, par manque de directives idéologiques précises. La présence militaire des nôtrès a contribué a libérer la population d'un passé de tradition qui aurait par trop limité son effort: c'est tout.
Mais cette présence est bien loin de tout expliquer. En témoignent les autres régions où, malgré l'existence des autorités légales et des forces militaires non libertaires, la révolution s'est produite aussi. C'est dans le Levant que, comme on le verra, les Collectivités furent les plus nombreuses et les plus importantes. Or c'est à Valence, capitale du Levant, que résidait le gouvernement avec toute sa bureaucratie, et des forces policières nombreuses. Et en Castille, où au début républicains, socialistes et communistes l'emportaient largement sur nous, les Collectivités paysannes naquirent et se développèrent, leur ensemble devenant peut-être plus puissant qu'en Aragon.
En allant davantage au fond des choses, je crois pouvoir dire que, contrairement aux assertions qui attribuent l'implantation et le développement des Collectivités aragonaises au poids spécifique des troupes libertaires, celles-ci n'ont pas joué un rôle positif dans ce fait historique. D'abord, selon mes observations directes, elles ont vécu en marge de l'œuvre de transformation sociale qui s'accomplissait. Monde militaire - même libertaire - et monde civil. Esprit militaire avec ses préoccupations propres et dans une certaine mesure replié sur soi-même, généralement indifférent à ce qui n'était pas la vie du front. Il y eut des exceptions où s'établirent des rapports entre civils et miliciens: elles furent le fait d'un mince pourcentage d'individus. La plupart des soldats, souvent des Catalans, venus des zones industrielles, ont vécu à côté des villages aragonais sans s'y intéresser, même quand ils y étaient hébergés.
Quant à la nouvelle organisation de la vie, de la production, des échanges, la présence militaire a joué un rôle plus négatif que positif. D'une part, les Collectivités ravitaillaient, sans contrepartie économique, ces troupes qu'il fallait nourrir, et bien nourrir, et que le gouvernement laissait à l'abandon. D'autre part, bon nombre de «maños» 6, les plus jeunes, les plus robustes, étaient mobilisés au front et soustraits au travail des champs et des ateliers. Tout compte fait, toujours du point de vue économique, les Collectivités auraient gagné à ce qu'il n'y eût pas de forces armées établies dans la région.
6 Surnom populaire donné en Espagne aux Aragonais.
Mais il est vrai qu'alors les fascistes auraient avancé.
Graus 1
1 Prononcer Graouss.
Graus est situé au nord de la province de Huesca, dans une région, moins propice à la production agraire socialisée que les villages d'Aragon que nous avons visités plus au sud. La topographie du terrain en est la cause principale. Nous sommes ici en pleines Pyrénées espagnoles, parmi des bois assez maigrelets et des rocs beaucoup plus nombreux que les arbres. Les champs sont rares, les surfaces cultivées de petites dimensions. Les cultures s'étagent, irrégulières, entre les formations pierreuses et chaotiques. On y arrive par des sentiers où les machines ne peuvent passer. L'eau ne manque pas; ruisseaux, sources, rivières, torrents abondent. Mais la terre est rare. L'érosion l'a entraînée au long des siècles. Aussi les villages sont-ils perdus dans les masses grisâtres, avec leur petit nombre d'habitants et leurs groupes de demeures mornes, qui n'arrivent pas toujours à 100; on les trouve aussi sur les hauteurs, dominant des vallées minuscules, et entourés d'énormes blocs déchiquetés au milieu desquels ils ressemblent à des nids.
Là où la vie est si paisible, dans des endroits si retirés, le progrès ne pénètre pas aisément. Une tradition séculaire règne, les esprits sont lents. Les idées nouvelles ont peu pénétré dans les hautes montagnes d'Aragon; comme dans tout pays montagneux que ne traversent pas de vivantes artères. L'horizon restreint de la vie sociale, le repli sur soi-même prédisposent peu les habitants à une large pratique collectiviste, ce qui n'exclut, surtout dans cette région, ni la loyauté, ni la noble hospitalité.
Nous sommes en juin 1937. Le canton de Graus compte 43 villages parmi lesquels Capella, Campo, Vesian, Pelatua, Benasque, Bocamorta, Puebla de Castro, Torres del Obispo, Puebla de Fantova, Laguares sont collectivisés à 50%.
L'organisation que j'ai eu le loisir de mieux étudier est celle de Graus, chef-lieu du canton. Ce village - 2.600 habitants -, qui a un peu l'aspect d'une petite ville, est situé au bord de l'Esera, la rivière d'Espagne dont, me dit-on, le débit est le plus constant, qui prend sa source en France et alimente l'immense barrage du canal d'Aragon et de Catalogne.
Entouré, lui aussi, de hautes montagnes et bien arrosé, Graus se trouve à l'intersection de plusieurs routes. Il est donc devenu un centre commercial relativement important, et l'esprit d'initiative y a fait naître de petites entreprises répondant aux besoins de la contrée. En juillet 1936, quarante % des habitants vivaient du commerce; l'industrie et l'agriculture se partageaient soixante % à égalité.
Vingt % de la terre cultivée sont irrigués. On y fait venir des plantes potagères. Dans les terres sèches, on cultive des céréales, la vigne, l'olivier, l'amandier. Mais cette année, dans tout le nord de l'Aragon, les amandes ont été détruites par une nuit de gelée comme, plus au sud, les vignes du canton de Binéfar ont été ravagées par un orage d'une heure.
Quarante % des terres irriguées appartenaient à deux propriétaires. Quarante pour cent étaient plus équitablement répartis, mais la pauvreté des récoltes obligeait les paysans moyens (on peut deviner le sort des absolument pauvres) à se procurer, hors du travail des champs, le tiers, et souvent la moitié, de leur ressources. Ils s'employaient dans l'industrie locale, comme journaliers sur la terre des riches. Ou encore, ils partaient faire un travail saisonnier dans d'autres régions. Dans les travaux industriels, les salaires oscillaient de 6 pesetas pour les manœuvres à 8 pour les maçons et les mécaniciens. Mais des calculs précis montraient que, compte tenu du chômage, les maçons gagnaient en moyenne 5 pesetas par jour. Quant aux manœuvres...
Durant ces dernières années, les jeunes gens émigraient pour aller vivre en Catalogne ou en France; vingt % des jeunes filles partaient se placer comme domestiques dans les villes.
Les commerçants et les petits industriels ne vivaient guère mieux. Leurs dettes dépassaient depuis longtemps le montant de leur capital.
Dès que les antifascistes, guidés par nos camarades, eurent pris la situation en main, ils entreprirent les réformes sociales que nous allons décrire.
On l'a vu, les conditions d'existence des différentes couches de la population étaient très différentes. Un journalier travaillant aux champs gagnait par jour la moitié de ce que gagnait un mécanicien. On instaura donc immédiatement le salaire familial, qui assurait à tous le même droit à la vie. Ce salaire fut d'abord payé en bons. Au bout d'un mois, on mit en circulation des tickets divisés en points plus ou moins nombreux. Plus tard, la relative importance commerciale de Graus, sa situation sur les routes très frêquentées, firent reprendre la peseta, monnaie officielle maintenue dans l'ensemble de l'Espagne, comme étalon général des valeurs; puis le Comité émit pour son compte une monnaie divisionnaire locale.
D'abord contrôlé, le commerce fut bientôt socialisé. On remplaça les transactions individuelles par les transactions collectives. Une «coopérative alimentaire» fut installée, où l'on concentra tous les vivres trouvés dans le petit commerce. Puis on ouvrit, une deuxième coopérative 2 pour les tissus et la mercerie, et qui remplaça 23 des 25 boutiques spécialisées - car on en conserva deux. Il y avait aussi 25 ou 30 épiceries, qui furent transformées en deux grands magasins collectifs. Un magasin de chaussures sur trois subsista; les deux quincailleries furent fondues en une seule; sur six, quatre boulangeries et dépôts de pain disparurent, et maintenant il suffit d'un fournil sur trois.
