A mon retour en Espagne, vers la
mi-janvier 1937, j’ai trouvé une situation profondément changée de nombreux
égards. Et notamment en ce qui concerne les facilités accordées aux
journalistes: la liberté d’aller et venir à travers le pays était devenue
un privilège réservé à ceux qui pouvaient donner des gages d’allégeance
vis-à-vis d’un parti. J’en ai pour ma part fait plus d’une fois l’expérience,
pour des raisons qui apparaîtront à la lecture des pages suivantes. C’est
pourquoi j’ai choisi d’abandonner la méthode des notes prises au jour le
jour.
D’un autre côté, j’ai pu me
faire une idée plus nette des problèmes politiques généraux, en partie grâce
aux nouveaux contacts établis, en partie du fait de ma meilleure connaissance
de la situation et enfin parce que cette guerre civile qui s’éternise permet
dès à présent de formuler des généralisations fondées sur un matériau
plus étoffé. J’ai donc décidé, au bout de quelques jours, de faire porter
mes efforts d’analyse non plus sur la diversité des situations régionales
mais plutôt sur les grands problèmes politiques que pose la situation
actuelle. J’ai consigné dans les pages qui suivent les résultats de cette étude,
sans pour autant sacrifier les réflexions qui me sont venues spontanément à
l’esprit au fil des événements.
Le texte a été rédigé au
cours du voyage lui-méme. Il épouse au plus près le déroulement de mes
analyses et observations. La partie concernant la Catalogne a été achevée
quelques jours après mon arrivée à Valence, celle intéressant Málaga juste
après mon retour de là-bas et le restant dans les jours qui ont suivi mon départ
d’Espagne. L’ensemble demeure le récit d’un témoin oculaire, la
retranscription d’événements saisis, à chaud sous la pression de
l’actualité.
C’est pourquoi je pense qu’il
serait vain de modifier ce compte rendu en fonction des dernières semaines écoulées.
Les mois de janvier et février — période sur laquelle portent mes
observations — ne sont qu’un épisode dans le long déroulement de cette
guerre civile espagnole, épisode qui n’a pas en soi plus de poids que ceux
qui ont précédé ou ceux qui pourront suivre. Mais il s’est trouvé qu’il
coïncidait avec la période désastreuse qui a culminé, politiquement parlant,
avec une crise gouvernementale apparemment inextricable, avec la disparition de
la scène du général Kléber et le rappel de M. Rosenberg, et du point de vue
militaire, avec la catastrophe de Málaga et la défaite de Jarama. Mes
observations portent sur cette période bien précise, et non sur la guerre
civile espagnole considérée d’un point de vue général, guerre qui est de
toute évidence entrée dans une nouvelle phase avec la bataille de Guadalajara.
On trouvera des notations sur cette dernière phase réunies dans un appendice
qui essayera de donner un point de vue aussi documenté que le permet la faible
masse d’informations accessibles à un observateur étranger.
Mais si, depuis la mi-mars, les
événements ont pris un tour plus favorable pour le camp républicain, tant sur
le plan militaire qu’en ce qui concerne la scène politique, ce serait une
erreur que de négliger les enseignements fournis par deux mois catastrophiques.
Chaque étape du cours des événements laisse son empreinte sur les étapes
suivants. La victoire initiale des travailleurs dans les rues de Madrid et de
Barcelone a amorcé un processus de révolution sociale qui a continué à agir
en profondeur, même s’il a tourné court. La nationalisation de l’industrie
en Catalogne n’est qu’un exemple parmi d’autres de ces effets à long
terme. Les revers de septembre et octobre ont obligé les antifascistes
espagnols à faire appel à l’aide soviétique, et donc à donner à la Russie
un pouvoir de pression qu’elle n’avait pas jusque-là. Cette phase de revers
est terminée, mais elle continue à peser sur le cours de la guerre civile,
tant du point de vue politique que du point de vue militaire. La phase de la réaction
politique, des tendances «totalitaires» et des nouveaux revers militaires
enregistrés aux mois de janvier et février ne manquera pas non plus
d’imprimer sa marque sur le futur. Le courant semble se renverser sur le plan
militaire, en tout cas pour le moment, mais le phénomène que constitue l’émergence
des tendances totalitaires demeure et demeurera. A présent, la victoire ou la défaite
des forces gouvernementales dépend davantage des capacités de la machine
militaire et administrative que de l’élan spontané d’un peuple en armes.
C’est, je le répète, sur ce terrain que se joue le sort de l’Espagne. Dans
l’Histoire rien ne se perd: toute action, toute politique trouve sa récompense
dans le cours ultérieur des événements — récompense devant naturellement
s’entendre au sens politique et non au sens moral. C’est pourquoi il est du
devoir de l’historien de cerner au mieux la forme concrète des choses dans
des situations concrètes. C’est pourquoi j’ai préféré livrer ma
description telle quelle plutôt que de me livrer à des vaticinia ex evento.
RETOUR A BARCELONE
Mon second séjour en Espagne a
au moins un point commun avec le premier: les rumeurs. Mes amis et connaissances
commencent par me renouveler les descriptions horrifiques du passage de la
frontière auxquelles j’avais déjà eu droit la première fois. Les autorités
françaises s’ingénient par tous les moyens à dissuader les voyageurs; en
face, le comité espagnol soumet chaque étranger à une fouille aussi sévère
qu’humiliante. En fait, rien de tel ne se produit. Le passage est encore plus
facile que la première fois. Du côté français, on se borne à faire signer
à chaque voyageur un formulaire attestant qu’il passe la frontière à ses
risques et périls et renonce d’avance à toute action contre la compagnie de
chemin de fer en cas d’accident. Le tunnel qui fait la liaison entre Cerbère
et Port-Bou a été plusieurs fois pris pour cible par l’artillerie du
croiseur rebelle Canarias — sans grand résultat. Je bénéficie toutefois
d’un passage sans histoire grâce à la présence d’un bâtiment de guerre
gouvernemental croisant près de la frontière, qui interdit toute incursion
maritime.
Le train est rempli de
volontaires pour la brigade internationale, venus pour la plupart
d’outre-Atlantique: Canadiens, Américains, Cubains, Mexicains, Philippins; au
total une assemblée haute en couleurs. Ils sont tous convenablement équipés
en bottes et vestes et, si l’on en juge par leur aspect physique, aucun
d’eux ne s’est enrôlé pour échapper à sa condition de chômeur. Il
semble que ce soit plutôt l’attrait de l’aventure, le goût du combat qui
ait été déterminant. Il y a parmi eux de splendides soldats en puissance. Ils
forment une bande de joyeux drilles plutôt bruyante et aux divers arrêts les
buffets de gare font, grâce à eux, des affaires en or. Ils descendent tous à
Perpignan où fonctionne un centre du Parti communiste qui soumet les
voluntaires à un dernier cribagle avant l’entrée en Espagne. Deux jours plus
tard, ces hommes arriveront à Barcelone, sous les acclamations de la foule. Les
autorités françaises n’auront rien fait pour gêner leur passage.
Voilà pour le versant français
des Pyrénées. Du côté espagnol règne une ambiance tout aussi bon enfant,
compte tenu de la situation. Pas de fouille, une simple vérification destinée
à s’assurer qu’on n’introduit pas de devises étrangères. Le comité
politique est toujours en place et je dois à nouveau montrer mes documents.
Mais, pour des raisons de commodité, il a désormais installé ses représentants
dans la gare même. J’ai l’impression qu’à la différence du mois d’août,
les anarchistes sont maintenant en majorité dans ce comité. Ils se montrent
courtois et amicaux à mon égard.
Comme en août, le train,
comportant des compartiments de première et de troisième classe et une
voiture-restaurant, part et arrive à l’heure. Mais cette fois, le paysage a
changé, on a vraiment l’impression de se trouver dans un pays en guerre. Tout
au long du littoral, on aperçoit des détachements armés et des tranchées ont
été creusées pour parer à une offensive maritime. Autant, que je puisse en
juger, ces tranchées rempliraient leur rôle en cas d’assaut des forces
rebelles mais seraient tout à fait inefficaces face à une marine moderne.
Changement total en ce qui concerne l’allure générale des troupes: il y a
maintenant une différence bien marquée entre officiers et hommes du rang, les
premiers se signalant par leurs galons et leurs uniformes plus soignés. Les
forces de police d’avant la révolution, asaltos et guardia civil (devenue guardia
nacional republicana) se font tout particulièrement remarquer. Les gardes
d’assaut portent à nouveau leur fringante tenue bleu marine et la casquette
à visière, tandis que les gardes civils ont troqué leurs tricornes d’opérette
contre de sobres calots verts. Ils ne font pas plus les uns que les autres le
moindre effort de prolétarisation vestimentaire. La tenue des simples soldats
n’est pas encore totalement uniformisée mais le style bariolé, «à la Robin
des Bois», qui avait naguère la faveur des miliciens est totalement passé de
mode. Très peu de sigles de parti en évidence sui le calot: la plupart des
hommes n’arborent aucune marque d’appartenance politique. Un soldat
anarchiste qui voyage dans mon compartiment n’emploie même plus le terme de
«milice» mais parle de «l’armée». La voiturerestaurant est envahie par
les officiers et les aviateurs; je ne crois pas y avoir vu un seul homme du
rang. On y trouve à boire, mais pratiquement rien à manger.
L’arrivée à Barcelone me
provoque à nouveau un choc, mais de sens radicalement inverse à celui que
j’avais éprouvé au mois d’août. Au foisonnement de signes révélant le
surgissement d’une dictature ouvrière s’est substitué un effort
consciencieux pour oblitérer ces mêmes signes. Plus de barricades dans les
rues, plus d’autos barbouillées de sigles révolutionnaires sillonnant la
ville, des hommes en foulard rouge aux portières. Plus d’ouvriers en vêtements
civils portant le fusil à l’épaule. Très peu en fait d’hommes armés, si
l’on excepte les asaltos et les guardias se pavanant dans leurs beaux
uniformes. Plus de grands rassemblements de foule et de véhicules devant les sièges
de parti. Le rouge des drapeaux et des inscriptions murales qui, en août,
sautait à tout moment à la vue, s’est terni. Pas d’élément
ostensiblement «bourgeois» dans la rue; il est certain que les véritables
riches, s’il en reste, préfèrent ne pas trop s’afficher en public. Mais
les Ramblas ont un aspect nettement moins ouvrier qu’il y a quelques mois. En
août, sortir en chapeau était un acte risqué; à présent, personne ne semble
prêter attention à ce détail et les élégantes n’ont pas de scrupule à
revêtir leurs plus affriolants atours. Quelques restaurants et dancings à la
mode ont rouvert leurs portes et trouvent des amateurs. En un mot, l’élément
«petit-bourgeois» — négociants, commerçants, membres des professions libérales,
etc. — a non seulement fait sa réapparition, mais c’est lui qui imprime son
ton à l’atmosphère de la ville. L’hôtel Continental où, en août, je me
trouvais un des rares journalistes perdu au milieu d’une foule de miliciens, a
repris son visage d’avant la révolution. La milice a disparu, les chambres
sont à présent occupées par des hôtes payants plutôt bien vêtus et les
affaires semblent fort bien marcher pour la direction.
L’esprit révolutionnaire
n’est pas la seule victime de ce changement: la guerre elle-même s’est éloignée.
A Valence, où j’aurai l’occasion de passer quelques jours plus tard, un
haut fonctionnaire du gouvernement me dira, avec une certaine amertume dans la
voix: «Mais les Catalans ne sont pas en guerre.»
Cet homme avait parfaitement
raison. A Barcelone, le recrutement se tarit. On note des convois de volontaires
étrangers qui transitent en direction du sud, mais durant la semaine qu’a duré
mon séjour dans la ville, je n’ai pas vu un seul départ de troupes à
destination du front d’Aragon. Et l’on ne se
montre même pas curieux d’avoir des nouvelles fraîches, de ce front
qui stagne depuis plusieurs semaines. Dans ces conditions, rien d’étonnant à
ce que l’on aperçoive très peu de blessés et de convalescents dans les
rues.
En revanche, l’inquiétude
monte face à l’éventualité d’une attaque par air, et encore plus par mer,
et de très sérieux préparatifs ont été effectués. Il paraît que le récent
bombardement de Valence a agi en l’occurrence comme un aiguillon efficace. En
tout cas, le résultat est impressionnant: comme à l’accoutumée, les
Catalans ne font pas les choses à moitié dès lors qu’ils se sont fixé un
but. Des abris ont surgi un peu partout, les vitrines des magasins sont protégées
contre le souffle des explosions par des bandes de papier collé. Avec le sens
artistique qui caractérise les peuples méditerranéens, les Barcelonais ont
transformé la nécessité en source d’agrément supplémentaire: les papiers
sont si joliment disposés que les devantures en deviennent encore plus alléchantes.
Un après-midi, au Tibidabo, j’ai entendu un feu nourri d’artillerie, mais
il ne s’agissait que d’un exercice d’entraînement des batteries antiaériennes.
Deux jours plus tard, à deux heures du matin, le même roulement de salves me réveille,
mais cette fois c’est pour de bon: un croiseur rebelle bombarde le port (sans
grand succès, mais cela on ne le saura qu’au matin). Quelques minutes après
les premières déflagrations, le bruit strident des sirènes réparties à
travers toute la ville arrache la population à son sommeil. Puis la lumière
s’éteint pendant trente secondes, comme pour un signal, et au bout de trois
minutes l’électricité est vraiment coupée. Dans l’intervalle, tous ceux
qui le souhaitaient ont eu le temps de se réfugier dans un abri. Le mien se
trouvait au niveau d’un deuxième sous-sol; il y avait de la lumière et des
sièges pour attendre patiemment la suite des événements. Quelques minutes
seulement après le début de l’alerte, un garde de nuit est venu s’assurer
que tout était en ordre. Entouré d’une organisation aussi efficace, je me
suis senti parfaitement protégé.