2 Comme dans la plupart des cas, on donnait le nom de coopératives à ce qui était des magasins communaux.
Ce processus de réorganisation et de perfectionnement technique a été de pair avec celui de la collectivisation agraire et industrielle. A Graus, comme dans beaucoup d'autres endroits d'Aragon, la pratique du socialisme a commencé par l'organisation de la Collectivité agraire. Devant la gravité de la situation, le Comité révolutionnaire s'est occupé d'abord des besoins vitaux les plus urgents. Il fallait rentrer les rêcoltes, il faut labourer et semer, obtenir de la terre le maximum de rendement avec - étant donné le nombre de ceux qu'absorbe la guerre - le minimum d'efforts. Sous l'action des camarades de l'U. G. T. et de la C. N. T., les vieux araires tirés par un âne sont éliminés, les bêtes de trait les plus robustes sont rassemblées et lancées, avec les meilleures charrues, sur les terres d'où l'on a arraché les haies séparatrices. Les champs sont emblavés. La Collectivité agraire se constitue le 16 octobre: à peine trois mois après l'attaque fasciste. Ce même jour, les moyens de transport, qui s'étaient collectivisés pratiquement dès le début, le font officiellement. Et d'autres nouvelles étapes sont décidées, selon les indications données par les deux syndicats - le socialiste et le libertaire. La socialisation de l'imprimerie est décidée le 24 novembre 3. Deux jours plus tard vient celle des magasins de chaussures et des boulangeries.
3 Celui qui s'en chargea était un jeune patron, bien organisé.
Le 1er décembre, c'est le tour du commerce, de la médecine, des pharmacies, des maréchaux-ferrants, des serruriers. Le 11 décembre, celui des ébénistes, des menuisiers. Graduellement, toutes les activités sociales entrent dans le nouvel organisme.
La Résolution votée par les agriculteurs fera mieux connaître les lignes essentielles et les principes généraux des Collectivisations successives, puisque dans tous les cas ces principes sont à peu près les mêmes. En voici le texte:
«Les travailleurs de l'agriculture, réunis à Graus le 16 octobre 1936, décident ce qui suit:
1° Ils adhèrent à la Communauté générale de tous les métiers;
2° Tous les adhérents entrent dans la Communauté de leur propre volonté; ils sont tenus d'apporter leurs outils;
3° Toutes les terres des camarades entrant dans la Communauté doivent être apportées pour augmenter les biens communaux;
4° Quand les travailleurs de l'agriculture n'auront pas de travail, ils devront aider obligatoirement les autres professions qui auront besoin de leur concours;
5° On fera par duplicata un inventaire des biens apportés à la Collectivité; un exemplaire sera remis au propriétaire de ces biens, l'autre restera aux mains de la Collectivité;
6° Si, pour des raisons imprévues, la Collectivité devait se dissoudre, chaque camarade aura le droit indiscutable de reprendre les biens qu'il aura aportes;
7° Les adhérents nommeront, dans leur réunion, la Commission administrative de leur profession;
8° Quand les travailleurs de l'agriculture se seront mis d'accord sur ce dernier point, ils devront nommer une Commission administrative composée d'un président, un trésorier, un secrétaire et trois membres;
9° Cette Collectivité agraire maintiendra des relations directes avec la Caisse communale de tous les métiers réunis qui sera créée par le Comité de liaison;
10° Les ouvriers qui viendront travailler en commun toucheront les salaires suivants: pour les familles composées de trois personnes et au-dessous 4, six pesetas; celles composées de plus de trois personnes toucheront une peseta par jour pour chacune d'elles;
4 La limite fut ensuite portée à deux personnes.
11° Le salaire pourra être modifié selon les circonstances, et sur proposition de la Commission administrative de tous les métiers reunis 5;
5 Observons que la collectivité paysanne n'est pas séparée, mais fait bloc, toujours, avec «tous les métiers réunis».
12° Les ouvriers dont les parents n'appartiennent pas à la Collectivité recevront les salaires que le Comité établira 6;
6 Il y eut, en Aragon, et dans d'autres régions, de nombreux cas où les jeunes, garçons et filles, se séparaient de leur famille restée individualiste, pour adhérer à la Collectivité.
13° L'expulsion d'un membre de la Collectivité devra être décidée par la Commission centrale de tous les métiers, dont la section d'agriculture fait aussi partie;
14° Les adhérents à la Collectivité s'engagent à travailler autant d'heures que la Commission administrative, d'accord avec la Commission centrale locale, jugera nécessaire, en apportant au travail l'intérêt et l'enthousiasme indispensables;
Dûment informés, et en plein accord, les travailleurs de l'agriculture prennent acte de cette Résolution.»
Ce document, comme tous les autres du même genre - nous n'en verrons d'exception qu'à Alcorisa - a été rédigé par des paysans qui n'étaient pas des lettrés, et même faisaient d'assez nombreuses fautes d'orthographe; on pourrait aussi y trouver certaines gaucheries rédactionnelles, ou de petites ambiguïtés de termes. Toutefois, les tâches essentielles sont énumérées, et la pratique rendra la pensée plus claire et plus précise.
Pour y contribuer, observons d'abord qu'aucune collectivisation n'est réalisée en dehors de la volonté des intéressés. Quant au Comité révolutionnaire collectiviste, dont le nom change parfois selon les textes, il se borne à convoquer - certainement après accord préalable avec les militants les plus au courant des problèmes et des activités - chaque section de producteurs, qui décide, en toute indépendance, de se collectiviser. Une fois entrée dans la Collectivité, cette section n'est plus autonome 7. Le Comité révolutionnaire, bientôt transformé en Comité de liaison (de enlace), dirige ou coordonne le tout. Il disparaîtra en janvier 1937, avec le rétablissement du Conseil municipal exigé par le gouvernement.
7 Quoique le droit de sécession existe toujours. Mais en fait, l'isolement est impossible.
Là encore, une parfaite harmonie règne entre les deux fractions ouvrières: U. G. T. et C. N. T., qui se sont mises d'accord pour désigner chacune quatre conseillers, et pour que le président, qui joue le rôle de maire, soit un travailleur républicain, choisi par une assemblée générale de tous les habitants du village. L'impartialité et l'entente sont ainsi assurées.
Mais le maire n'est qu'un personnage décoratif; il ne fait qu'appliquer les décisions prises par la majorité du Conseil municipal qui doit représenter le gouvernement central, appeler les soldats pour la guerre, fournir les papiers d'identité, établir le rationnement pour tous les habitants du village, individualistes et collectivistes.
La Collectivité ne dépend que d'elle-même. Le Conseil municipal n'intervient ni dans ses activités, ni dans son administration - et il en est de même pour toutes les Collectivités en général. Elle dirige 90 pour cent de la production (il ne reste d'individualistes que dans l'agriculture), et les moyens de transport, la distribution, les échanges. Sur les huit camarades qui la composent, six sont à la tête de la section pour laquelle ils sont le plus qualifiés. Voici la classification établie pour chaque délégué:
Culture et santé publique qui comprend tout ce qui concerne la vie intellectuelle, y compris le théâtre, le cinéma (il y en a un à Graus, lequel, à l'occasion, sert de salle de réunions). La même section s'étend aussi au sport et aux questions sanitaires en général;
Travail et statistique qui s'occupe du classement et de la répartition des travailleurs, des rétributions, du recensement général;
Ravitaillement (commerce, fourniture de charbon; engrais chimiques, magasins, dépôts et distribution);
Transport et communications (camions et camionnettes, automobiles, chariots, taxis, garage, P.T.T.);
Industrie (fabriques, ateliers, électricité, eau, travaux du bâtiment).