Mais à Barcelone, le point noir
ce n’est pas les bombes, c’est le ravitaillement. Et la question du
ravitaillement est intimement liée aux rivalités, politiques
existantes. Pour bien comprendre ceci, un bref tour d’horizon de la
situation politique est nécessaire.
Depuis le mois d’août, la
Catalogne a vécu à cet égard un processus de simplification et
d’unification sans équivalent. Les anciennes organisations politiques
existent toujours mais elles ont perdu pratiquement toute influence. A gauche,
le P.O.U.M., le parti des trotskystes et para-trotskystes, est en déclin
manifeste. Sur la droite, les petits groupes républicains catalans ont perdu le
peu de crédit qu’ils pouvaient avoir, si tant est qu’ils en aient jamais
eu. L’Esquerra — incarnation traditionnelle du nationalisme catalan et seule
force non ouvrière qui compte dans la Catalogne d’aujourd’hui — est, sur
le papier, toujours en tête. Le président Companys et son premier ministre
Tarradellas en font tous deux partie. Mais le processus de déclin, déjà,
sensible en août, se poursuit inéluctablement. On entend dans les milieux
proches de l’Esquerra de plus en plus de récriminations contre le poids
abusif pris de jour en jour par la C.N.T. Mais l’Esquerra se trompe. Le temps
n’est plus où les républicains bourgeois perdaient du terrain au profit des
anarchistes. A présent, c’est plutôt le P.S.U.C., le Parti unifié
socialo-communiste, qui grignote les positions de l’Esquerra. Il ne reste en
fait que deux véritables protagonistes sur la scène politique catalane: les
anarchistes et le P.S.U.C. Et c’est visiblement le P.S.U.C. qui a actuellement
le vent en poupe.
Il faut garder présent à
l’esprit qu’avant la proclamation de la République, en 1931, il n’y avait
pas à Barcelone de mouvement ouvrier en dehors de la C.N.T., même si celle-ci
abritait des options politiques très variées. M. Comorera, seul socialiste
ayant une réputation établie à Barcelone, n’était pas un dirigeant mais un
simple particulier pratiquement dépourvu d’influence politique. Les
communistes de Moscou comptaient pour quantité négligeable, mais un certain
nombre d’éléments marxistes travaillaient déjà à mettre sur pied le parti
qui devait prendre le nom de P.O.U.M. Depuis 1931, l’U.G.T., la centrale
syndicale socialiste, n’a pas ménagé ses efforts pour s’implanter à
Barcelone, aidée en cela par le gouvernement de Madrid où les socialistes étaient
alors en position favorable. Ces efforts n’ont pas été totalement vains et
l’injustifiable politique de non-participation lors de l’insurrection de
1934 a causé un tort considérable aux anarchistes. Mais ceux-ci ont rectifié
le tir lors des journées de juillet et su attirer à eux la quasi-totalité des
travailleurs manuels. En ce qui concerne les employés, cheminots et autres
groupes similaires, la balance des forces était sensiblement équilibrée entre
l’U.G.T. et la C.N.T. Mais pour la Catalogne considérée dans son ensemble,
la prépondérance anarchiste était écrasante.
Depuis juillet, cette répartition
des forces a commencé à se modifier, lentement d’abord puis de plus en plus
vite, sous l’action de deux facteurs convergents. Le premier de ces facteurs a
été le régime de terreur mis en place par les anarchistes. Les expropriations
et exécutions massives ont mortellement effrayé les petits propriétaires qui
représentent à Barcelone un élément très important. Jusqu’ici, cette
couche sociale trouvait son expression dans l’Esquerra, mais depuis juillet,
l’Esquerra a fait la preuve de son impuissance face aux anarchistes. Le petite
bourgeoisie catalane est plus farouchement «catalaniste» que n’importe quel
autre groupe social: cela seul suffirait à la détourner résolument des
fascistes, incarnation du centralisme castillan. Mais depuis juillet, cette
petite bourgeoisie cherche à se concilier des alliés qui constitueraient vis-à-vis
des anarchistes un rempart plus efficace que l’Esquerra.
L’attitude des paysans —
deuxième élément déterminant du tissu social catalan — est plus difficile
à cerner. Dès les premiers jours de la guerre civile, les anarchistes: ont
porté un terrible coup aux notabilités rurales et le processus
d’extermination s’est poursuivi impitoyablement jusqu’en novembre. Le
paysan ne trouvait rien à redire quand l’anarchiste exécutait le châtelain.
Mais la terreur ne frappait pas la seule bourgeoisie: il arrivait aussi
qu’elle touche des éléments authentiquement, paysans; le bénéfice retiré
de cette politique d’extermination dés couches supérieures se révéla en
fin de compte moins évident qu’il n’y paraissait à première vue.
Socialistes et communistes désapprouvaient par principe l’expropriation systématique
des fermages et des grandes propriétés. Les anarchistes ne voulaient pas
entendre parler d’une législation qui réglerait le problème dans son
ensemble au nom de leur opposition à toute réglementation centraliste. De
sorte que le paysan s’est trouvé sans statut légal lui garantissant la
possession des biens nouvellement acquis, tandis que le fardeau des réquisitions
pour la milice et les villes devenait de plus en plus pesant. On en arrive ainsi
à ce fait que la paysannerie semble se détourner massivement des anarchistes
et que les villages prennent de plus en plus leurs distances vis-à-vis du
mouvement politique tel qu’on l’observe dans les villes. Ces mouvements moléculaires
ont affaibli la position des anarchistes.
Puis il y a eu la crise de
novembre, au moment où les insurgés, après avoir pris Tolède, approchaient
rapidement de Madrid et que tout semblait perdu. L’aide russe est alors
apparue comme la bouée qu’on jette: au noyé. Mais, au-delà du domaine
militaire, cette aide a eu pour effet de
faire résolument pencher la balance politique du côté des communistes. Encore
faut-il mettre les choses au point quant à l’ampleur de cette aide. Elle
s’est traduite par l’envoi d’un certain nombre de spécialistes,
instructeurs, aviateurs, officiers d’artillerie, etc. — tenus rigoureusement
à l’écart des formations militaires gouvernementales, bien que leur
existence ne soit pas un secret: Il y a eu aussi d’importants envois de matériel,
répétés durant toute la période critique. Aide d’autant plus appréciable
que, malgré les efforts déployés, l’industrie de guerre espagnole tarde désespérément
à se développer. Par-delà les insuffisances notoires des Espagnols en matière
d’industrie, cette lenteur est imputable à la rivalité qui oppose
communistes et anarchistes à Barcelone. Il va de soi que le matériel russe
ainsi livré est dûment payé. Mais plus que les officiers russes ou les bombes
russes, l’élément décisif me paraît être l’appoint des «brigades
internationales», ces volontaires étrangers recrutés par les communistes dans
le monde entier et qui ont joué un rôle décisif dans la défense de Madrid.
On trouve dans ces brigades internationales des hommes de toutes nationalités,
russe exceptée. Le contingent russe se limite aux quelques spécialistes précités.
Mais aussi limitée soit-elle, cette aide est apparue comme un véritable ballon
d’oxygène en un moment suprêmement critique.
Les armes ont bien sûr été
fournies en priorité au gouvernement de Valence. Ce qui est resté en Catalogne
est allé au P.S.U.C., à l’exclusion de toute autre formation, ce qui a eu
pour conséquence de bouleverser les mécanismes politiques traditionnels du
pays. En août, le P.S.U.C. s’inquiétait de la supériorité en armement des
anarchistes et redoutait un coup de main de leur part après la chute de
Saragosse, que tout le monde considérait alors naïvement comme imminente.
D’un seul coup, la situation s’est renversée en faveur des psuquistes qui,
en même temps, se trouvaient à même de développer considérablement leur
action de propagande. C’est alors qui tous les processus moléculaires en
cours depuis juillet ont trouvé leur point de convergence, et tous ceux qui se
résignaient mal à subir la prépondérance anarchiste se sont regroupés derrière
la bannière du P.S.U.C.
On trouve ici, une fois de plus,
la confirmation d’une vieille règle: une révolution qui n’est pas menée
à son terme complet est une révolution qu’il aurait mieux valu ne pas
entreprendre. Les anarchistes ont effrayé de larges couches de la population
sans parvenir à rassembler le pouvoir entre leurs mains et à briser toute résistance.
La conséquence inéluctable en est la réaction qui se développe de manière
si frappante à Barcelone aujourd’hui. Les anarchistes continuent à contrôler
les petites industries, notamment dans le textile, parce qu’ils ont toujours
le soutien de la majorité des travailleurs manuels. Mais pour ce qui est de
l’industrie de guerre, bien qu’ayant là encore l’assentiment de la
majorité des travailleurs, ils doivent s’en remettre à des conseillers
techniques qui sont quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent des communistes —
catalans ou étrangers. Et dans la population considérée globalement, leur
audience ne cesse de décroître.
Pendant ce temps, le P.S.U.C. se
renforce continuellement, recrutant pour une faible partie dans les rangs des
travailleurs manuels et pour une part beaucoup plus large chez les employés de
bureau et les petits possédants. En même temps, son visage se modifie. Au
moment de l’unification socialo-communiste, quelques jours après les combats
de juillet, les communistes ne représentaient qu’un groupe très réduit.
Puis avec l’importance croissante de l’aide matérielle russe, l’influence
idéologique russe, les conseils du Komintern et l’arrivée massive de
communistes étrangers (non russes pour la plupart), le P.S.U.C. est devenu un
parti pratiquement inféodé, au Komintern.
Et aujourd’hui, le P.S.U.C.
attaque, attaque sans répit. Les anarchistes sont entrés au gouvernement
catalan quelques semaines avant la crise militaire de novembre, devançant ainsi
leurs camarades de Madrid. Pour autant que je puisse me rendre compte, il
s’agissait là d’un acte dicté par une prise de conscience de la nécessaire
coopération de toutes les forces antifascistes dans une situation d’urgence.
Le gouvernement catalan, qui jusqu’ici ne comprenait que des membres de
l’Esquerra et de petits groupes minoritaires d’orientation voisine, s’est
trouvé tout d’un coup complètement transformé. Le P.S.U.C. y a également
fait son entrée et le poumiste Nin a obtenu le portefeuille de la Justice. Cela
signifiait à première vue une mutation considérable dans l’orientation
traditionnellement antiparlementaire des anarchistes, mais aussi un notable infléchissement
vers la gauche de la politique catalane. Mais après la crise de novembre, cette
signification a changé du tout au tout.
En même temps que leur aide matérielle
et idéologique, les Russes ont apporté, par l’entremise de P.S.U.C., une
orientation politique nouvelle. Ils ont tout d’abord obtenu la dissolution du
Comité central des milices qui, dominé par les anarchistes, était en fait un
pouvoir parallèle plus puissant que le gouvernement officiel de la Généralité.
Dès lors que les forces du mouvement ouvrier étaient représentées au
gouvernement, ce pouvoir parallèle devait disparaître dans l’intérêt de
l’unité d’action — telle fut l’argumentation du P.S.U.C. Il est presque
incroyable de voir avec quelle facilité les psuquistes sont arrivés à leurs
fins. Le Comité central des milices avait marqué la pointe extrême du combat
pour l’instauration d’un système de soviets en Espagne. Les anarchistes
entendaient bien étendre graduellement ses pouvoirs jusqu’à museler
totalement la Généralité. A présent, c’est le Comité des milices qui est
muselé et les anarchistes ont échangé la position de force indépendante
qu’ils occupaient contre quelques portefeuilles ministériels. Miravitlles, président
du Comité et lien officieux entre l’Esquerra et les anarchistes, s’est
retrouvé au ministère de la Propagande. Le Comité de Investigaciones,
sous-section du Comité des milices qui avait mené une lutte impitoyable contre
les ennemis de la révolution, a été
dissous et remplacé par un Comité de Vigilancia dépendant de
l’administration officielle. Ainsi s’achevait la phase «à soviets» de la
révolution catalane.
Après les anarchistes, ce fut le
tour du P.O.U.M. Il est difficile de dire ce qui lui a le plus valu la haine des
psuquistes de son attitude antistalinienne en ce qui concerne les affaires
russes ou de ses positions d’extrême-gauche regardant les questions
espagnoles. Curieusement, le P.S.U.C. n’eut cette fois pas la partie aussi
facile. En fait, le P.O.U.M. ne plaisait à personne parce qu’il adoptait des
airs de supériorité et réclamait, avec ses maigres forces, la direction des
vieilles organisations de masse anarchistes et socialistes. Durant toute la période
de leur suprématie, les anarchistes ne s’étaient pas montrés très tendres
pour le P.O.U.M., mais cette fois ils comprirent qu’ils étaient eux aussi visés
par l’attaque dont étaient victimes les poumistes. Le P.S.U.C. réclama l’éviction
des poumistes du gouvernement catalan sous prétexte de «menées contre-révolutionnaires»
(se référant ainsi à la prétendue collusion entre Trotsky et la Gestapo).
Les anarchistes résistèrent et il en résulta une crise ministérielle de
quatre jours.
Mais les Russes bloquèrent
d’importantes quantités d’armes qu’ils avaient promis de livrer et les
anarchistes durent s’incliner.
Dès lors, le P.S.U.C. avait le
champ libre. Il lança une campagne pour la dissolution des comités de toute
nature et pour la restauration de la Généralité dans la plénitude de ses prérogatives
administratives. Ils provoquèrent en même temps, aux environs du Nouvel An, un
remaniement ministériel qui porta au poste de ministre du Ravitaillement
l’homme le plus à droite de la scène politique catalane, Juan Comorera.
L’attitude des anarchistes en la circonstance fut hésitante et ambiguë,
comme il est de règle chez les partis révolutionnaires déclinants. Ils
n’ont plus de ligne d’action définie. Après avoir abandonné leur ancienne
panacée antiautoritariste et antiélectoraliste ils ne voient pas aujourd’hui
comment concilier leur rôle d’avant-garde révolutionnaire avec la
participation à une organisation centralisée et disciplinée étendant ses
pouvoirs au domaine tant militaire que civil. Le P.O.U.M. est à l’évidence
en pleine désagrégation et certains de ses membres envisagent déjà de
baisser pavillon. Chez les anarchistes, ce n’est pas le sauve-qui-peut mais un
lent processus de déclin qui est en cours. Ils sont totalement entre les mains
du P.S.U.C. qui espère visiblement soit les absorber dès qu’ils auront
franchi un certain stade, soit leur porter le coup de grâce le jour où ils
seront encore plus affaiblis.
L’entrée de Comorera au ministère
du Ravitaillement a provoqué un conflit ouvert entre, communistes et
anarchistes catalans. Les anarchistes détestent cordialement Comorera qui
incarne une orientation politique correspondant. sensiblement à l’extrêmedroite
de la social-démocratie allemande. Pour lui, le combat contre les anarchistes,
a toujours été un des axes fondamentaux de la politique socialiste. en
Espagne. Dès le début, il s’est opposé à la politique de nationalisations
suivie par les anarchistes. Mais il a trouvé des alliés inattendus chez les
communistes qui, dès le début de septembre, avaient lancé le slogan: «Protégez
la propriété des petits-industriels». Mais il était impossible d’appliquer
une telle politique en Catalogne. Les expropriations d’usines avaient pris une
ampleur sans commune mesure avec ce qui se passait dans le reste de l’Espagne
et avaient généralement commencé par l’exécution du propriétaire et de
ses héritiers, quand ils n’avaient pas su partir à temps pour trouver refuge
dans le camp de Franco. Moyennant quoi il était impossible de dénationaliser
les usines nationalisées et placées sous le contrôle de la C.N.T. Mais
Comorera a trouvé le moyen de porter un coup sévère à la politique de
nationalisation dans le domaine qui
était désormais le sien. Il était plus facile d’abolir l’intervention
de l’État dans la sphère du commerce que dans celle de l’industrie.
Comorera a donc supprimé cette intervention pour, ce qui concerne le
ravitaillement, dé Barcelone.
Jusqu’ici,
l’approvisionnement se faisait par l’intermédiaire de «comités du pain»
fonctionnant dans les villages comme sous-sections des comités locaux, lesquels
étaient pour la plupart sous le contrôle de la C.N.T. Ces comités du pain
travaillaient avec la C.N.T. pour acheminer la farine vers les villes.
Naturellement, les psuquistes clament que les anarchistes entravaient plus
qu’ils ne facilitaient la bonne marche des opérations. Les villages de leur côté
n’étaient sans doute pas très chauds pour envoyer du pain à Barcelone sans
recevoir de contrepartie appropriée. Là comme dans beaucoup d’autres,
domaines, la situation ne pouvait se prolonger éternellement. Mais Comorera,
s’appuyant sur les principes
d’un libéralisme abstrait qu’aucune administration n’a jamais appliqués
pendant la guerre; n’a pas choisi de remplacer ces comités du pain au
fonctionnement aléatoire par un mode de distribution rétablir purement et
simplement le commerce privé pour le pain. En janvier, il n’y avait pas le
moindre système de rationnement en vigueur à Barcelone. Les ouvriers devaient
se débrouiller pour se procurer du pain avec des salaires qui n’avaient
pratiquement pas changé depuis mai, alors que les prix avaient augmenté. En
pratique, cela voulait dire que les femmes commençaient à faire la queue
devant les boulangeries à partir de quatre heures du matin. Naturellement, le mécontentement
était vif dans les quartiers ouvriers, d’autant que le pain s’est fait
encore plus rare depuis l’entrée en fonctions de Comorera. Il est peu
probable que le nouveau minitre soit responsable de cette pénurie, une moisson
n’étant pas inépuisable. Mais les anarchistes ont saisi la balle au bond: en
tentant de briser la politique économique des anarchistes. Comorera n’a fait
que déclencher une crise majeure. Des deux côtés, on ne s’épargne pas. Les
affiches de l’organisation des jeunesses anarchistes (qui n’auraient jamais
pu être tirées sans l’assentiment des instances supérieures de la C.N.T.) réclament
la démission de Comorera, qualifié d’«imbécile de mauvaise foi». Le
P.S.U.C. a répliqué par d’autres affiches, parfois anonymes, où l’on peut
lire: «Moins de paroles; moins de comités; davantage de pain; tout le pouvoir
à la Généralité.»
Le problème du ravitaillement mérite
ainsi d’être considéré sous un triple aspect. C’est tout d’abord un
sujet de polémiques entre anarchistes fidèles à leur idéal d’organisation
collective de la distribution des denrées, et républicains et communistes, décidés
à maintenir le commerce privé. C’est ensuite une arme dans la lutte qui
oppose les anarchistes d’un côté aux républicains et aux psuquistes de
l’autre; une arme que le P.S.U.C. utilise pour tenter de discréditer les
comités et que les anarchistes retournent contre le ministre du Ravitaillement
(psuquiste) qu’ils accusent d’être responsable de la pénurie. Mais au bout
du compte, pardelà les arguties politiciennes, il reste qu’on nourrit une
population avec des aliments et non avec des débats. Et vue sous cet angle, la
situation est désastreuse. Il n’y a encore rien de comparable avec les
souffrances endurées par les populations des puissances d’Europe centrale à
la fin de la Grande Guerre. Mais la pénurie est bien réelle. Elle mine le
moral, l’ardeur, la fierté de cette classe qui, en juillet, paraissait s’être
assuré un pouvoir illimité, et qui voit aujourd’hui les boutiquiers et
petits comerçants bien mieux lotis qu’elle à cet égard. Cela ne va pas sans
entraîner des incidents. Un dimanche après midi, j’ai été le témoin
d’une scène particulièrement pénible. Dans la rue que j’avais empruntée,
des queues de trois à quatre cents personnes s’allongeaient devant les deux
boulangeries du quartier. Il y avait pour canaliser cette foule neuf gardes
d’assaut, sept à pied et deux montés, revêtus des uniformes d’avant la révolution,
munis de fusils chargés à balles réelles. Comme c’était un dimanche, ces
files d’attente étaient formées d’hommes et de femmes en proportion à peu
près égale. Les deux boutiques étaient fermées et les gens patientaient. A
un moment, un des boulangers est venu apposer une affichette à sa porte pour
signaler qu’il n’y aurait pas de distribution de pain ce jour-là. Murmures,
exclamations, une certaine émotion se fait jour dans la foule, mais rien qui
puisse laisser augurer une réaction violente. Malheureusement, les gardes
d’assaut ont conservé certains réflexes de l’époque prérévolutionnaire,
réflexes qui ressurgissent aujourd’hui. Les deux gardes à cheval poussèrent
leurs montures vers la foule et les firent aller et venir de manière à ce que
les hommes et les femmes qui attendaient se sentent menacés par les ruades des
animaux. On ne peut pas dire qu’il s’agisse là d’une conduite vraiment
barbare, mais le procédé n’en était pas moins déplaisant, d’autant
qu’il n’y avait pas la moindre amorce de désordres. Après tout, il aurait
suffi — et c’est ce que tout policeman londonien aurait fait en pareil cas
— de demander tranquillement aux gens de rentrer chez eux. Mais les asaltos
ont préféré pour ce faire recourir aux sabots de leurs chevaux. La raison de
ce comportement est évidente: la police issue de l’ancien régime espagnol
n’a aucune tradition démocratique. Les gardes civils savaient tuer et passer
des menottes, un point c’est tout. Les asaltos ont certes été créés sous
la république, mais il n’en reste pas moins qu’ils ont servi durant la
majeure partie de leur carrière un gouvernement antidémocratique et leur
mentalité diffère très peu de celle de la guardia. Et ces forces de police
issues de l’autocratie se trouvent confrontées à des travailleurs révolutionnaires
formés par la C.N.T., des hommes et des femmes qui patientent devant les
boutiques, le ventre vide. J’ai parlé de cet incident à des amis qui m’ont
dit que j’étais loin d’avoir vu le pire, Il y a eu deux commencements d’émeutes
pour le pain et la police a dispersé la foule, composée principalement de
femmes, a coups de crosse de fusil.
Il y a entre les partis
d’autres sujets de polémiques, moins immédiatement angoissants pour les
masses mais non moins graves. Notamment la question de l’armée. La Catalogne
a aujourd’hui deux armée. Tout d’abord l’Ejército Popular fondée
sur le recrutement, composée d’unités sans-parti commandées par d’anciens
officiers de la police et de l’armée. Pratiquement contrôlée par le
P.S.U.C., elle garde la littoral. Ce sont ces hommes que j’ai aperçus lors de
mon arrivée, entre Port-Bou et Barcelone. L’autre armée est celle de
Huesca-Saragosse; elle correspond toujours, avec très peu de changements, au
modèle de la milicie des premiers jours. Elle est contrôlée par les
anarchistes, a conservé ses commandants politiques assistés de militaires de
carrière intervenant comme conseillers techniques. L’antagonisme entre ces
deux armée est à n’en pas douter un facteur déterminant dans
l’immobilisme du front d’Aragon. En principe, les anarchistes admettent la nécessité
de réorganiser la milice. Mais dans la pratique, chaque point particulier est
sujet à litiges. Le P.S.U.C. voudrait voir disparaîtres tous les traits
propres à une armée révolutionnaire. C’est-à-dire que non seulement les
officiers doivent être nommés par la hiérarchie, mais il ne doit plus y avoir
de conseils de soldats, plus de réunions de soldats; le salut réglementaires
doit être remis en vigueur, les anciens grades et signes distinctifs doivent être
rétablis. En un mot, de P.S.U.C. veut une armée régulière commandée par des
hommes qui ne pour-raient être que des officiers de l’ancien régime ou des
spécialistes étrangers — c’est-à-dire des hommes à la dévotion de
P.S.U.C. Les anarchiste se trouvent placés devant un cruel dilemme. La réorganisation souhaitée
va entièrement à l’encontre de leurs principes. Le système des milices tel
qu’il existait au premier jour constitue leur principal sujet de fierté. Mais
il est indéniable que ce type d’organisation est inadapté sur le plan
militaire. Mais accepter la réorganisation envisagée, c’est perdre tout
pouvoir sur l’instrument représenté par les milices. On se trouve dans une
impasse, on hésite et on tergiverse, avec ce résultat probable que la
Catalogne va se trouver sévèrement handicapée dans les mois à venir pour ce
qui est de sa participation à la guerre. D’un autre côté, s’ils renoncent
complètement à la force armée, les anarchistes peuvent être assurés que le
P.S.U.C. ne leur fera pas de cadeau. Dans toute révolution, ce sont en définitive
les armes qui décident. On peut difficilement faire grief aux anarchistes d’être
conscients de cette règle immuable. Sans armée qui leur soit propre ils seront
tôt ou tard écrasés. Il n’y a donc pas pour eux d’autre alternative que
se condamner à l’inefficacité sur le terrain, ou faire un grand pas en arrière
par rapport aux options révolutionnaires fondamentales qui sont leur raison
d’être. Tel est le dilemme, le mur orbe auquel se heurte constamment et
douloureusement la révolution espagnole depuis novembre 1936.
En résumé, on peut dire que
l’amplitude du mouvement de balancier a été plus grande en Catalogne que
dans toute autre région de l’Espagne. La Catalogne s’est toujours trouvée
au centre des mouvements révolutionnaires et, dès le 19 juillet, elle s’est
avancée beaucoup plus loin que le reste du pays sur la voie de la révolution
sociale. Mais avant que les autres provinces puissent lui emboîter le pas, la
guerre s’est imposée comme un problème primant toute autre préoccupation.
Les revers militaires ont entraîné la prépondérance communiste dans le reste
du pays et la Catalogne, avec les tendances d’avant-garde qu’elle incarnait;
s’est trouvée isolée. Les groupes modérés, commençant à peine à se
remettre de leur peur, sont d’autant plus pressés de prendre leur revanche
que la C.N.T. demeure sur place la menace la plus redoutable et que les forces
qu’on tente de lui opposer sont pour la plupart étrangères à la Catalogne,
voire à l’Espagne. L’évolution de la situation sur le front d’Aragon est
un facteur de toute première importance: un sérieux revers enregistré là-bas
pourrait toutefois provoquer une soudaine réconciliation entre les clans
rivaux.