Les deux autres camarades, un de l'U. G. T. et un de la C. N. T., occupent le secrétariat général; ils sont aussi chargés de la propagande.
Dans l'organisation industrielle, chaque atelier désigne un délégué qui travaille et qui maintient les relations permanentes nécessaires avec le secrétaire à l'industrie.
Chaque spécialité industrielle a un compte particulier tenu par la section de comptabilité générale où l'on me montre le Livre majeur dans lequel je relève les sections existantes. Leur liste donne une impression assez complète des activités non agricoles de l'endroit et de l'organisation d'ensemble:
Eau potable, fabrication d'outres, menuiserie, matelasserie, cinématographie, charronnerie, meunerie, photographie, soierie, chocolaterie, charcuterie, fabrication de liqueurs, électricité, huilerie, quincaillerie, hôtels et cafés, forges, lingerie, fours a plâtre, boulangeries, établissements de coiffure, blanchisserie, collectivité des tailleurs, savonnerie, peinture en bâtiment, tuileries, ferblanterie, réparation de bicyclettes, ateliers de couture, atelier de machines à coudre, de confection, imprimerie, vacherie, matériaux de construction.
Tout est donc contrôlé et coordonné. Comme pour la distribution, on a rationalisé l'organisation de la production. C'est ainsi que la fabrique de boissons a été installée par la Collectivité qui a réuni en un seul établissement les petites entreprises où l'on préparait le vin, et fabriquait la limonade, l'eau gazeuse, la bière et les liqueurs. Le travail est maintenant mieux fait, dans des conditions plus hygiéniques pour les producteurs et les consommateurs.
La Collectivité a aussi installé un moulin producteur d'huile d'olive, aux techniques modernes, et maintenant on utilise les déchets pour la fabrication du savon: une industrie dérive de l'autre. Notons encore, parmi les achats, deux grands camions de 8 tonnes, mis au service de tout le village, et une bascule d'une puissance de 20 tonnes, qui permettra, pour la première fois dans l'histoire de Graus, de contrôler le mouvement des marchandises qui entrent et sortent. Ajoutons parmi les acquisitions deux grandes machines à laver électriques, une pour l'hôpital, l'autre pour les hôtels locaux, collectivisés.
Bien entendu, l'agriculture n'en est pas restée à sa production précédente. Etant donné la faible proportion de terres cultivables, la surface irriguée n'a augmenté que de 5% celle des terres sèches de 10%, mais la suppression des anciennes divisions permet de gagner du terrain sur les haies et les chemins inutiles. On travaille la terre plus rationnellement; on ne perd plus tant de petites surfaces non labourées à l'extrémité de chaque champ ; et l'on a semé 50%, de plus de pommes de terre, ce qui permettra d'echanger les tríos quarts de la récolte contre les produits venus de Catalogne ; et si la nature ne réserve pas de mauvais coups, on obtiendra, grâce à un meilleur emploi de l'outillage, des engrais et de l'effort des hommes, plus de luzerne pour le bétail, et le double de betteraves sucrières Pour la population humaine.
De plus, mettant à profit les moindres parcelles de terre, environ 400 arbres fruitiers sélectionnés ont été plantés.
La Collectivité a acheté une batteuse moderne, des charrues modernes, et des semoirs, un tracteur puissant, une faucheuse-lieuse, des sulfateuses, un buttoir. L'emploi de tous ces éléments mécaniques, auxquels s'ajoutent ceux fournis par l'industrie chimique, permet de comprendre qu'entre les terres travaillées par les individualistes - qui finirent par adhérer à l'effort commun - et celles de la Collectivité, la différence de rendement à l'hectare ait atteint jusqu'à 50 pour cent.
Avant juillet 1936, l'élevage avait t négligé à Graus. Mais la localité, trop commerciale, s'est vue, par la diminution même du trafic que cause l'interruption des contacts avec les autres parties de l'Aragon, obligée de changer une partie de ses activités. On a donc intensifié l'élevage en achetant d'abord 310 moutons, point de départ d'un troupeau plus abondant qui pourra se nourrir dans la montagne. Mais il y a mieux.
J'ai visité deux « granjas » - disons fermes - qui donnent une splendide impression d'effort créateur. La ferme n°, 1 est destinée à l'élevage des porcs. On l'a construite loin du village, dans un endroit entouré d'arbres et de champs où la Collectivité installera bientôt des parcs avicoles.
Cette porcherie comprendra deux corps de bâtiment, dont l'un est achevé. Il est construit en excellents matériaux : murs de pierre, sol de ciment, longueur et largeur suffisantes, le tout bien éclairé et aéré. Dans vingt-deux divisions, 162 porcs sont classés selon leur âge et leur race. Une allée centrale sépare les deux rangées de compartiments où les bêtes s'agitent et grognent. Les murs sont peints en blanc , tout est journellement nettoyé au jet d'eau, et en même temps les porcs sont douchés quand on le croit nécessaire. Bientôt, ils prendront, dehors, l'air et le soleil, grâce aux portes déjà percées pour leur sortie quotidienne. Il ne restait qu'à installer l'enclos extérieur, ce qui certainement fut fait par la suite.
Au premier étage, aussi solide, quoique moins haut que le rez-de-chaussée, on a installé les réserves de nourriture et un réservoir d'où l'eau, élevée au moyen d'une pompe à moteur, est distribuée à toute la porcherie. Dehors, au sol, des rigoles spécialement creusées mènent le purin et les excréments dans une fosse d'où ils s'écouleront, après traitement adéquat si nécessaire, et serviront d'engrais pour les cultures environnantes.
Les truies sur le point de mettre bas sont logées séparément, isolées et tranquilles. Quand l'installation en cours sera achevée, la Collectivité élévera au moins 400 porcs de plus que Graus n'en élevait auparavant. Le gain sera plus élevé si l'on tient compte de l'amélioration de la race, et de la plus grande rapidité de l'engraissement.
Le projet d'un vaste parc avicole non loin de cette porcherie ne doit pas faire penser que tout était à entreprendre dans ce domaine, au moment où j'ai visité cette localité et étudié ce qui s'y faisait. La « granja » n° 2 le prouve. Elle fut organisée dès les premiers moments. Le plan en a été tracé d'après les données et les expériences les plus récentes. D'un côté on a construit, - toujours avec une rapidité surprenante, car on ne disposait que de l'énergie humaine, - cinq pavillons, chacun avec son premier étage. De l'autre, un pavillon seul, qui compte sept départements. Puis on a commencé l'élevage en prenant ce qu'on avait sous la main. Ici sont les poules de race Leghorn, là les catalanes du Prat, race excellente et trop méconnue. Puis des races indéfinies. Des centaines de pondeuses. Les ceufs sont réservés aux membres de la Collectivité, bien que certaines familles possèdent une petite basse-cour. Il y a encore de nombreux canetons, des oies, des oisillons pour lesquels on prépare une mare. En outre, les dindonneaux et soixante lapins et lapines sont le début de vastes réalisations.
En juin 1937, 1.500 poussins étaient déjà nés, et 800 se formaient dans sept couveuses artificielles dont cinq avaient été achetées en Catalogne, l'une avait été donnée, et la dernière fabriquée sur place.
Qualité de la construction, conditions d'hygiène, tout est irréprochable. Les poussins sont alimentés d'après les recommandations les plus récentes de la zootechnie : farine de lait, huile de foie de morue, rien ne leur manque. Justement, cette année, on ne sait quelle maladie tue presque tous ceux élevés dans les maisons particulières. Disposant de plus de ressources, l'élevage collectif ignore cette hécatombe. En revenant, je découvre dans une dépendance, trois moulins électriques pour triturer le grain et les os que l'on donne aux volailles, afin qu'elles puissent former la chaux nécessaire à la ponte.
Revenons aux travaux non agricoles. Dans la fabrique de corsets, une trentaine de femmes travaillent en chantant des hymnes révolutionnaires à la gloire de Durruti, tué sur le front de Madrid, ou des « jotas » aragonaises et des « coplas » d'autres régions d'Espagne. Au lieu de corsets, on confectionne des chemises et des caleçons pour les miliciens. La plupart des jeunes filles ne sont pas payées spécialement pour venir travailler, puisque leur existence est assurée par le salaire familial touché au foyer, et dans lequel elles sont incluses. Cependant, elles viennent, en deux équipes, l'une le matin, l'autre l'après-midi ; et elles n'en travaillent pas moins aussi activement que possible. Nous sommes dans le domaine de l'esprit solidaire.
Maintenant, examinons d'un peu plus près les nouvelles conditions d'existence. Nous avons vu, dans la Résolution des travailleurs des champs, qu'un ménage touche six pesetas par jour, qu'on attribue une peseta de plus par personne, toujours d'après ce principe que plus grand est le nombre des membres d'une famille, moins élevé est le coût de la vie par individu. Cette augmentation est uniforme, Par conséquent, une famille de huit personnes touche 14 pesetas, ce qui ne s'était jamais vu, même de loin, car il n'y avait aucune aide sociale pour les familles nombreuses. Puis, devant les progrès des ressources économiques, ce salaire des familles nombreuses a été augmenté de 15 pour cent. En outre, on ne paye plus de loyer, celui-ci étant considéré comme un service public ; le prix du gaz et de l'eau a été diminué de moitié, et les soins médicaux et pharmaceutiques sont gratuits, car, ainsi que nous l'avons vu, ces deux servïces sont socialisés.
Ajoutez qu'il n'y a pas de chômage et que comme dans toutes les Collectivites, le salaire est payé intégralement pour les cinquante-deux semaines de l'année, car, me disait un des organisateurs de Graus, « il faut manger tous les jours ».
Par contre, le prix des vêtements provenant de Catalogne, et des aliments venus d'autres régions, a augmenté de 30 pour cent.
- Si nous voulons comparer, prenons une famille de cinq personnes (chiffre normal en Espagne) et composée du père, de la mère et de trois enfants, ou du père, de la mère, de deux enfants et de l'un des grands-parents : c'est-à-dire une famille où un seul membre est producteur. Prenons aussi l'un des anciens salaires les plus élevés : celui d'un mécanicien dont nous supposerons qu'il ne chôme jamais. Ses huit pesetas par jour - très bon salaire pour un village d'Espagne - font 200 pesetas par mois de 25 jours de travail. Maintenant, y compris l'augmentation de 15 pour cent, ces cinq personnes gagnent 310,50 pesetas par mois. Compte tenu de l'élévation actuelle de certains prix, la différence n'est pas si grande que le laisseraient supposer les premiers chiffres. Mais elle donne tout de même un avantage appréciable. De plus, comme nous l'avons vu, cette famille ne paye pas de loyer, qui, avec les frais médicaux et pharmaceutiques, représentait soixante-dix pesetas par mois. Le salaire monte; il monte aussi grâce au petit lopin de terre que l'on a donné, ou laissé à chaque famille, pour qu'elle puisse cultiver ce qui lui plaît. Il monte encore grâce aux semences sélectionnées et aux engrais distribués gratuitement, grâce aussi aux animaux de basse-cour. Et il monte bien davantage pour les maçons, les manceuvres maçons travaillant à l'intempérie, y compris les journaliers des champs, qui gagnaient quatre pesetas par jour six mois par an... Aujourd'hui, il n'est plus besoin d'aller s'employer ailleurs, et les jeunes filles ne partent plus, en Catalogne ou en France, pour aller faire les domestiques.
On peut donc dire que, dans l'ensemble, le niveau des conditions d'existence s'est élevé de 50 à 100 pour cent en quelques mois, que le capital de production a augmenté de façon étonnante, en pleine guerre, bien qu'une partie de la maind'oeuvre, la plus jeune et la plus active, soit au front, Le miracle a été possible non seulement parce qu'on a travaillé avec un enthousiasme collectif admirable, mais aussi par une meilleure économie de l'emploi et des forces de production : rappelonsnous que la population s'adonnant au commerce atteignait 40 pour cent, et comprenons qu'une meilleure distribution des activités a permis, ici comme ailleurs, de libérer une maind'oeuvre, jusqu'alors pratiquement parasitaire, et de l'employer à des tâches enrichissantes pour tous.
L'ensemble du mécanisme économique - production, échanges, moyens de transport, distribution - est aux mains de douze employés, qui tiennent séparément les livres et fichiers de chaque activité. Jour par jour, tout est enregistre, stipulé : mouvement et réserves des biens de consommation et de production, prix d'achat, prix de vente, total des sommes versées et perçues, bénéfice et déficit pour chaque production ou activité.
Et toujours, l'esprit de solidarité est présent, non seulement entre la Collectivité et chacun de ses composants, mais entre les différentes branches de l‘économie. Le déficit de telle branche, utile et nécessaire, est compensé par le bénéfice de telle autre branche. Voici, par exemple, la section des coiffeurs. Les boutiques doivent etre ouvertes toute la journée pour accueillir les usagers, généralement des hommes (les femmes des villages ne se font pas friser souvent), qui peuvent se présenter. Mais en général les hommes travaillent dans la journée, aux champs ou à latelier et ne vont se faire raser que le soir... et pas tous les jours ; à moins qu'ils ne préfèrent se raser eux-mêmes. Comme, d'autre part, on ne vend pas de parfums, la coiffure travaille à perte. En revanche, l'activité des chauffeurs est très rentable, ce qui, de même que la fabrication d'alcool employé en médecine et en usages industriels, laisse des excédents appréciables. Eh bien ! ces excédents compensent le déficit des établissements de coiffure. C'est aussi par ce jeu des compensations entre les sections que l'on achète les produits pharmaceutiques pour tout le monde, et des machines pour les paysans.
La Collectivité de Graus donne d'autres exemples de solidarite. Elle héberge 224 réfugies qui ont fui de leurs villages devant l'avance fasciste. De ce total, seuls une vingtaine sont en condition de travailler, et 145 sont sur le front. Vingt-cinq familles dont les membres responsables sont malades ou impotents touchent leur salaire familial.
Malgré toutes ces dépenses, on a réalisé des travaux publics d'une certaine importance. Cinq kilomètres de routes ont été goudronnés, un canal d'irrigation de 700 m de long a été élargi de 40 cm et approfondi de 25, pour mieux arroser les terres et augmenter la force motrice. Un autre a été prolongé de 600 m. Un large chemin tournant descend à une source jusqu'alors interdite aux habitants du village. Mais ceci vaut d'être conté.
Cette source débouchait dans la dépression d'un vaste terrain que son propriétaire divisait et louait en parcelles. Jaloux et tracassier, l'homme interdisait d'y aller boire parce que, pour y accéder, il fallait emprunter un sentier qui traversait une haie en bordure d'un champ-et d'un petit ravin lui appartenant. Même ses fermiers ne pouvaient, aux jours de grande chaleur, aller s'y désaltérer.
Toutefois, assez fréquemment, et comme il est naturel, les gens désobéissaient aux injonctions du propriétaire. Alors, le bonhomme fit sceller l'orifice de la source, et triompha.