VALENCE:
LE
GOUVERNEMENT CENTRAL
Le
trajet Barcelone-Valence ne ressemble guère à celui que j’avais effectué en
août dernier. Alors, on se serait cru en temps de paix. Aujourd’hui, je pense
aux convois de la Grande Guerre. En chemin, le train s’est peuplé, tant en
première qu’en troisième classe, de soldats qu’on achemine en toute hâte
vers le front d’Andalousie où la situation est critique. Nous arrivons à
Valence à deux heures du matin, avec trois heures de retard sur l’horaire. La
ville est plongée dans l’obscurité, les hôtels bourrés à craquer, je
passe tant bien que mal le restant de la nuit dans un fauteuil. Le lendemain, je
finis par trouver, non sans difficulté, une chambre d’hôtel. Mais si le
problème du logement prend à Valence un tour aigu, il n’en va pas de même
pour la nourriture. On signale simplement quelques difficultés
d’approvisionnement pour la viande et les pommes de terre. Dans les hôtels,
on sert des «repas de guerre» ne comportant «que» quatre plats. C’est
peut-être peu pour les Espagnols, qui sont plutôt gâtés en matière
culinaire. Pour moi, cela excède encore ma capacité stomacale.
Barcelone
était inquiète, agitée — rien de tel à Valence. C’est la même douceur
de vivre qui se perpétue, le même climat de gaieté nonchalante. Il semble que
le bombardement naval du port effectué à la mi-janvier ait causé une certaine
émotion sur le moment, mais aujourd’hui on n’y pense plus. Le couvre-feu
dans les rues à partir de dix heures du soir est la seule mesure qui ait apporté
un changement notable dans les habitudes de vie. En outre, Valence a des raisons
d’être joyeuse. L’arrivée du gouvernement et de toutes les personnes entraînées
à sa suite a fait monter en flèche l’activité des hôtels et des magasins,
tandis que la construction d’abris fait tourner l’industrie du bâtiment. Le
recrutement semble un peu plus actif qu’à Barcelone. On voit de nombreux défilés
militaires et autres manifestations du même genre. Cela s’accorde bien avec
le tempérament valencien.
Dans
l’ensemble, la situation depuis juillet à beaucoup moins évolué qu’à
Barcelone. Comme dans la capitale catalane les exécutions sont devenues
heureusement beaucoup moins nombreuses. Le temps n’est plus où Valence était
gouvernée par un Comité Ejecutivo Popular pratiquement indépendant du
gouvernement central. Ce comité a été officiellement dissous, mais il n’en
poursuit pas moins ses activités et apporte sa collaboration au gouvernement
sans que cela soulève plus de difficultés qu’ailleurs. A Valence aussi, la
crise de novembre a marqué un tournant décisif. Elle a provoqué la venue du
gouvernement et un affrontement armé entre communistes et anarchistes, qui a
tourné au détriment de ces derniers. Mais l’opinion locale s’oriente plutôt
vers la gauche, non seulement par référence au Barcelone d’aujourd’hui
mais même par rapport à ce qu’était Valence en août dernier. La ville
avait alors une sorte de «système de soviets», mais derrière le masque révolutionnaire
l’ambiance générale demeurait petite-bourgeoise. Aujourd’hui, avec la présence
dans ses murs des principaux dirigeants socialistes et communistes, la ville a
pris une coloration plus authentiquement socialiste. Les expropriations ont
continué. La plupart des hôtels, restaurants et cinémas sont passés sous le
contrôle des travailleurs ou sont directement gérés par eux. Le commerce des
oranges est contrôlé par les deux syndicats. On voit toujours des travailleurs
armés, en vêtements civils, qui effectuent des patrouilles de nuit ou de jour.
Si
l’on passe des conditions locales à la situation nationale, le tableau est
quelque peu différent. A cet égard, Valence offre un poste d’observation
privilégié depuis que le gouvernement s’y est établi. Et le résultat de
cet examen est de confirmer l’importance croissante prise par le Parti
communiste.
La
formation du gouvernement Caballero après le constat d’échec des républicains,
qu’il s’agisse d’organiser la défense contre Franco ou de gagner l’aide
de l’étranger, a marqué le point culminant de la poussée à gauche. Mais
avec Tolède et Saint-Sébastien, Caballero ne s’est guère montré plus
heureux que les républicains avec l’Estrémadure. Sous les coups assénés
par Franco, la faiblesse intrinsèque des socialistes de l’aile gauche a fini
par éclater aux yeux mêmes des militants du parti. Parmi les anciens
dirigeants socialistes, bien peu ont vraiment évolué vers la gauche. Il y
avait Araquistain, mais il est en poste comme ambassadeur à Paris. Caballero
n’est plus un jeune homme, Alvarez Del Vayo est donc resté la seule
personnalité saillante de la gauche. Mais un homme ne constitue pas une
tendance. L’emprise de l’U.G.T. et du parti socialiste sur les masses est
faible par rapport à l’enracinement de la C.N.T. Et la seule région où
l’U.G.T. ait une réelle influence, c’est-à-dire les Asturies, épouse les
thèses de l’aile droite du parti, du moins si l’on se réfère au principal
dirigeant local, González Peña. Caballero ne doit pas la position qu’il
occupe à sa force propre mais bien à la faillite des républicains et au peu
d’empressement (à moins qu’il ne faille parler d’incapacité) mis par la
C.N.T. à assumer des responsabilités politiques.
Novembre
vint, et avec lui les Maures de Franco aux portes de Madrid. Caballero se vit
contraint de remettre la réalité du pouvoir entre les mains du premier
candidat sérieux. Le Parti communiste, épaulé par la Russie, fut ce candidat.
Moyennant quoi les communistes sont devenus le principal pouvoir dans le camp
des antifranquistes. Ils doivent cette situation privilégiée à l’aide
militaire qu’ils ont apportée et que j’ai déjà décrite, ainsi qu’aux réalisations
organisationnelles qu’ils ont su mettre à leur actif. Mais que deviennent ces
réalisations sur le plan du pouvoir politique? Je dirai que cela ne s’est pas
traduit par une influence accrue parmi les travailleurs. Il est vrai que le
Parti communiste a considérablement élargi son audience, en termes de
recrutement. Au début de la guerre civile, il comptait tout au plus trois mille
membres. A la fin du mois de janvier, il revendiquait deux cent vingt mille adhérents.
En fait, tous les partis de gauche ont vu leurs effectifs se gonfler mais la
poussée réalisée par le Parti communiste est sans commune mesure avec les
progrès enregistrés ailleurs. Les chiffres espagnols ne sont pas un modèle de
rigueur statistique, mais tout tend à indiquer que le nombre des adhésions au
Parti communiste signalé est un assez bon indicateur de la tendance générale.
Il est par ailleurs indubitable que le 5º régiment (communiste) a connu un
succès de recrutement, tant en quantité qu’en qualité, nettement supérieur
à celui de toute autre unité militaire. Mais ce n’est là qu’un aspect de
la question. L’audience, réelle d’un parti au sein de la classe ouvrière
se mesure moins au chiffre des adhésions qu’à l’influence qu’il est à même
d’exercer sur des secteurs bien déterminés du mouvement. Vue sous cet angle,
la situation est moins favorable au Parti communiste que les chiffres ne
semblent l’indiquer. Depuis le mois de juillet, les communistes n’ont pas
enlevé aux anarchistes ou aux socialistes une seule branche syndicale ouvrière,
une seule usine importante, une seule région industrielle. Ils ont su capter
certaines sections syndicales d’employés du secteur privé et public, ainsi
que de nombreux villages et régions rurales. Ils proclament que s’il y avait
des élections libres à l’U.G.T. (élections que la guerre civile empêche
actuellement d’organiser), ils se trouveraient majoritaires dans bon nombre de
branches syndicales actuellement contrôlées par l’U.G.T. Il n’en reste pas
moins qu’à défaut de sanction par la voie du scrutin, l’influence
communiste se fait sentir partout où la force du Parti est prépondérante.
Dans les usines par exemple, on peut aboutir à un changement de direction
politique par d’autres voies que celle du vote syndical, notamment en ralliant
à sa cause les travailleurs jouissant du plus grand prestige auprès de leurs
camarades. Mais le cas semble être assez peu fréquent. L’explication de ce
phénomène — le contraste entre les chiffres d’adhésion et l’influence réelle
sur les milieux ouvriers — semble devoir être trouvée dans la mutation subie
par le Parti communiste quant à son image sociale. Cela apparaît de manière
particulièrement nette dans le cas du P.S.U.C. catalan, qui est pratiquement
une section des communistes espagnols. Il n’y a pas beaucoup de travailleurs
de l’industrie affiliés au P.S.U.C., qui n’en revendique pas moins
quarante-six mille adhérents, recrutés pour la plupart chez les employés du
secteur public et privé, les commerçants, boutiquiers, négociants, officiers,
membres des forces de police, intellectuels des villes ou des campagnes, sans
oublier un certain nombre de paysans. Le pourcentage d’ouvriers inscrits au
Parti communiste doit être un peu plus élevé dans l’ensemble de l’Espagne
qu’en Catalogne mais il n’est en tout cas pas très important. Par ailleurs,
il est des régions d’Espagne, et notamment le Huerta de Valencia, ou les
communistes sont mieux représentés au sein des masses paysannes qu’en
Catalogne. Le Parti communiste est aujourd’hui, dans une large mesure, le
parti du personnel administratif civil et militaire, puis, immédiatement après,
celui de la petite bourgeoisie et d’une certaine paysannerie aisée; les
employés occupent la troisième place dans sa clientèle actuelle et les
ouvriers de l’industrie arrivent bons derniers. Pratiquement inexistant en
tant qu’organisation au début, le Parti communiste a entraîné dans son
orbite au cours de la guerre civile les éléments présentant des vues et des
intérêts conformes à sa ligne politique générale. Il y a là une évolution
lourde de sens, non seulement pour la situation politique présente et future de
l’Espagne mais aussi pour la politique internationale en général. Mais à
l’heure actuelle, l’organisation du Parti ne représente pas la part déterminante
de l’influence communiste. On assiste plutôt à un noyautage par les
communistes d’organisations jusqu’alors indépendantes. Le P.S.U.C. de
Catalogne en donne un exemple typique, et on en retrouve une illustration dans
le cas de la Jeunesse socialiste unifiée qui, en septembre, se situait très
nettement dans la sphère d’influence de Caballero, et qui est devenue
pratiquement une organisation communiste. Naturellement, le processus trouve ses
limites quand il se heurte à une tradition anarchiste solidement établie.
Il
y a deux ans, l’Internationale communiste était hors d’état de concevoir
une progression politique ne se traduisant pas par l’élimination des
organisations rivales. Aujourd’hui, on voit très peu de lutte ouverte mais au
contraire une stratégie d’infiltration proprement fabienne qui se révèle
infiniment plus payante pour le Komintern. Les communistes ont définitivement
fait litière de la conception originelle impliquant une lutte à mort avec les
autres organisations représentatives de la classe ouvrière.
L’originalité
de la situation espagnole, c’est que ce processus d’infiltration ne
s’effectue pas par voie d’influence personnelle. Les deux personnalités
marquantes que les communistes pouvaient revendiquer en Espagne — Nin et Maurín
— ont depuis longtemps déserté le Komintern pour fonder le P.O.U.M. (Maurín
a, semble-t-il, été capturé et exécuté par les insurgés*).
Les dirigeants actuels du Parti communiste espagnol — Díaz, Mije, Jesús Hernández,
Uribe et autres — sont des noms
à peine connus des masses et l’on ne peut pas dire que l’influence qu’ils
exercent soit due à leur prestige personnel. Et la Pasionaria, malgré son indéniable
ascendant sur les foules, n’est pas à proprement parler un chef politique. La
notoriété à l’échelon des dirigeants se situerait plutôt du côté de
l’ambassadeur russe Rosenberg et du consul de Russie à Barcelone
Antonov-Ovseenko — qui conduisit l’insurrection bolchevique à Pétrograd,
en novembre 1917. Mais ce sont des étrangers auprès de qui on peut prendre
conseil mais qu’on n’exhibe pas à la dévotion des masses.
*
Voir note p. 26.
En
définitive, l’influence communiste ne s’incarne pas dans la prépondérance
d’une organisation toute-puissante ou l’action de personnalités de premier
plan: elle s’exprime plutôt dans une ligne politique bien faite pour
satisfaire les républicains et l’aile droite socialiste, avec en outre cet
appoint inappréciable que représentent les brigades internationales, la présence
du général Kléber à Madrid et l’aide russe en général. Républicains et
socialistes de l’aile droite ne constituent
pas des forces politiques significatives. En fin de compte, l’influence
croissante des communistes atteste la mutation actuellement subie par le
mouvement — du plan politique au plan militaire, et du plan social au plan
organisationnel.
Comment
s’exprime cette domination communiste? Dans une stratégie visant à contenir
le mouvement dans les strictes limites du combat contre Franco. En témoigne le
mot d’ordre de «défense de la république démocratique». Mais si «république
démocratique» signifie liberté d’organisation, liberté de la presse,
liberté d’action pour les différentes forces politiques, on s’aperçoit
bien vite que rien de tel n’existe et ne saurait exister dans l’Espagne
d’aujourd’hui. La révolution espagnole, dans son âpreté, n’a pu se
donner un luxe que se sont finalement refusé des révolutions ayant vu le jour
sous de plus favorables auspices — le luxe de libre mouvement politique. Dès
lors, la «république démocratique» n’est plus un état de choses à défendre
mais le simple espoir du retour à la situation antérieure, une fois la défaite
de Franco acquise. En fait, il est impossible de faire des pronostics sur ce qui
prévaudra alors. Le slogan de «république démocratique» appliqué à
l’Espagne marque un sérieux recul par rapport aux idées de Lénine et de son
organisation. Grosso modo, c’est une manière pour les communistes de se ménager
plus de nouveaux amis que d’ennemis. Les courants révolutionnaires hostiles
à ce virage, c’est-à-dire les anarchistes et les trotskystes, sont en perte
de vitesse. En échange, les communistes y gagnent de se rapprocher des
socialistes, de la droite socialiste en tout cas, sur qui ils ont pratiquement
aligné leurs positions. Ce n’est un secret pour personne que des pourparlers
sont actuellement en cours pour aboutir à une fusion organique entre
socialistes et communistes espagnols. Il y a d’ores et déjà à Valence un
organe de presse commun, Verdad — appellation qui démarque purement et
simplement la Pravda (Vérité) russe. Et cette main tendue aux
socialistes voile à peine l’ambition plus grande qui aboutirait à nouer des
liens plus étroits avec les pays démocratiques.