Mais la révolution changea les rôles. Parmi les mesures du Comité révolutionnaire figura, à la joie de tant de gens, non seulement l'expropriation des terres de l'intraitable égoïste, mais aussi la jouissance publique de la source interdite. On décida de construire, même à travers les haies, le beau chemin qui maintenant descend en courbe vers l'eau jaillissante ; et le propriétaire d'hier dut Prendre part aux travaux avec ceux qui avaient été ses fermiers. Quand tout fut construit, avec cet amour que l'eau suscite en Espagne - et dans tant d'autres pays ! - une plaque de marbre fut apposée au-dessus du jet cristallin. J'y ai lu, gravées en lettres d'or, ces paroles vengeresses: « Source de la Liberté, 19 juillet 1936. »
Comme partout aussi, Graus fait une large place à l'enseignement. La création la plus frappante, oeuvre surtout d'un homme illuminé par sa tâche et par son apostolat, est une Ecole des Beaux-Arts que fréquentent, l'après-midi, les élèves des écoles primaires, et, le soir, des jeunes gens travaillant toute la journée. Dessin, peinture, sculpture (ou étude de la sculpture), chorales qui devaient exister avant, car l'Espagne en était couverte : on cultive l'esprit et on l'élève par l'art, l'âme de l'homme et de l'enfant.
Lors de ma visite, quatre-vingts petits réfugies de la zone franquiste étaient installés dans une belle propriété naturellement saisie par la Collectivité, et située à plusieurs kilomètres du village. Deux instituteurs et trois institutrices donnaient l'enseignement à l'ombre des grands arbres. Dans le pavillon principal, des lits de tous modèles, réunis comme on avait pu par le concours de la population, mais suffisants et nets, garnissaient la chambre. Deux femmes spécialisées assuraient la propreté et préparaient le repas dans la vaste cuisine dont auparavant les riches propriétaires ne faisaient usage que quelques semaines par an. Aliments, meubles, linge, salaire du personnel, Graus fournissait tout.
L'endroit était splendide avec son bois qui descendait vers la rivière, son parc, sa piscine, ses basses-cours, ses dépendances variées. Les enfants étaient visiblement heureux, Sans doute n'avaient-ils jamais connu une si belle vie. Si les circonstances nous sont favorables, nos camarades de Graus, ceux de l'U. G. T. et de la C. N. T. réunis établiront, dans la vaste propriété jusqu'ici ostentatoire et humainement stérile, une colonie permanente où tous les enfants de Graus iront tour à tour vivre, s'instruire et jouer au grand air et au soleil.
Je veux terminer sur une dernière impression, un dernier souvenir qui me situe toujours dans le passé vécu.
C'est à Graus que j'ai vu, pour ainsi dire proclamée sur les façades, dans toutes les rues, et avec le plus d'éclat, et d'intensité, la joie de l'effort et de l'ordre nouveau. Tous les lieux de travail, tous les ateliers, les dépôts, les magasins de marchandises, portaient sur leur façade des panneaux de bois aux couleurs rouge et noire, de dimensions diverses, sur lesquels on lisait, selon leur ordre de classement, dans l'appareil collectif de production: Lingerie, comunal N° 1, comunal N° 2 -, Menuiserie, Comunal N°, 3, Comunal N° 4, Comunal N° 5 , Collectivité des tailleurs N°, 1, N°, 2, N°, 3, N° 4 ; Collectivité des boulangers, des charrons, des savetiers, etc. C'était un hymne, une proclamation de tous et de chacun, une explosion de confiance et de bonheur.
Tout cela fut détruit par la brigade du général stalinien Lister et par Franco.
Et tout cela demeure vivant en moi, et y demeurera tant que je conserverai la mémoire des choses et des hommes.
Fraga
Au bord du rio Cinca, qui descend des Pyrénées pour aller se jeter dans l'Ebre, Fraga dresse, sur un monticule, ses très vieilles maisons qui semblent s'appuyer les unes sur les autres, comme feraient des aveugles infirmes ; on a l'impression qu'elles vont s'écrouler toutes ensemble.
La terre ne manque pas, et les 8.000 habitants auraient dû y connaître une existence heureuse. Le territoire municipal s'étend sur 48.000 hectares. Mais, d'abord, 30.000 hectares seulement peuvent être cultivés : le reste est de la steppe à peu près stérile 1. Puis nous retrouvons les méfaits de la propriété privée du sol et des vols historiques qui, le plus souvent, remontent à l'époque de la Reconquête chrétienne sur le monde arabe: les riches possédaient 10.000 hectares de chasse gardée.
1 Voir au chapitre Matériaux pour une révolution ce que le géographe Gonmlo de Reparaz dit des steppes du bassin de l'Ebre.
Pourtant, le vieux droit municipal subsistait du moins en principe. Théoriquement la commune était maîtresse de 35.000 hectares, et n'accordait pour l'agriculture, pour l'élevage et pour la chasse, que le droit d'usufruit. L'élevage constituant une source de revenus importants, les terres non cultivées (car l'habitude est de ne semer qu'un an sur deux, ou sur trois, étant donné la pauvreté du sol), devaient être automatiquement cédées aux éleveurs dont les troupeaux, tout en se nourrissant, répandaient un engrais précieux.
Mais le privilège violait la légalité, et les possesseurs, petite minorité, avaient pratiquement des droits de propriétaires (on peut supposer quelle devait être leur influence au conseil municipal), maîtres de la vie locale. Toutefois, il est juste de reconnaître que les habitants de Fraga atteignaient, dans l'ensemble, un niveau de vie supérieur à celui de la plupart de ceux des autres localités aragonaises.
Notre Syndicat local, qui groupait tous les métiers, avait été fondé en 1918; il fut dissous en 1924 par la dictature de Primo de Rivera. Alors, nos camarades fondèrent la Société culturelle «Aurora», qui poursuivit la propagande de nos idées. La République ayant été proclamée en 1931, le Syndicat fut reconstitué, puis fermé par le nouveau régime dont on attendait mieux. Il fallut revenir à la Société culturelle Aurora qui, plus forte qu'avant, construisit un local où elle fonda une école «rationaliste». Les gauches ayant triomphé aux élections d'avril 1936, on réorganisa pour la troisième fois le Syndicat qui compta bientôt 500 adhérents, tous d'accord sur les principes de la C. N. T.; le Syndicat aurait probablement été fermé une quatrième fois si le mouvement fasciste n'était venu obliger bien malgré lui à aller de l'avant... pour tout détruire ensuite.
Dès les premiers jours du mois d'août, c'est-à-dire deux semaines après l'attaque des droites, la Collectivité commença de se former. Mais quoique nos camarades étaient à la fois le levain et les artisans principaux de cette entreprise, d'autres pétrissaient la pâte avec eux. J'ai vu, dans l'administration socialisée de Fraga, à côté de libertaires chevronnés, des hommes de la classe moyenne, administrateurs professionnels, et républicains, qui collaboraient de tout cœur à l'œuvre entreprise. Le délégué au ravitaillement appartenait au parti républicain de gauche, dont le leader était Manuel Azaña, beaucoup plus jacobin que socialiste. L'ampleur de ses vues, son intelligence, son parfait castillan vous maintenaient sous le charme de la conversation. Comme je lui demandais si, dans le cas où nous gagnerions la guerre, il rejoindrait son parti et abandonnerait la Collectivité, ou adopterait l'attitude contraire, il me répondit, avec cette fermeté de voix qui caractérise les Aragonais: «Je ne sais exactement ce que je ferai alors, mais ce que je puis vous dire c'est que, pour le moment, je suis avec ce qui se fait ici».
Puis il me montra avec un intérêt qui n'était pas inférieur au mien, les fiches correspondant à la partie administrative dont il avait la charge. Ce qui me donna une fois de plus l'occasion de voir comment la communauté des intérèts de toutes les sections d'activité était la grande loi générale.
Sans doute est-ce la tradition communale qui a inspiré à Fraga sa structure d'organisation où la municipalité joue un rôle si considérable. Le conseil local, est le continuateur du Comité révolutionnaire on fonction dès les premières semaines qui suivirent les journées de juillet. C'est lui qui assume la direction de toute la vie sociale, selon les spécialisations de travail que l'on retrouve toujours: agriculture, bétail, industrie, distribution, hygiène, assistance sociale, travaux publics, organisation scolaire. On compte un conseiller pour chacune d'elles. Tous les conseillers sont nommés par les travailleurs intéressés, moins celui au ravitaillement et à la distribution, que désigne une assemblée de représentants do toutes les activités locales, car il s'agit de problèmes intéressant l'ensemble des habitants, collectivistes et non-collectivistes sans exception.
Mais tout on étant ramifié à cet ensemble coordonné, chaque métier a son organisation propre, répondant à ses tâches, ses besoins et ses goûts. Responsable de son travail, il l'organise à sa façon. Ainsi, la Collectivité des agriculteurs et des pâtres, qui comprend 700 familles - la moitié de la population agricole - est divisée on 51 groupes dont 20 s'adonnent a l'agriculture intensive, et 31 à l'agriculture extensive, où domine la production de céréales.
Chaque groupe nomme un responsable, et les responsables se réunissent tous les samedis pour décider des tâches à accomplir. Le conseiller communal à l'agriculture assiste aux réunions générales de cette vaste section, afin d'harmoniser l'activité des cultivateurs, des éleveurs et des paysans individualistes.
Lors do mes visites, les pâtres élevaient et soignaient 6.000 brebis mères, 4.000 agneaux, 150 vaches 2, 600 chèvres et 2.000 porcs. Presque tout ce bétail appartenait auparavant à de grands propriétaires qui employaient les bergers actuels; maintenant les mêmes bergers continuent à travailler, au bénéfice de toute la population.
2 Le nombre de vaches n'était pas élevé; dans la plus grande partie de l'Espagne, les pâturages manquent. On comptait environ 3.600.000 bovins en 1936 contre 15.500.000 en France.
Chaque troupeau compte deux ou trois bergers, dont un responsable nommé par ses camarades. Les responsables se réunissent aussi tous les samedis, le conseiller à l'agriculture assiste également à leurs réunions où l'on décide des lieux de pacage, des mesures à prendre pour les différents troupeaux, de l'importance des reproductions à assurer selon les besoins de la consommation et des échanges de l'entretien des étables, de l'abattage, etc.
Ainsi, le travail est conduit rationnellement. Terres, pâturages, au besoin irrigation sont méthodiquement utilisés. Et les résultats sont évidents. On sacrifie les animaux à point; on ne voit plus 50 moutons paissant où il pouvait on paître 200, ni 100 se disputant une herbe qui peut à peine on nourrir 40 3. Les brebis qu'on vendait autrefois prématurément sont gardées on nombre suffisant pour la reproduction. On réserve dans le même but un nombre approprié de truies et de vaches sélectionnées. Des porcheries collectives, des étables et des écuries pour les mulets employés aux travaux des champs ont été construites en dehors de Fraga. Favorisée par l'utilisation des 10.000 hectares autrefois réservés à la chasse, l'augmentation du bétail est déjà évidente. Elle le serait davantage s'il no fallait ravitailler gratuitement le front, presque intégralement soutenu par les Collectivité d'Aragon. Mais si la Collectivité municipaliste de Fraga n'est pas génée dans son développement, on calcule que les troupeaux seront doublés dans deux ans, et que leur qualité sera sensiblement améliorée.
3 Déjà hà cette époque, la Collectivité de Fraga pratiquait le système des «pâturages tournants», mis en application dans la vallée de l'Inn, en Autriche, et qui était à peu près inconnu en France. Ce système, qui consiste à diviser en parcelles la surface utilisée pour le passage ides bêtes, et à utiliser ces parcelles alternativement, de façon que l'herbe ait le temps de repousser quand les animaux reviennent où ils ont commencé, était, naturellement, plus facile à appliquer dans les étendues possédées par la Collectivité.
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Passons aux activités non agricoles. Les autres métiers constituent un Syndicat général de 30 sections; y compris les cultivateurs et les pâtres, il compte maintenant 950 membres. Ces sections no sont donc pas importantes par elles-mêmes, et souvent l'on peut à peine parler d'industrie: trois scieurs de bois, trois maréchaux-ferrants, trente-deux maçons, neuf plâtriers, vingt-huit tailleurs, vingt-huit couturières... Dans les rapports entre producteurs et usagers, celui qui a besoin d'un complet s'adresse au délégué des tailleurs; qui veut faire réparer sa maison s'adresse au responsable des maçons, pour faire ferrer son cheval, l'individualiste va trouver le délégué des maréchaux ou des forgerons. Les prix sont fixes, établis ensemble par le délégué général du travail, le technicien du Conseil municipal à l'industrie, les représentants de la section productrice, et plusieurs consommateurs; tous se prononcent d'après le coût de la matière première, le temps de travail nécessaire, les frais généraux et les ressources des collectivistes. J'ai relevé, quant aux tarifs de l'ébénisterie, le barème suivant: un lit de bois pour deux personnes, 130 pesetas; pour une personne, 70 pesetas; une armoire à glace simple, 270 pesetas, à trois portes sans glace, 250 pesetas; une table de salle à manger fixe, 50 pesetas; à rallonges, 70 pesetas; une table de cuisine pliante, avec tiroirs, 25 pesetas, sans tiroir, 20 pesetas; un lit d'enfant, 40 pesetas. La qualité des matières premières est spécifiée par écrit.
L'acheteur paye au délégué, qui remet l'argent au conseiller du travail. Le contréle du paiement effectif est vérifié au moyen d'un carnet à souches, avec deux reçus; un reçu est remis à l'acheteur, l'autre au conseiller; la souche reste au pouvoir du responsable de la Collectivité productrice. La vérification est donc simple, aucune tromperie ne serait possible.
Comme dans toutes les Collectivités, les différentes sections ne sont pas, quant à leur comptabilité, autonomes ou indépendantes. Elles constituent un ensemble dont toutes les parties sont solidaires, et s'entraident grâce au mécanisme général. Ici aussi, les maçons qui n'ont pas de travail vont aider les laboureurs, et le contraire se produit en cas de besoin. Et tous les salaires sont égaux, payés en monnaie locale, établis par le conseil de la commune.
Un seul producteur collectiviste touche 40 pesetas par semaine. Un ménage, 45, et ainsi de suite jusqu'à un plafond de 70 pesetas pour une famille composée de 10 personnes, et toujours d'après le raisonnement généralement admis que plus nombreux sont les composants d'un foyer, moins élevé est le coût de la vie par individu. Si, dans une famille, il y a deux producteurs, le salaire familial, toujours hebdomadaire, est légèrement plus élevé, depuis 50 pesetas pour trois personnes jusqu'à 85 pour 10 personnes. Les femmes travaillant ont une même rétribution que les hommes, et sont payées exactement comme eux.
Pour rompre complètement avec le passé, on n'emploie pas le mot salaire, qu'on a remplacé par «crédit».
Les individualistes - 700 familles, dont le nombre tend à diminuer - sèment, cultivent, élèvent des animaux pour leur consommation. Mais, par les soins de la Collectivité, leurs activités s'adaptent au travail d'ensemble. Le délégué à l'agriculture assiste à leurs réunions et, fraternellement, les guide sur ce qu'il convient de semer, de planter, de supprimer ou perfectionner. C'est encore le même délégué qui achète leurs produits, d'après le barème établi par le Syndicat auquel adhèrent aussi les individualistes qui le désirent, et auquel, du reste, n'adhèrent pas tous les collectivistes. Et cela donne comme résultat une liberté de mouvement et de choix extrêmement remarquable, que nous retrouverons dans les Collectivités du Levant.