Un
comportement politique ne doit pas être jugé en fonction de l’idéologie qui
le sous-tend mais bien plutôt au vu de ses actes. Vers quoi tendent les
communistes dans l’Espagne d’aujourd’hui? Par-delà l’union avec les
socialistes, les communistes recherchent — et ils y parviennent assez bien —
une coopération aussi étroite que possible avec les républicains. Cette coopération
ne doit pas être rendue trop publique tant que tient l’Uníon Republicana de
Martínez Barrio, mais elle n’en est pas moins réelle et le nom de Martínez
Barrio a même été mentionné en tant que personnalité que les communistes
verraient d’un assez bon œil occuper les fonctions de premier ministre.
Si
ces communistes traitent en
sous-main avec l’Uníon Republicana, il n’en va pas de même pour ce qui est
de l’Izquierda Republicana, le parti d’Azaña, actuel Président de la République.
Il n’y a pas bien longtemps, Azaña a prononcé une allocution dans laquelle
il prenait expressément parti contre toute velléité révolutionnaire et
assignait comme unique fin au combat en cours la défense de la démocratie
parlementaire dans le cadre du système social existant. Ce discours, qui était
presque une déclaration de guerre aux anarchistes et une répudiation formelle
des déclarations révolutionnaires faites lors de l’entrée en fonction du
gouvernement Caballero, a suscité l’approbation inconditionnelle de la presse
communiste. Il est d’ailleurs notoire qu’Azaña s’était concerté avec
les communistes avant de prononcer son allocution. Comme à l’habitude, les
anarchistes se sont montrés fluctuants. Fragua Social, leur organe de
presse de Valence, a attaqué Azaña et s’est pour cela fait rappeler à
l’ordre dans les colonnes de Solidaridad Obrera, la publication
anarchiste de Barcelone qui représente la voix des instances dirigeantes de la
C.N.T.-F.A.I. Il n’y a, aujourd’hui comme au début de la guerre civile,
aucune différence sensible entre
I’Izquierda Republicana (le parti des républicains non socialistes) et les
communistes. Et cette convergence de vues ne se limite pas à la phase actuelle
de la guerre civile mais, pour des raisons que j’expliquerai bientôt, semble
être le reflet d’une entente en bonne et due forme englobant même le choix
du régime social à venir. Aujourd’hui, l’unification des communistes avec
l’lzquierda Republicana soulèverait encore moins d’obstacles qu’une union
avec les socialistes. Des deux côtés, les ronds de jambe vont bon train. Comme
me l’a déclaré un jeune journaliste républicain, actuellement commissaire
politique d’une colonne sur le front de Málaga: «Les communistes se sont
montrés les meilleurs pour ce qui est du travail d’organisation; de plus, ils
constituent, et de loin, la partie la plus conservatrice du mouvement. Je ne
vois pas ce qui pourrait m’empêcher d’être communiste, et il est très
probable que je prendrai un jour ma carte du Parti.» Ce conservatisme appliqué
des communistes fait la délectation des gens de tous horizons, des anarchistes
aux observateurs étrangers les plus farouchement hostiles au socialisme.
En
résumé, si l’on considère la désagrégation du P.O.U.M. et de l’aile
gauche des socialistes d’une part, l’étroite collaboration qui s’est établie
d’autre part entre communistes et socialistes de droite et communistes et républicains
des deux groupes, on se trouve en présence d’une tendance marquée à
l’unification politique complète du mouvement, les anarchistes faisant figure
d’empêcheurs de tourner en rond. Mais, aussi affaiblis soient-ils, ces
derniers représentent encore une force considérable, et on le voit bien dès
que vient à l’ordre du jour la question cruciale de l’actualité, à savoir
le remaniement complet du gouvernement.
Les
communistes veulent le départ de Caballero. Ils jugent néfaste, et dans les
moments critiques presque intolérable, que le groupe qui assure en fait la
conduite des affaires ne soit pas officiellement et publiquement investi des
pouvoirs afférents. Si, comme cela est certain, on envisage un brutal virage à
droite qui éloignerait la perspective de la révolution sociale, ce virage ne
peut être effectué tant que Caballero exerce l’autorité suprême. Divers
noms ont été avancés pour le remplacer, parmi lesquels ceux de Martínez
Barrio, de Prieto et du ministre des Finances, le socialiste Negrín. Depuis la
dernière semaine de janvier, au moins, les gens bien informés parlent de crise
ministérielle. Mais jusqu’ici, il n’est rien sorti de ces rumeurs. Et cela
principalement en raison de la résistance opposée par les anarchistes. Un
cabinet où Prieto serait premier ministre ou même placé à un poste clé, tel
que celui de ministre de la Guerre, rendrait leur participation impossible ou
ferait de cette participation un désaveu implicite de leur credo révolutionnaire.
On
n’a pourtant pas ménagé les efforts pour réduire l,opposition anarchiste. A
cet égard, comme en bien d’autres domaines, novembre a marqué un tournant décisif.
Le départ du gouvernement pour Valence provoqua une brève période de
flottement généralisé dans de nombreuses régions du pays et les anarchistes,
seule force révolutionnaire restant en place, se trouvèrent être les détenteurs
de fait du pouvoir. A Madrid, alors que tous les autres membres du gouvernement
étaient partis, deux ministres anarchistes étaient restés. Ils ne firent
cependant rien pour s’emparer des leviers de commande et au bout de quelques
jours une Junta de Defensa fut formée, à prépondérance communiste. Il y
avait deux routes ouvertes entre Madrid et Valence, une passant par Tarancón,
l’autre par Cuenca. En ce moment de sauve-qui-peut général, les anarchistes
parvinrent à contrôler ces deux points névralgiques. A Tarancón, ils
entreprirent d’intercepter tous les hommes qui fuyaient Madrid et parmi eux
les membres du gouvernement. Ceux-ci ne durent qu’à la vigoureuse personnalité
de Del Vayo de pouvoir continuer leur route. L’incident demeure néanmoins
significatif: les anarchistes ont montré qu’il fallait toujours compter avec
eux, mais il a suffi d’un homme énergique capable de parler fort et net pour
qu’ils capitulent. Les principaux dirigeants de l’U.G.T. choisirent la route
de Cuenca. Ils se trouvèrent confrontés à de sérieuses difficultés durant
quelques heures — leur vie se trouva même menacée — mais ils purent en définitive
poursuivre leur chemin sana qu’aucune condition leur soit posée. Les
insurrections anarchistes, manquant de conviction et de but précisément défini,
incitaient à une répression violente. A Valence, les anarchistes organisèrent
une grande manifestation à l’occasion d’un enterrement, manifestation qui
parut virer au coup de main. Mais faute de résolution suffisante, le cortège
fut attiré dans une souricière, des incidents éclatèrent et les anarchistes
se trouvèrent pris au piège dans une petite place, sous le feu des
mitrailleuses communistes qui tiraient de trois côtés à la fois. Ils y eut de
nombreux morts et l’élan de l’offensive anarchiste à Valence se trouva
brisé net. Quant à Tarancón — je tiens le renseignement d’une source qui
s’est révélée sûre en d’autres occasions — la ville a été bombardée
par des avions qui ne paraissaient pas appartenir au camp de Franco. A Cuenca,
il semble qu’on ait fait traîner les choses en longueur. Là, les communistes
ont confié le travail de police à la Jeunesse socialiste unifiée qui n’a
fait qu’une bouchée des «incontrôlables» anarchistes. Apparemment, les
communistes ont expérimenté à Cuenca une nouvelle tactique, celle qui
consiste à établir une habile distinction entre «bons» et «mauvais»
anarchistes. Dans l’intervalle, la Junta de Defensa avait été créée à
Madrid, les premières brigades internationales et les premières escadrilles
d’aviation russes avaient fait leur apparition et enregistré les premiers
succès à porter à l’actif du camp gouvernemental. Les anarchistes eux-mêmes
ont dû reconnaître que la discipline et l’organisation avaient leurs bons côtés.
Dans ces conditions, la distinction entre les anarchistes «officiels» et les
«incontrôlables» s’est encore accentuée.
Qui
sont en fait ces «incontrôlables»? Le sens varie suivant l’intention
politique qui préside à l’emploi de ce terme. Il arrive qu’on désigne
simplement sous ce terme les éléments criminels qui — ils sont de moins en
moins nombreux —effectuent des «expropriations» et des «exécutions» de
leur propre chef, sans aucune espèce d’autorisation, en excipant simplement
de leurs convictions anarchistes. Mais il arrive aussi que soient qualifiés
d’«incontrôlables» tous ceux qui refusent dans leur pratique le contrôle
d’un pouvoir centralisé. A ce compte-là, des dizaines de comités de village
dont les opinions sur la question agraire diffèrent de celles professées par
le ministre de l’Agriculture (le communiste Uribe) peuvent être assimilés
aux «incontrôlables» et mis sur le même plan que les criminels de droit
commun. A l’issue de la crise de novembre, la direction anarchiste a décidé
d’apporter son concours à la lutte contre les «incontrôlables». Et il
semble que ce soit à Cuenca que cette nouvelle orientation se soit pour la
première fois matérialisée. En tout cas, Cuenca, jadis place forte
anarchiste, est devenue une ville U.G.T. modèle. Le même scénario a dû se
reproduire dans des dizaines et des dizaines d’endroits au cours des dernières
semaines: une offensive anarchiste menée sans grande conviction induisant une
vigoureuse contre-attaque des communistes, de l’U.G.T. et du gouvernement,
appuyés par les nouvelles forces morales et matérielles que représentent les
brigades internationales, l’aide et l’encadrement russes, les aviateurs
russes. Avec pour résultat invariable le renforcement en force matérielle des
communistes, le ralliement à ces mêmes communistes de tout l’élément non
prolétarien et le coup d’arrêt donné à la poussée anarchiste. Les
anarchistes ont encore pour eux les éléments déjà acquis à leur cause avant
le 19 juillet, et c’est à peu près tout.
Mais
ces succès initiaux remportés sur la violence anarchiste n’étaient que le
prélude à un combat plus important se déroulant sur le terrain de graves
questions sociales. A cet égard, rien n’est plus significatif que la dispute
qui fait rage autour du C.L.U.E.A.*. Le
C.L.U.E.A. est un organisme officiel chargé de la commercialisation des récoltes
d’oranges — source vitale pour l’Espagne de devises étrangères. Placé
sous l’égide conjointe de la C.N.T. et de l’U.G.T., il supervise toutes les
branches du secteur considéré, de l’emballage aux exportateurs en passant
par les travailleurs des transports. Mais, de manière assez caractéristique,
les producteurs, c’est-à-dire les paysans, n’y sont pas représentés. Il
faut dire que ces producteurs représentent un des éléments les plus favorisés
de la paysannerie espagnole et qu’ils formaient avant la guerre civile l’épine
dorsale de la Derecha Valenciana, un groupement conservateur, catholique
et régionaliste. Un des plus sérieux observateurs en la matière me dit
qu’ils penchent pour la plupart en faveur des communistes. Techniquement
parlant, le C.L.U.E.A. fait plutôt du bon travail. Les oranges trouvent preneur
et sont acheminées partiellement par voie maritime, en quantités évidemment
plus réduites qu’en temps normal. Mais le C.L.U.E.A. parvient a honorer ses
contrats et à payer comptant ses achats à l’étranger. Il n’y a que très
peu de réclamations sur la quantité des oranges livrées. Mais la principale
source de tracas est la lutte furieuse qui oppose le C.L.U.E.A. en tant que représentant
des syndicats d’une part et les paysans et les communistes d’autre part. Le
ministère de l’Agriculture, dirigé par le communiste Uribe, attaque
violemment le C.L.U.E.A., tandis que de son côté l’organe anarchiste Fragua
Social ne ménage pas ses critiques au ministre. L’objet de la polémique
est évidemment le prix payé aux producteurs en échange de leurs oranges. En
théorie, ce prix est fixé en fonction du marché mondial. Mais le paysan
n’en a que faire, lui qui avant la guerre civile ne vendait pas ses oranges à
un organisme public mais à des grossistes locaux. Ces derniers ont été, évincés
et seuls les plus solides d’entre eux continuent à exercer leur activité en
prospectant les marchés étrangers pour le compte du C.L.U.E.A. En
contrepartie, le ministère de l’Agriculture paie d’avance au C.L.U.E.A.
cinquante pour cent de la récolte au cours du marché international, les
cinquante pour cent restants étant payables, après déduction des frais, une
fois la vente effectivement réalisée. Mais actuellement, ce deuxième
versement n’a rien de tangible, la récolte ne faisant que commencer. Et la
première moitié n’est pas versée directement aux paysans, mais au
C.L.U.E.A., qui doit répartir les fonds perçus entre les paysans, ses employés,
les transporteurs et les marins. Les communistes soutiennent qu’avec ce système,
les paysans ne touchent qu’une infime fraction des fonds avancés par le
ministère de l’Agriculture. Il n’y a aucune raison de mettre en doute le
bien-fondé de cette affirmation. De l’autre côté, les syndicats représentés
au C.L.U.E.A. et les anarchistes accusent les communistes de vouloir abolir le
contrôle syndical pour remettre le commerce des oranges entre les mains des intérêts
privés — lesquels font effectivement la loi dans la majeure partie de
l’Espagne pour ce qui est de la commercialisation des produits agricoles. Là
encore, on ne saurait nier la part de vérité contenue dans la position prise
par le C.L.U.E.A. — surtout si l’on ajoute que, toujours dans la même
optique, les négociants privés vendant les oranges sur les marchés étrangers
seraient réglés par traites payables sur les places étrangères, qu’il
n’y aurait aucun moyen de contrôler les transactions et qu’ils seraient
plus enclins à laisser leurs devises à l’étranger qu’à les rapatrier en
Espagne républicaine — quand ils ne s’en serviraient pas pour alimenter la
trésorerie des insurgés. Et le problème des devises est un problème crucial.
Les paysans ont peut-être quelque raison de se plaindre du C.L.U.E.A., mais il
n’en reste pas moins que cet organisme, qui exerce virtuellement un monopole
d’État concernant la principale source de revenus à l’exportation pour
l’Espagne, fonctionne aussi efficacement qu’on peut raisonnablement l’espérer
dans la situation présente.
*
Comité Levantino Unificado de Exportación de Agrios (N.d.T.)
Qui
a tort, qui a raison dans ce débat? J’aurais tendance à penser que, comme
c’est souvent le cas, chacune des parties en présence a raison pour ce qui
est des critiques formulées vis-à-vis de l’adversaire. Personne n’a
vraiment tort, c’est la situation qui est proprement intenable. La racine du
mal réside dans l’antagonisme profond qui oppose les syndicats a la
paysannerie aisée du verger de Valence. Seule une organisation conjointe de ces
deux éléments pourrait faire disparaître les points de friction et établir
des procédures propres à satisfaire tous les interlocuteurs. Une organisation
regroupant les seuls paysans, vouée à tomber sous la coupe de l’élément le
plus aisé, n’aurait évidemment pas les faveurs du régime actuel. Une
organisation exclusivement syndicaliste et à prédominance anarchiste, tel que
l’actuel C.L.U.E.A., ne saurait pas davantage prendre en compte les
revendications les plus naturelles des paysans. Si la paysannerie du verger était
aussi pauvre et affamée que celle de la Manche ou de l’Andalousie, le problème
ne se poserait pas. Mais, malheureusement pour le gouvernement républicain, les
oliveraies d’Andalousie sont pour la plupart aux mains des insurgés. Le
gouvernement de Valence doit compter pour sa ressource agricole principale sur
un élément social mal disposé a son égard. On retrouve là, à une échelle
réduite, le problème qui a si fort pesé sur la révolution russe, celui du «koulak»,
du paysan aisé, conservateur et mécontent de la tournure prise par les événements.
On ne peut pas dire que le gouvernement fasse preuve d’un doigté particulier
dans sa manière de traiter le problème. Il semble qu’en fin de compte les
paysans se résignent à récolter les oranges avec l’impression qu’ils vont
obtenir une avance de cinquante pour cent sur la valeur marchande, promesse qui
n’est pas tenue; et là où les promesses sont inopérantes, on fait
intervenir la «douce violence». Des incidents sérieux se sont déjà
produits. La commune de Cullera s’est soulevée, a proclamé son indépendance(!),
les habitants ont allumé les phares côtiers et ont théâtralement pointé
quelques canons sur Valence, distante de plus de vingt-cinq kilomètres. Geste
puéril qui, outre une prompte répression gouvernementale, a valu aux habitants
de se faire bombarder par les avions rebelles attirés par ce déploiement de
lumières. Mais la réaction est symptomatique. L’élément fondamental de la
situation est qu’aujourd’hui, en Espagne, les communistes ne sont pas avec
les travailleurs contre le «koulak», mais avec le «koulak» contre les
syndicats. Certains vont même jusqu’à dire qu’ils tentent de reprendre en
main les vieilles organisations catholiques pour opérer plus commodément.
Je
ne sais si cela est vrai. Reste que les communistes séduisent les riches
paysans en s’opposant au mouvement anticlérical. Ils ont exprimé leur désapprobation
à cet égard lors de la récente conférence de la Jeunesse socialiste unifiée.
Je ne pense pas qu’il se trouve beaucoup de gens pour approuver les incendies
d’églises qui ont marqué le mois de juillet; c’était un acte de
vandalisme et une erreur politique. Là où le catholicisme était moribond,
c’était inutile. Là où il était encore vigoureux, cela ne pouvait que
renforcer l’opposition à la cause républicaine. Mais la situation présente
a ceci de remarquable que la question religieuse remue assez peu les esprits.
Rien de comparable avec ce qui s’est passé à cet égard lors de la révolution
française. Pas de messes célébrées en secret, pas de prêtres allant, au péril
de leur vie, dispenser aux fidèles les bienfaits de la religion. Les
convictions — ou en tout cas les habitudes catholiques ont de profondes
racines dans la mentalité des couches défavorisées de la population, et les révolutionnaires
ne font pas exception à cette règle. Si elles ne se répercutent nullement sur
la crise actuelle du catholicisme espagnol, c’est principalement à cause de
l’attitude du clergé. Il ne s’agit pas seulement, ni même en premier lieu,
du comportement de ce clergé avant la guerre civile. Il est patent que de
nombreux membres de la hiérarchie ecclésiastique n’ont pas eu la conduite
qui aurait normalement dû être la leur. Ils ont péché par manque de savoir,
manque de souci de leurs fidèles, ils se sont montrés cupides et dissolus.
Mais tout cela aurait pu facilement être oublié si l’Église espagnole avait
racheté un passé peu reluisant en se montrant capable de gagner l’auréole
du martyre. Elle n’a pas su le faire, donnant ainsi la mesure de son état de
délabrement. De nombreux prêtres ont été surpris par les événements de
juillet et tués parce qu’ils n’ont pas su fuir à temps. Mais on a vu très
peu de prêtres retourner dans leur paroisse pour continuer, bravant les persécutions,
à distribuer les sacrements aux fidèles. Le catholicisme français a
victorieusement résisté à l’épreuve de la Révolution, en dépit de ses
errements passés, parce qu’il a su, le moment venu, fournir à la foi chrétienne
son lot de martyrs indiscutables, Rien de tel ne se produit dans l’Espagne
d’aujourd’hui. Et les fidèles, négligés par leurs pasteurs, se désintéressent
de la question. Alors que les révolutionnaires, par centaines, par milliers,
font le sacrifice de leur vie pour faire triompher leurs convictions, l’Église
catholique serait bien en peine de citer une douzaine de cas d’héroïque abnégation
au sein de son clergé. La question religieuse n’est donc pas actuellement un
problème majeur pour le gouvernement. (On ne tue plus de prêtres, on ne brûle
plus d’églises. A l’inverse, on voit les prêtres catholiques du Pays
basque consentir tous les sacrifices pour aider leurs ouailles dans la lutte
contre Franco.)
D’autres
problèmes surgissent à propos de ce casse-tête que représente la question
agraire. C’est une question à laquelle la plupart des journalistes et
observateurs étrangers s’intéressent assez peu; j’ai quant à moi
l’impression qu’il s’agit du point crucial de la révolution. Dans la
pratique, il semble que bien peu de choses aient changé depuis août en ce qui
concerne le régime de la propriété foncière. Mais un conflit politique
majeur est né des nouvelles conditions créées dans les campagnes au cours des
premiers mois du mouvement. Il est aujourd’hui beaucoup plus difficile de se
faire une idée de la situation. Les journalistes neutres se voient tout
simplement refuser les laissez-passer qui leur permettraient d’aller enquêter
sur place. Mais en puisant dans les comptes rendus journalistiques, les récits
des voyageurs et ma propre expérience acquise lors de mon voyage à Málaga,
j’ai pu rassembler un certain nombre d’informations. Nulle part les loyers
n’ont été payés aux gros propriétaires fonciers. L’effet de cette mesure
devrait être énorme puisque l’usage établi voulait que cinquante pour cent
du produit de la récolte soit affecté au paiement d’un loyer en nature. Dans
la pratique, les réquisitions directes et indirectes en réduisent sensiblement
l’intérêt pour les paysans, comme on l’a vu à propos du C.L.U.E.A. Les
grands domaines expropriés restent aux mains des comités, ou plutôt, vu le déclin
de ces comités (dont j’aurai l’occasion de reparler), aux mains des
municipalités, qui les font exploiter par les anciens travailleurs agricoles
aux mêmes conditions qu’avant. Mais il arrive — c’est notamment le cas
pour certaines terres à blé de la Manche ou exploitations de canne à sucre de
Málaga — que les domaines aient été collectivisés par les travailleurs
agricoles et soient exploités par ces derniers, sous leur propre direction.
Dans l’ensemble, la propriété paysanne n’a pas été touchée, exception
faite des terres appartenant à des amis des rebelles. Les récoltes des paysans
continuent la plupart du temps à être vendues aux négociants locaux, qui réalisent
de substantiels bénéfices. Mais dans un nombre de cas non absolument négligeable,
les terres des paysans ont été «collectivisées» par les anarchistes.
Parfois, le résultat semble assez satisfaisant, comme en témoignent les deux
ou trois orangeraies collectivisées dans la province de Murcie. Mais bien
souvent les choses ne se présentent pas sous un jour aussi heureux. (J’ai évoque
dans mon premier journal de voyage le cas d’une collectivisation ratée a
Castro del Río; depuis, le village a été occupé par les rebelles.) Les
communistes ont déclenché une grande campagne contre ce type de
collectivisation qui selon eux, est imposé par les anarchistes contre la volonté
des paysans. Et dans tous les partis, quand on veut bien se pencher sur la
question agraire, ce sont les «collectivités» paysannes qui monopolisent
l’attention.
Les
communistes ont indubitablement de très solides arguments à l’appui de leurs
thèses. Sans l’utilisation du matériel agricole moderne, tracteurs
notamment, requis par une exploitation intensive, la collectivisation ne peut
que rebuter les paysans, se condamne à demeurer inefficace et risque d’accroître
la confusion dans des villages qui connaissent déjà une situation assez pénible.
Il est difficile de décider, pour chaque cas particulier, jusqu’à quel point
ces collectivisations sont volontaires ou résultent de la contrainte.
L’important est de voir quelles sont les chances de succès de ces nouvelles
unités économiques, c’est-à-dire leurs chances d’emporter l’adhésion
des paysans dans un avenir raisonnablement proche. Le scepticisme des
communistes à cet égard me paraît très justifié. Pour rendre rentables de
grands domaines collectivisés, il faut des capitaux et des gens capables de gérer
et d’orienter la production. Ni l’un ni l’autre ne sont disponibles dans
les circonstances de la guerre civile. En fait, les collectivisations agricoles
prématurées ne sont qu’une séquelle du vieux credo anarchiste selon lequel
il serait possible de créer une nouvelle société avec le seul secours de
l’enthousiasme et de la force morale, sans se soucier des conditions pratiques
immédiates. Le ministère de l’Agriculture tente de faire prévaloir une
autre démarche: avec les devises dont il dispose, il achète du matériel
agricole, et principalement des engrais, qu’il rétrocède aux propriétaires
individuels — dans les premiers temps à des prix nettement intérieurs au
prix coûtant, aujourd’hui à un prix coûtant, c’est-à-dire bien
au-dessous des tarifs du marché normal. Mais ces prix sont encore bien trop élevés
pour la bourse du paysan espagnol moyen (lequel, dans l’état de dénuement
qui est le sien, serait plus favorable à la collectivisation que la mince
couche de riches paysans). Là encore, en ce qui concerne la collectivisation et
le matériel agricole, les communistes jouent la carte des paysans aisés contre
les pauvres et contre les anarchistes. Et les efforts de ces derniers font pitié
à voir.
Mais
le plus grave dans toute cette affaire, c’est l’attention qu’elle
monopolise indûment. La collectivisation est l’enfant chéri des anarchistes,
c’est pour eux l’os rêvé à disputer à l’adversaire. Mais ce n’est
pas pour autant l’aspect primordial du problème agraire. Tout à leurs
querelles politiciennes, communistes et anarchistes oublient que le paysan est
complètement dans le noir quant à l’attitude officielle à propos des terres
expropriées, qu’il s’agisse de celles des grands propriétaires ou de
celles des petits paysans qui ont fui ou ont été exécutés comme ennemis du régime.
Cet oubli du problème central touche parfois au grotesque. Dans la province de
Jaén (que j’ai abordée dans le compte rendu de mon premier voyage),
quatre-vingt-dix pour cent au moins de la terre se présente sous forme de
vastes domaines gérés par de puissantes personnalités. Au congrès de la
Jeunesse socialiste unifiée, un jeune paysan de là-bas s’est levé et a
assez longuement évoqué le problème de la collectivisation des misérables
parcelles que les paysans de sa région préfèrent cultiver en toute propriété
plutôt que de les voir soumises à une gestion collective. Mais il oubliait de
mentionner les immenses domaines qui sont restés aux mains de municipalités
comme celles d’Andújar et Bailén et qui, collectivisées ou parcellarisées,
permettraient aux paysans de s’accrocher à autre chose qu’aux misérables
lopins d’où ils tirent des récoltes de famine. La révolution espagnole s’était
proposé de distribuer au paysan la terre des «grands», sous forme collective
ou individuelle. Et voilà qu’on en est maintenant à ergoter sur le fait de
savoir si le peu qui appartenait déjà au paysan doit être exploité
collectivement ou individuellement.! Cette cécité devant le problème central
se retrouve dans toutes les formations politiques — communistes, socialistes
ou anarchistes, pour ne rien dire des poumistes qui préfèrent évoluer dans le
monde éthéré de l’abstraction marxiste.