Ce qui précède montre que la distribution aussi est socialisée, et cela intégralement, de sorte que les producteurs individualistes sont collectivistes quant à cet aspect de la vie sociale. Le conseiller au ravitaillement est chargé des échanges, avec la Catalogne 4, le Levant et d'autres parties de l'Aragon. Connaissant les réserves de blé disponibles, quelles quantités de viande, de laine, de peaux pourront être livrées à tel ou tel moment, il fait à l'avance des propositions de troc d'après les barèmes de prix établis. Ou, suivant une pratique qui tend à se généraliser, il procède aux échanges par le truchement du Conseil d'Aragon qui est aux mains des libertaires et qui se procure en grandes quantités ce que les régions agraires demandent le plus aux régions disposant de surplus industriels: machines, engrais, essence, camions, tissus, produits d'épicerie, etc.
4 Fraga est situé à la limite de la Catalogne et de l'Aragon, au centre d'une steppe presque désertique qui prend au cœur le voyageur qui la traverse à pied.
Comme signe monétaire, on avait d'abord appliqué le système des bons. Mais ce qui réussit dans un endroit no réussit pas toujours dans un autre. Il n'y eut pas d'abus à Calanda, à Rubielos de Mora, ni ailleurs. Il y en out, me dit-on, à Fraga (nous ne savons pas comment ils se produisirent, et les informateurs n'avaient pas le temps de s'arrêter sur ces détails). On recourut donc à la monnaie locale. Puis, simultanément, on rationna les articles les plus difficiles à trouver: économie de guerre, d'autant plus que Fraga se trouve sur la route menant à Saragosse, c'est-à-dire au front d'Aragon. Grâce au rationnement on évite les déséquilibres dangereux. Chaque famille a un livret sur lequel figurent les quantités de produits qu'elle a le droit de consommer d'après ce qu'il est possible de se procurer, ou de fournir.
Sous le contrôle du conseiller au ravitaillement, tous les produits de consommation locale sont distribués dans des magasins communaux, ici aussi applés coopératives. Le commerce privé a disparu. Il y a un magasin général pour le pain, trois magasins généraux pour les produits d'épicerie, trois pour la boucherie, trois pour la charcuterie. Le reste, en proportion de la consommation ou du volume disponible.
La viande est portée directement des abattoirs aux boucheries et aux charcuteries. Les animaux sont consommés selon une statistique précise. Les responsables de la distribution doivent rendre des comptes exacts sur les ventes, d'après le poids des marchandises qu'ils ont reçues. De l'éleveur au consommateur, le processus est parfaitement synchronisé.
Le blé, tant celui livré par les individualistes que par la Collectivité, est entreposé dans un magasin réservé aux céréales. Il est ensuite, au fur et à mesure de la consommation, livré aux moulins communaux qui distribuent la farine aux onze fournils d'où sortent les miches dorées, bientôt remises pour la distribution.
Le Conseil communal applique un systéme de crédit que je n'ai vu pratiquer nulle part ailleurs. Quand un collectiviste, ou un petit propriétaire a besoin d'argent pour un achat important, il s'adresse à l'organisation des finances locales et formule sa demande. On calcule alors, sur la base d'une évaluation faite par deux délégués collectivistes et deux individualistes, la valeur de ce que, dans le laps de temps proposé, l'emprunteur pourra obtenir par son travail, à moins d'accidents naturels toujours prévisibles. On examine d'autre part la moyenne de dépenses normales faite pendant une période de trois mois, et sur cette base un compte courant est ouvert. Naturellement, sans intérêt.
Cela donne plus de souplesse à la vie matérielle des collectivistes, mais s'agissant de ceux-ci, la Collectivité professionnelle à laquelle ils appartiennent est aussi responsable, et garantit le remboursement. Si des difficultés inattendues se sont produites, on accorde à l'intéressé un délai. Jusqu'à présent, le système a bien marché.
Il serait surprenant que l'organisation sanitaire ait été négligée. Dans les établissements publics, dans leur cabinet ou à domicile, deux médecins sur trois ont accepté d'exercer leur profession en accord avec la municipalitd. La médecine est donc presque intégralement collectivisée. L'hôpital a été rapidement agrandi. Il ne contenait que vingt lits, il en contient maintenant cent. Le dispensaire, qui était en construction, a été rapidement terminé. On y assure les soins urgents et on y pratique la petite chirurgie. Les deux pharmacies sont également intégrées dans le nouveau système.
Tout cela est complété, ou accompagné d'une augmentation intense de l'hygiène publique. Comme nous l'avons vu, les étables et les écuries ont été réorganisées hors de Fraga. L'une d'elles, spécialement construite, abrite 90 vaches. Chose qui n'avait jamais pu être réalisée jusqu'à présent, l'hôpital dispose d'eau courante dont disposeront bientôt tous les habitants de l'endroit. La typhoïde en reculera d'autant.
Tout cela fait partie du programme de travaux publics suivant lequel les routes des environs ont déjà été réparées et plantées d'arbres sur une bonne longueur. Grâce à la supériorité de rendement du travail collectif, que Proudhon signalait déjà en 1840 comme une des particularités du grand capitalisme, mais que le socialisme libertaire sait mieux encore appliquer et généraliser, on dispose maintenant, dans les Collectivités, de travailleurs spécialisés dans ce genre de travaux. Jamais la municipalité de l'ancien régime n'aurait pu faire face à de telles dépenses.
Les avantages de l'économie socialisée apparaissent dans bien d'autres cas. La rareté de l'eau, et les problèmes n6és de son utilisation ont provoqué, en Espagne, la formation de nombreuses «comunidades de regantes» (associations d'utilisateurs de l'eau), constituées pour l'irrigation des champs, et qui se partagent plus ou moins équitablement le liquide précieux. Les problèmes, les conflits individuels posés ont donné lieu, à Valence, à l'organisation du fameux «Tribunal des Eaux» qui se réunit tous les jeudis pour résoudre à l'amiable, sans intervention des autorités ni de la justice officielle, les litiges qui lui sont soumis.
Mais de tels litiges disparaissent quand les hommes n'ont plus à se concurrencer et à se battre pour subsister, ou quand la volonté de s'enrichir individuellement ne les domine plus.
Dans la région de Fraga, quinze «comunidades de regantes» couvrant la terre de cinq villages se sont dissoutes. La morale de la solidarité a produit ce miracle. L'ancienne pratique a été remplacée par une administration collectiviste unique, qui coordonne partout la distribution de l'eau, et qui projette maintenant d'améliorer la captation et l'utilisation des rivières, particulièrement du rio Cinca, par des travaux que les villages ne pourraient mener bien isolément.
Comme partout, la solidarité s'est étendue infiniment. Quatre-vingt-dix familles dont, pour des raisons diverses - maladie, décés du soutien principal, etc. - les membres étaient, condamnés à la misère en société individualiste, reçoivent le «crédit» établi pour tous. Les familles des miliciens sont soutenues de la même façon. Une dernière réalisation compléte cette pratique de l'entraide.
Il y avait à Fraga, venus de villages plus petits et plus pauvres, des vieillards, hommes et femmes, abandonnés de tous, épaves douloureuses d'une société dont le malheur est un des éléments naturels. C'est pour ces malheureux qu'a été organisée la «Casa de los Ancianos» (Maison des Vieillards) dans laquelle, le jour de ma visite, ils étaient au nombre de trente-deux. Chambres (ou petits dortoirs), salle à manger, salle de réunion avec un feu de large cheminée, tout respirait la propreté, la chaleur et la cordialité de l'accueil.