Pis
encore, le paysan n’a à l’heure actuelle aucune assurance quant au fruit de
son propre labeur, sur sa propre terre. Les réquisitions sont une conséquence
inévitable de la guerre, qu’elles se fassent ouvertement ou sous le masque de
l’inflation monétaire. Le paysan ne sait pas très bien ce qu’il doit
fournir, et sait encore moins comment il sera rétribué par la suite. On le
laisse mijoter, ou plutôt bouillir dans son jus. Les riches paysans du verger
de Valence et autres régions comparables ont à tout le moins le loisir de ne
pas trop redouter l’éventualité d’une victoire des insurgés. Mais il en
va autrement dans la majeure partie de l’Espagne. Que les rebelles avancent,
et des milliers et des milliers de paysans doivent abandonner leur logis. Et ce
n’est pas seulement pour se mettre à l’abri des bombes et des obus: ils
pourraient se réfugier dans la montagne et revenir chez eux au bout de quelques
jours. S’ils choisissent l’exode, c’est parce qu’ils ont une peur
mortelle des rebelles. Ils ont entendu les récits des paysans chassés de leurs
villages par l’avance des troupes de Franco: il n’était question que d’exécutions
et d’impitoyable répression. Dans la grande majorité, la paysannerie
espagnole est pauvre et habituée à regarder le propriétaire foncier, la
police, l’armée et même le prêtre comme autant d’ennemis naturels dont il
s’agit maintenant de se protéger en cherchant refuge derrière les lignes républicaines.
Mais en même temps, cette paysannerie a fourni très peu de volontaires aux
troupes gouvernementales et, en contraste frappant avec ce que l’on observait
dans les premiers mois, la défense spontanée des villages est devenue
l’exception plutôt que la règle. Les paysans ont tous les motifs de fuir,
mais aucune raison précise de se battre. Les rebelles peuvent leur prendre
beaucoup, mais la république ne leur a rien accordé de tangible. Leur attitude
est en accord avec cette situation.
Mais
s’il n’y a pratiquement pas de volontaires pour l’armée dans les
villages, il n’y a pas non plus de résistance à la conscription. Globalement
parlant, tous les hommes entre vingt et trente ans devraient porter les armes.
Mais en raison des insuffisances de l’état civil, tous ceux qui le veulent
peuvent facilement échapper à la conscription. Et pourtant, la majorité des
jeunes gens concernés se présentent spontanément dans les bureaux de mairie
et regardent comme une indignité le fait d’être écartés du service en
raison d’un défaut physique. Mais il y a une marge entre le moment où l’on
est reconnu bon pour le service et celui où on arrive au front. Si l’un de
ces jeunes gens se découvre une invincible allergie à la discipline militaire
— ce qui est fréquent — il ne lui est pas difficile de regagner son village
natal et de là d’échapper à tout contrôle sérieux. Cela dit, il faut
cependant garder présent à l’esprit qu’il n’y aurait de toute façon pas
assez de fusils pour armer tous les hommes susceptibles d’être mis en ligne
par le gouvernement. Il est donc sans grand intérêt de forcer les éléments récalcitrants
à se battre. Le service militaire obligatoire est le principal cheval de
bataille du Parti communiste (avec l’exigence réitérée d’un commandement
unique), mais sa mise en œuvre dépend, par-delà l’aval des instances
officielles, d’une solution satisfaisante apportée au problème de
l’armement. Les jeunes hommes qui partent à la guerre sont répartis au sein
de «brigades mixtes» — une institution qui rappelle le fameux amalgame
de la révolution française. Ces brigades associent d’anciens volontaires des
milices aux nouveaux conscrits. Naturellement, l’organisation milicienne en
tant que telle a disparu. Les chefs militaires sont nommés, la
discipline refait son apparition. Mais ces brigades mixtes n’existent
pas partout en Espagne. Dans certaines régions, à Málaga par exemple, on
continue à appliquer l’ancien système basé exclusivement sur le
volontariat, sans que cela puisse s’expliquer autrement que par la lenteur
avec laquelle s’effectue la réorganisation. Il y a encore des colonnes
anarchistes unifiées sous l’appellation de milicias confederales, mais
étant donné leur vocation farouchement militante, elles répugnent à accepter
des recrues à l’orientation politique incertaine.
Car
après tout, la formation d’une armée républicaine unifiée est chose plus
facile à réclamer qu’à réaliser. Bien que se faisant les champions de la réorganisation
en cours, les communistes n’en ont pas moins leur domaine réservé, le «5e
régiment» qui, à l’heure actuelle, est tout ce qu’on veut sauf un «régiment».
Fort de soixante à soixante-dix mille hommes, il constitue, de loin, la plus
puissante unité militaire dont dispose la république. Parmi ses trente-deux
brigades se trouvent les brigades internationales qui ont joué un rôle si
important dans la défense de Madrid. Le 5e régiment ne compte pas
que des communistes dans ses rangs; il y a même une brigade formée
principalement d’anarchistes étrangers. Mais l’autorité exercée au sommet
et l’orientation politique générale reflètent bien la prépondérance
communiste. On parle de dissoudre le 5e régiment et de l’intégrer
à l’armée régulière de la république, mais jusqu’à présent rien n’a
été fait dans ce sens, et l’on voit mal comment cela pourrait se faire tant
que les autres groupes politiques gardent leurs propres formations militaires.
Il n’est peut-être pas exagéré d’affirmer que dans une situation révolutionnaire,
la création d’une armée unifiée passe par l’unification totale de la
direction politique. Cela, bien sûr, tout un chacun le souhaite, à condition
que cela se fasse au profit de son propre parti. Une direction politique unifiée
impliquerait l’existence d’un accord sur la politique à tenir dans l’immédiat.
C’est précisément ce qui manque. En attendant, tout le monde s’accorde à
reconnaître que les communistes ont fourni à la république ses meilleures
troupes. C’est indubitablement leur mérite principal.
Mais
à côté de cela, ils s’efforcent d’introduire dans la vie civile les méthodes
de la discipline militaire. J’ai déjà parlé de leur désir d’arriver à
un parti politique unique. Un autre aspect de cette tendance se manifeste dans
leur hostilité aux comités. Cela ne prend pas des formes aussi violentes en
Espagne proprement dite qu’en Catalogne, mais on n’en assiste pas moins au déploiement
systématique d’une tactique visant à la dissolution des comités politiques,
ces embryons d’un système de soviets à l’espagnole. Dans l’ensemble, les
communistes n’ont pas encore obtenu à cet égard tout ce qu’ils souhaitent
mais ils sont en bonne voie pour parvenir à leurs fins. A cet effet, leur arme
de prédilection est la reforme communale. Un décret ministériel a dessiné
les grandes lignes d’une réforme des ayuntamientos, des municipalités. A
l’avenir, elles ne comprendront plus que des représentants des syndicats et
autres organisations de masse, mais avec l’alcalde, le maire, à leur tête.
L’alcalde est nommé par le gouverneur civil de la province, qui est lui-même
nommé par le gouvernement. Les membres de l’ayuntamiento, quant à eux, sont
désignés par leurs organisations
politiques et syndicales respectives. Du point de vue technique, il n’y a pas
grande différence entre les comités et ces ayuntamientos nouveau style. Les
comités étaient aussi formés de représentants des partis et des syndicats désignés
par leurs organisations respectives. Apparemment, la seule différence réside
en ceci que les comites ne fonctionnaient pas sous la présidence de
l’alcalde. Mais en réalité, la différence est infiniment plus importante.
L’alcalde, pour peu qu’il ait quelques capacités, ne tardera pas à exercer
une influence prépondérante au sein de cette assemblée — et c’est un
homme du gouvernement central. En outre, l’ayuntamiento est une institution
officielle qui, à la différence du comité, ne doit pas se référer dans ses
actions au «droit naturel et imprescriptible de la révolution» mais aux édits
de la loi. Faute de quoi ses décisions sont nulles et non avenues, et
l’alcalde est là pour veiller au respect de la légalité.
Dans
ce contexte, il est une considération qu’on ne saurait négliger.
Officiellement, le gouvernement de Valence lutte pour une «république
parlementaire et démocratique». Cela dit, dans la conjoncture présente, il ne
peut s’agir là que d’un programme et non d’une réalité s’appliquant
à la politique nationale. Anarchistes et trotskystes ne sont pas représentés
aux Cortès, les premiers parce qu’ils ont refusé de présenter des
candidats, les autres parce que trop faibles pour le faire. Il n’y a donc pas
d’opposition au sein des Cortès, dont l’activité se résume à tenir des réunions
aussi espacées dans le temps que la législation le permet réunions qui
aboutissent au vote à l’unanimité de quelques résolutions. Récemment, une
loi d’urgence a délivré les Cortès de l’obligation qui leur était faite
de se réunir à intervalles réguliers. Mais dans la sphère de
l’administration municipale, la démocratie républicaine et parlementaire
pourrait et devrait être une réalité. Le climat d’une guerre civile suppose
bien sûr certaines restrictions. Mais la réforme municipale que je viens d’évoquer
n’introduit pas de restrictions prises à titre de mesure d’urgence. Ce
n’est pas du tout son but. Elle abolit totalement les élections qu’elle
remplace pan la nomination de représentants des différents partis, et
ce non pas sur la base d’une représentation proportionnelle tenant compte de
l’audience de ces partis, mais sur la base de la parité. En pratique, on
aboutit à ceci que le conseil municipal est formé une fois que le secrétaire,
local de l’U.G.T., le secrétaire des communistes, le président du groupe républicain
local et les représentants des anarchistes — s’il s’en trouve — sont
parvenus à un accord.
La
démocratie municipale se trouve ainsi abolie. Je ne crois pas que ce soit
l’effet d’un hasard. La loi en question a été soigneusement étudiée. Et
l’on ne peut voir là l’influence de certains traits propres aux municipalités
espagnoles. Pour interpréter correctement le phénomène, il faut se souvenir
que socialistes, communistes et républicains ne sont généralement pas divisés,
malgré l’émergence fréquente de rivalités d’ordre personnel. La loi
confie l’administration municipale aux appareils bureaucratiques des partis
qui se voient garantir des droits égaux, sans qu’on se soucie de prendre en
compte les desiderata de la population. Si des élections avaient lieu — même
en écartant strictement tous les sympathisants de Franco — les problèmes
vitaux de l’heure se transformeraient en tremplins électoralistes et les
diverses bureaucraties de parti devraient bien prendre en compte, aussi peu que
ce soit, les aspirations de l’électorat pour assurer l’élection de leurs
candidats. Voilà précisément ce que tous les partis veulent éviter. Le
besoin absolu d’unité dans le cadre d’une guerre civile est un argument
respectable, mais qui ne saurait plaider en faveur d’une réforme n’ayant
pas le caractère d’une mesure d’urgence. Cette réforme municipale marque
une étape importante sur le chemin d’une dictature exercée par les
bureaucraties de parti et non, comme on l’affirme, vers une démocratie républicaine
et parlementaire. La seule différence avec ce qu’on observe aujourd’hui en
Russie est la suivante: en Russie, la bureaucratie dirigeante appartient à un
seul parti, alors qu’en Espagne elle est encore partagée entre trois ou
quatre formations. Mais ces formations tendent de plus en plus à faire litière
des antagonismes historiques qui les opposaient pour tendre vers l’unité
politique, nonobstant les rivalités de clans. Si l’époque des comités a
marqué le stade anarchiste et «soviétique» de la révolution, la nouvelle
loi municipale renvoie au stade bureaucratique. On mesure l’effondrement des
positions théoriques anarchistes quand on considère que ceux-ci ont accepté,
après avoir quelque peu barguigné pour la forme, l’application aux
municipalités du régime politique le plus violemment contraire à leurs idéaux.
A
présent, on se trouve encore dans une période de transition et de désorganisation,
pour cette question comme pour bien d’autres. L’ancien service civil se
maintient, mais il a presque partout perdu toute son autorité en juillet, et il
n’en a retrouvé depuis qu’une faible parcelle. En face, les comités
politiques sont en pleine désagrégation, en partie par manque de
reconnaissance officielle, en partie parce que minés de l’intérieur par les
communistes, en partie enfin parce que la ferveur populaire qui les avait portés
au premier plan de la scène politique a bien décru. Il s’en faut de beaucoup
que les nouvelles municipalités fonctionnent partout de manière normale.
Mieux, il existe dans chaque ville et village une multitude de comités chargés
de tâches spécifiques variées telles que le recrutement, le ravitaillement,
la police, le contrôle des véhicules, des armements, du cantonnement, etc.,
formés généralement sur une base pluripartite. Ces comités tiraient à
l’origine leur autorité du comité politique dont ils étaient des émanations.
Ils continuent aujourd’hui à fonctionner, parce qu’ils sont indispensables,
mais sans aucune autorité incontestable qui les coiffe. On n’a plus affaire,
comme en août, à un double régime — d’un côté la bureaucratie, de
l’autre les soviets — mais à une sorte d’administration polycéphale. Les
courants révolutionnaires ont été endigués, mais aucune organisation
centrale n’est venue se substituer à eux. Cette pluralité de forces
politiques et administratives indépendantes a pour principale conséquence de
bloquer toute tentative de régénération du Gouvernement.
MALAGA
Pendant
que je séjournais à Valence, l’offensive des insurgés sur Málaga, qui
avait été lancée le jour même de mon arrivée en Espagne, a été enrayée
après quelques succès initiaux. Mais comme chacun s’attendait à
d’importants événements dans ce secteur, j’ai décidé de m’y rendre. Le
voyage m’a pris trois jours — du matin du 29 janvier au matin du 1er
février.
Je
ne savais jusqu’ici pas grand-chose de la révolution dans cette partie de
l’Espagne. Mais quelle différence avec ce que j’avais vu dans les campagnes
en août et en septembre! Dans les villages, il y a des comités; c’est du
moins ce qu’on entend dire en échangeant des propos autour de la table où on
mange. Mais ces comités ne signifient plus grand-chose pour les villageois. En
septembre, il suffisait d’évoquer «le comité» pour qu’on vous parle
aussitôt du «comité politique» qui, en tant que dépositaire de l’autorité,
primordiale, se différenciait nettement dans l’esprit de la population de
tous les sous-comités qui pouvaient fonctionner sous ses auspices. Maintenant,
quand on demande où se trouve le siège du comité, il arrive qu’on tombe sur
des gens qui ne savent même pas ce que c’est. D’autres fois, on a droit à
tout un choix de comités. «Vous cherchez le comité de l’U.G.T.? Ou celui de
la C.N.T.? Ou celui des transports, pour l’essence?» Je précise: «Non, le
comité politique.» Non, on ne connaît pas. Ah, si, il y a bien un comité du
Front populaire, le comité de enlace, qui a pour tâche de faire le lien
entre les différents partis. Mais à l’endroit où cela m’est arrivé, ce
comité avait gardé certaines de ses anciennes prérogatives, et notamment les
fonctions de polices. Des agents placés sous l’autorité de ce comité nous
ont arrêtés dans les rues et nous ont demandé de montrer nos papiers. C’est
aussi le seul endroit — Lorca — où nous ayons vu, dans tout notre voyage,
des patrouilles routières organisées par les villageois eux-mêmes. «Halte ou
feu!», proclamaient de grands panneaux placés aux deux entrées du village.
En
août et septembre, les arrêts et fouilles systématiques des véhicules dans
chaque village étaient plutôt gênants qu’autre chose et, passé les
premiers jours, d’une utilité assez sujette à caution quant au combat mené
contre la contre-révolution. Mais ces contrôles témoignaient de l’ardent désir
des villageois de faire tout ce qui était en leur pouvoir pour s’opposer aux
rebelles et symbolisaient en même temps un aspect du système des soviets.
Dans
les endroits les plus reculés, les paysans et travailleurs avaient préféré
se dispenser des services de la guardia et des autres forces de police pour
assurer eux-mêmes le contrôle des routes. A présent, c’est le contraire. La
gêne que représentait ces centaines de petites formations policières opérant
de manière autonome dans chaque village a disparu, mais avec elle a aussi
disparu l’intérêt passionné que chacun portait au déroulement de la guerre
civile. Et cette indifférence croissante des masses a entraîné la réapparition
de l’ancienne police. La route est encore gardée en certains points, mais pas
par des civils armés ou des miliciens: on retrouve les forces de l’ordre
traditionnelles, gardes civils et asaltos. Le bref intermède qu’a constitué
le système de soviets à l’espagnole est pratiquement terminé.
Il
en va différemment pour les partis politiques. Ils ne craignent pas de se
manifester; de nombreuses banderoles, davantage en fait que dans le nord. Des
quantités d’affiches, certaines réalisées sur place, d’autres expédiées
du nord (cela est surtout vrai pour la C.N.T.). Et même des affiches imprimées
à Barcelone et portant des inscriptions en catalan. Dans la province
d’Alicante, la C.N.T. est prépondérante. Plus au sud, entre Murcie et Málaga,
les forces de la C.N.T. et de l’U.G.T. semblent s’équilibrer. Ici comme
ailleurs, l’U.G.T. a dû élargir considérablement son audience. Avant, la région
avait la réputation d’être une chasse gardée des anarchistes.
L’impression
générale est que la guerre a pesé ici moins lourdement que dans les grandes
villes du nord. Le ravitaillement est encore très bien assuré. L’essence
semble facilement disponible, sinon pour les étrangers du moins pour les
populations locales. En tout cas, on voit beaucoup plus d’autos en circulation
que dans le nord. (Il y a quelques jours, des mesures de rationnement
draconiennes ont été prises à Valence concernant l’essence, mesures qui
rendaient pratiquement impossible aux journalistes de se procurer un véhicule.)
A l’exception de Cartagène (où nous ne sommes pas passés) cette région du
pays a très, peu souffert des bombardements aériens. Alicante a bien été
bombardée pendant sept heures d’affilée au mois de novembre, mais les dégâts
ont été minimes et depuis rien ne s’est passé. A Almería, près du front,
la situation est tout autre, à tous égards.
Si
l’on met à part la Catalogne, la région qui s’étend entre Valence et
Almería était sans doute la partie la moins tourmentée de l’Espagne républicaine
à l’époque où je l’ai traversée. Et les affrontements politiques etaient
visiblement beaucoup moins graves qu’en Catalogne. Mais la guerre se rappelle
à tout instant à votre attention. A Alicante et Murcie, comme à Almería, les
plus belles places et avenues sont défigurées par des abris antibombes mis en
place à la va-vite. Précaution tragiquement nécessaire dans cette Espagne méridionale
où les murs des bâtisses les plus impressionnantes ne sont guère plus épais
que du papier. Le contingent allemand des brigades internationales se trouvait
stationné à Murcie quand j’y suis passé; dans la ville cohabitaient les «Aryens»
typiques, représentants du prolétariat allemand en exil, et les Juifs
polonais, portant le même uniforme et servant dans les mêmes unités. Les
Juifs polonais — ils sont nombreux — qui se battent pour la cause républicaine
ont été intégrés au contingent allemand parce qu’ils comprenaient tous la
langue allemande et qu’il était impossible d’improviser un encadrement
parlant yiddish. Cela dit, Murcie était remplie de blessés. Et chaque petite
ville que nous avons traversée avait un champ d’aviation, une école
d’artillerie, un terrain d’instruction ou un dépôt de véhicules
militaires. Pas un endroit où la guerre n’ait laissé son empreinte.
Les
choses deviennent plus sérieuses à Almería. La ville a été bombardée à
plusieurs reprises et, en plein mois de janvier, les gens préféraient dormir
dans les champs! (L’hiver n’est pas aussi doux qu’on serait tenté de le
croire dans ces régions montagneuses du sud de l’Espagne). La nourriture est
rare. La ville abrite un nombre considérable de réfugiés, venant parfois de
Madrid. Un jour, ils ont complètement envahi le hall de notre hôtel. Et pas un
véhicule disponible, pas même l’autocar qui assure la ligne régulière
Almería-Málaga. Le gouverneur civil avait eu des troupes et des armements à
diriger sur Málaga, et rien pour les acheminer. Étant un homme d’une
exceptionnelle énergie (en tout cas pour un gouverneur civil espagnol), il a
tout bonnement réquisitionné tous les véhicules qui se trouvaient. présents
à Almería, sans exception et sans tenir compte de leur origine ou de leur
destination. Pour être sûr que cette mesure serait bien appliquée, il a fait
poster des gardes aux entrées de la ville avec mission de réquisitionner tout
véhicule qui se présenterait, que ce soit pour entrer ou pour sortir. Je me
suis donc retrouvé là, incapable de faire quoi que ce soit. Après une journée
d’attente exaspérée et de démarches infructueuses pour trouver une voiture,
je décidai de jouer mon va-tout, et n’eus qu’à m’en féliciter. Je
savais que les journalistes n’étaient pas autorisés à emprunter les véhicules
affectés au transport des troupes, mais, confiant dans la valeur des documents
dont j’étais muni, je tentai ma chance et fus accepté.
C’est
ainsi que vers six heures et demie de l’après-midi, alors qu’il commençait
à faire sombre, je montai à bord du véhicule du commandant des renforts
acheminés vers Málaga. C’était, je crois, un spécimen assez caractéristique
de la nouvelle classe d’officiers en fonction. Il avait servi cinq ans comme
sergent au Maroc et participé à la campagne de Primo de Rivera contre
Abd-el-Krim. Puis il avait résilié son contrat, s’était tourné vers les
chemins de fer et avait obtenu un emploi de technicien à la Gare du Nord de
Madrid, une des places fortes de l’U.G.T. Là, il etait devenu syndicaliste et
socialiste. Quand la guerre civile avait éclaté, il avait repris du service
dans l’armée républicaine avec le grade de lieutenant et avait bientôt été
promu capitaine. Il avait commandé les troupes qu’il conduisait actuellement
vers Málaga pendant trois mois à Madrid, à la Casa del Campo. Ses hommes
l’aimaient visiblement, mais sans cette déférence qu’on observe dans les
armées européennes traditionnelles. Ils le traitaient absolument comme un égal.
Du
point de vue militaire, la route qui relie Almería à Málaga est périlleuse.
Elle longe presque tout le temps la côte et les rebelles ont la maîtrise de la
mer. En plusieurs endroits, elle se trouve, pendant un bon nombre de kilomètres,
prise entre une falaise plongeant abruptement vers la mer d’un coté, et des
rochers impressionnants de l’autre. Un bombardement aérien ou une
intervention de bâtiments de guerre se serait inévitablement soldé par un désastre
pour notre convoi. Et pourtant, nous progressions avec une totale absence de précautions.
Les lumières n’étaient même pas éteintes, ni simplement bleuies. Personne
ne se souciait de faire respecter une distance minimum de sécurité entre les véhicules.
Il aurait suffi de quelques obus pour détruire entièrement le convoi,
clairement visible de la mer par cette nuit illuminée par la lune. A mi-chemin
entre Almería et Malaga se trouve la petite ville de Motril. Au cours de leur
première offensive contre Màlaga, les insurgés basés à Grenade sont
parvenus à moins de treize kilomètres de Motril, alors qu’ils s’efforçaient
de couper la route de communication. Sur ce point de notre itinéraire, le
convoi se trouve bloqué pendant près d’une heure par l’engorgement du
trafic. Il paraît qu’après Motril, la route principale a été ravagée par
des inondations. La route a été bombardée à de nombreuses reprises entre Málaga
et Almería, et chaque fois promptement remise en état. Que les dégâts en ce
point particulier aient été dus aux inondations ou aux bombardements, je ne
saurais me prononcer à coup sûr. Quoi qu’il en soit, le pont détruit n’a
pas été rétabli depuis une semaine et nous devons faire un long détour. Nous
commençons par emprunter des pistes défoncées et échouons finalement dans le
lit de la rivière, pleine d’eau. C’en est trop pour notre véhicule qui
s’arrête et refuse obstinément tout service. Nous devons prendre place à
bord d’un des gros camions qui transportent les soldats. Un convoi de canons,
dont l’utilité se faisait urgemment sentir à Malaga, n’a pu passer. Comme
les insurgés tiennent la mer, les lenteurs apportées à la remise en état du
pont de Motril ont laissé les combattants de Málaga sans artillerie. Ce
n’est que dans les derniers jours que quelques canons ont pu être acheminés.
Dans
le camion, je fais connaissance avec des soldats de la base, du type de ceux qui
ont combattu pour la défense de Madrid. Ils ne ressemblent en rien aux anciens
miliciens. Ils sont tous très jeunes, conscrits pour la plupart, et ont un
comportement on ne peut plus militaire. «Militaire» devant s’entendre non
pas au sens de l’aptitude à manœuvrer ou à parader (encore qu’ils
paraissent très corrects de ce côté-là) mais par rapport à une certaine
conception des choses. De toute la nuit, la politique n’est pas abordée une
seule fois. La conversation roule sur l’intendance, les armements, les
combats, les cantonnements. A un moment, un bruit suspect nous fait craindre une
attaque aérienne de l’ennemi. Mais les hommes ont l’habitude et ils ne
paraissent pas particulièrement inquiets, bien que notre situation soit loin
d’être enviable en cas de bombardement sur cette portion de route. A cinq
heures, nous arrivons à Nerja, à vingt-cinq kilomètres de Málaga, où fait
halte notre convoi. Les hommes de mon camion et leur capitaine se dirigent vers
un théâtre où ils ont des billets de logement. En quelques minutes, la salle
est vidée de ses sièges et transformée en dortoir, sans désordre et sans
dommages pour le mobilier. Un bon point par rapport à ce que j’avais vu du
cantonnement de la milice en août. Visiblement, ce n’est plus à un
rassemblement de croisés politiques mais à une armée de soldats réguliers
que j’ai affaire.
Je
dors deux heures puis nous reprenons le chemin de Málaga dans l’autocar qui
assure le service normal sur cette portion du trajet. Les nuages s’amoncellent
et il ne tarde pas à pleuvoir à verse. Au début, cela m’ennuie, mais dès
que j’entre dam la ville, vers neuf heures du matin, je décerne à cette
pluie un grand satisfecit reconnaissant. Pendant quelques heures au moins, elle
conjurera les bombardements. Málaga m’a fait une impression épouvantable.
Il est difficile de faire précisément le partage des atrocités, Je suis entré dans la ville par les faubourgs ouvriers. Quelques maisons ont été détruites par les canons de la marine franquiste. Au début, je me dis que les dégâts ne sont pas aussi considérables qu’on aurait pu s’y attendre. Je ne tarde pas à changer d’avis. Tout de suite après, je traverse le quartier élégant de Calera. Ce n’est qu’un monceau de ruines, la foule y a mis le feu dès les premiers jours. Quelques hôtels sont encore debout. Le plus grand, le Miramar, a été réquisitionné et transformé en hôpital. Des demeures jadis habitées par les riches, il ne reste que les murs. Il est impo