Trois femmes étaient à leur service, dont deux anciennes religieuses. Je parlai longuement avec ces hôtes courbés par le destin. Ils étaient sceptiques sur l'avenir. Qui a connu le malheur pendant longtemps ne peut croire en la durée du bonheur, même relatif. Sans doute prévoyaient-ils que tout cela se perdrait un jour, soit par le triomphe de Franco, soit par celui du gouvernement républicain, inspiré par les staliniens, et en moi-même je n'étais pas tellement sûr quils n'avaient pas raison. Mais je devais m'efforcer de leur donner confiance, et je prononçai des paroles d'espoir. Puis je m'informai de la façon dont ils étaient traités. L'un d'eux me résuma l'opinion de tous avec cette concision que conseillait l'Aragonais Gracian («Lo bueno, si breve, dos veces bueno») 5:
5 Le bon, si bref, deux fois bon.
«Nous ne pouvons nous plaindre ni pour la nourriture, ni pour le vin, ni pour le coucher, ni pour l'affection.
Que dire de plus?
Binéfar
Par son esprit et par son dynamisme, Binéfar était probablement le centre le plus important de collectivisation de la province de Huesca. La capacité des militants qu'on y trouvait en avait fait le chef-lieu d'un canton de trente-deux villages. Sur les trente-deux, vingt-huit étaient plus ou moins collectivisés. Esplus l'était intégralement, ainsi que les 500 habitants de Balcarca, et les 2.000 de La Almunia; Alcampel et Peralta de la Sal comptaient 1.500 collectivistes sur 2.000 habitants, Alcayon 491 sur 500. A Binéfar 700 familles sur 800 composaient la société nouvelle.
Un dixième des 5.000 habitants travaillait dans de petites industries qui desservaient tant la localité que le canton: meunerie, biscuiterie, fabrique de vêtements, de chaussures, fonderie, réparations d'instruments aratoires, petite mécanique, etc. Mais cette faible proportion n'empêchait pas l'existence d'un mouvement social d'une certaine importance.
Le Syndicat unique, groupant les travailleurs de différents métiers, fut fondé en 1917. Il connut les difficultés que l'on a vues en d'autres endroits: persécutions, fermetures prolongées, condamnations et déportations des militants. Toutefois, pendant les deux premières années de la République, le nombre des adhérents s'éleva à 600.
La plupart d'entre eux étaient des travailleurs des champs, et comme on s'en doute, leur situation n'était pas très prospère. Le partage inégal des terres en était la cause, car la nature est assez clémente à Binéfar, et les travaux d'irrigation en complètent les bienfaits.
Les 2.000 hectares de terre cultivable dont on dispose sont réservés à la culture intensive. Fourrages, betteraves à sucre, légumes divers, oliviers constituent les principales sources de revenus. Sur ces 2.000 hectares, la grande propriété en possédait 1.200. Le reste était divisé en petites parcelles: presque toutes les familles en possédaient une. Mais une centaine seulement y obtenaient de quoi vivre. Les autres, souvent hommes et femmes, devaient, pour subsister, cultiver la terre des riches, comme fermiers ou salariés.
Nos forces étaient encore désarticulées par une répression récente quand, à la mi-juillet, la menace fasciste se précisa. Les autorités municipales appartenaient au Front populaire où les communistes ne pesaient pratiquement pas. Elles ne voulaient pas du fascisme, mais comme la plupart des démocrates, elles étaient incapables d'action. Heureusement, les militants de la C. N. T. et de la F. A. I. firent, comme à l'habitude, face au danger. Et sur leur initiative fut constitué, le 18 juillet, un Comité révolutionnaire dans lequel ils entrèrent en majorité, A côté de deux membres du Front populaire.
La garde civile hésita devant la décision de ses adversaires. Attendant des renforts, elle se retrancha dans sa caserne avec les principaux réactionnaires et les fascistes de l'endroit. Mais, le 20 juillet, après des pourparlers inutiles, la caserne était enlevée d'assaut, et après un inévitable règlement de compte, nos camarades partaient vers d'autres villages où il fallait en finir avec les défenseurs de l'ancien régime.
On n'attendit pas, à Binéfar, pour prendre les mesures destinées à assurer la vie de tous. Le plus fort de la récolte grillait dans les champs des grands propriétaires qui avaient fui à Huesca. Le Comité révolutionnaire prit sous sa responsabilité la moisson abandonnée, les machines faucheuses et licuses. Les salariés qui avaient travaillé la terre pour le compte des riches décidèrent de continuer pour le compte de tous. Des équipes furent constituées, comme partout ailleurs, avec, comme partout ailleurs aussi, des délégués qui se réunirent pour coordonner leurs efforts, et dans ce but se voyaient d'abord tous les soirs, puis, quand le travail fut mis en route, une fois par semaine.
La récolte rentrée, on socialisa les industries. Vint ensuite le tour du commerce. Et l'assemblée générale des habitants de l'endroit, spécialement convoquée, approuva une Charte dont voici les articles principaux, cités textuellement:
Article premier.- Le travail sera effectué par groupes de dix personnes, et chaque groupe nommera son délégué. Ce délégué devra ordonner le travail et maintenir l'harmonie nécessaire entre les travailleurs; il pourra aussi, le cas échéant, appliquer les sanctions votées dans les assemblées.
Art. 2.- Les délégués devront présenter chaque jour à la Commission de l'Agriculture un rapport sur les tâches accomplies.
Art. 3.- L'horaire du travail sera établi selon les besoins.
Art. 4.- On nommera, dans l'assemblée générale de la Communauté de Binéfar, un Comité central composé d'un membre de chaque branche de production, ce Comité rendra compte, dans l'assembldée mensuelle, de la marche de la consommation, de la production, ainsi que des rapports établis dans le reste de l'Espagne, et hors de l'Espagne.
Art. 5.- Tous ceux qui seront nommés pour diriger les activités de la Collectivité le seront par l'assemblée générale des collectivistes.
Art. 6.- Tout adhérent recevra un inventaire des biens par lui apportés.
Art. 7.- Les membres de la Collectivité auront, sans exception, les mêmes droits et les mêmes devoirs; on ne pourra les obliger à appartenir à une centrale syndicale plutôt qu'à une autre 1, il leur suffira d'accepter pleinement les résolutions prises par la Collectivité.
1 Il s'agit de l'U. G. T. et de la C. N. T.
Art. 8.- Les bénéfices obtenus ne pourront pas être partagès. Ils feront partie du patrimoine collectif, au profit de tous. Les aliments seront rationnés, et l'on veillera à organiser des réserves en prévision d'une mauvaise année agricole.
Art. 9.- Quand les circonstances l'exigeront, comme dans certains travaux agricoles urgents, la Collectivité pourra faire travailler les camarades femmes en nombre nécessaire; cellesci seront aussi employées dans des travaux propres à leur sexe 2. Un contrôle rigoureux sera exercé pour que les camarades femmes assument cet effort producteur.
2 Interprétons: les moins pénibles.
Art. 10.- Les jeunes gens ne commenceront pas à travailler avant l'âge de 15 ans; quand il s'agira de travail pénible, il faudra attendre 16 ans.
Art. 11.- Les assemblées prendront les décisions nécessaires en ce qui concernera l'administration de la Collectivité et le changement de commission administrative.
On voit que la Collectivité embrasse toute la vie sociale. Car sa tâche s'étend, comme nous le constaterons bientôt, à l'instruction, à la salubrité, à tous les services publics. Pratiquement, le Syndicat ne joue aucun rôle. Il a préparé l'ordre nouveau, mais celui-ci s'établit et s'étend en dehors de lui.
Il n'y a pas non plus d'organisation municipale au sens traditionnel, même si nous remontons aux communes du Moyen Age. Le Syndicat est insuffisant, la municipalité est dépassée. La Collectivité est l'organe le plus typique de la Révolution paysanne espagnole, qui embrasse tous les aspects de la vie.
Car il ne s'agit plus, maintenant, de lutter contre le patron, d'obtenir ou