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III

LE DEUXIÈME VOYAGE

 

A mon retour en Espagne, vers la mi-janvier 1937, j’ai trouvé une situation profondément changée de nombreux égards. Et notamment en ce qui concerne les facilités accordées aux journalistes: la liberté d’aller et venir à travers le pays était devenue un privilège réservé à ceux qui pouvaient donner des gages d’allégeance vis-à-vis d’un parti. J’en ai pour ma part fait plus d’une fois l’expérience, pour des raisons qui apparaîtront à la lecture des pages suivantes. C’est pourquoi j’ai choisi d’abandonner la méthode des notes prises au jour le jour.

D’un autre côté, j’ai pu me faire une idée plus nette des problèmes politiques généraux, en partie grâce aux nouveaux contacts établis, en partie du fait de ma meilleure connaissance de la situation et enfin parce que cette guerre civile qui s’éternise permet dès à présent de formuler des généralisations fondées sur un matériau plus étoffé. J’ai donc décidé, au bout de quelques jours, de faire porter mes efforts d’analyse non plus sur la diversité des situations régionales mais plutôt sur les grands problèmes politiques que pose la situation actuelle. J’ai consigné dans les pages qui suivent les résultats de cette étude, sans pour autant sacrifier les réflexions qui me sont venues spontanément à l’esprit au fil des événements.

Le texte a été rédigé au cours du voyage lui-méme. Il épouse au plus près le déroulement de mes analyses et observations. La partie concernant la Catalogne a été achevée quelques jours après mon arrivée à Valence, celle intéressant Málaga juste après mon retour de là-bas et le restant dans les jours qui ont suivi mon départ d’Espagne. L’ensemble demeure le récit d’un témoin oculaire, la retranscription d’événements saisis, à chaud sous la pression de l’actualité.

C’est pourquoi je pense qu’il serait vain de modifier ce compte rendu en fonction des dernières semaines écoulées. Les mois de janvier et février — période sur laquelle portent mes observations — ne sont qu’un épisode dans le long déroulement de cette guerre civile espagnole, épisode qui n’a pas en soi plus de poids que ceux qui ont précédé ou ceux qui pourront suivre. Mais il s’est trouvé qu’il coïncidait avec la période désastreuse qui a culminé, politiquement parlant, avec une crise gouvernementale apparemment inextricable, avec la disparition de la scène du général Kléber et le rappel de M. Rosenberg, et du point de vue militaire, avec la catastrophe de Málaga et la défaite de Jarama. Mes observations portent sur cette période bien précise, et non sur la guerre civile espagnole considérée d’un point de vue général, guerre qui est de toute évidence entrée dans une nouvelle phase avec la bataille de Guadalajara. On trouvera des notations sur cette dernière phase réunies dans un appendice qui essayera de donner un point de vue aussi documenté que le permet la faible masse d’informations accessibles à un observateur étranger.

Mais si, depuis la mi-mars, les événements ont pris un tour plus favorable pour le camp républicain, tant sur le plan militaire qu’en ce qui concerne la scène politique, ce serait une erreur que de négliger les enseignements fournis par deux mois catastrophiques. Chaque étape du cours des événements laisse son empreinte sur les étapes suivants. La victoire initiale des travailleurs dans les rues de Madrid et de Barcelone a amorcé un processus de révolution sociale qui a continué à agir en profondeur, même s’il a tourné court. La nationalisation de l’industrie en Catalogne n’est qu’un exemple parmi d’autres de ces effets à long terme. Les revers de septembre et octobre ont obligé les antifascistes espagnols à faire appel à l’aide soviétique, et donc à donner à la Russie un pouvoir de pression qu’elle n’avait pas jusque-là. Cette phase de revers est terminée, mais elle continue à peser sur le cours de la guerre civile, tant du point de vue politique que du point de vue militaire. La phase de la réaction politique, des tendances «totalitaires» et des nouveaux revers militaires enregistrés aux mois de janvier et février ne manquera pas non plus d’imprimer sa marque sur le futur. Le courant semble se renverser sur le plan militaire, en tout cas pour le moment, mais le phénomène que constitue l’émergence des tendances totalitaires demeure et demeurera. A présent, la victoire ou la défaite des forces gouvernementales dépend davantage des capacités de la machine militaire et administrative que de l’élan spontané d’un peuple en armes. C’est, je le répète, sur ce terrain que se joue le sort de l’Espagne. Dans l’Histoire rien ne se perd: toute action, toute politique trouve sa récompense dans le cours ultérieur des événements — récompense devant naturellement s’entendre au sens politique et non au sens moral. C’est pourquoi il est du devoir de l’historien de cerner au mieux la forme concrète des choses dans des situations concrètes. C’est pourquoi j’ai préféré livrer ma description telle quelle plutôt que de me livrer à des vaticinia ex evento.

 

RETOUR A BARCELONE

 

Mon second séjour en Espagne a au moins un point commun avec le premier: les rumeurs. Mes amis et connaissances commencent par me renouveler les descriptions horrifiques du passage de la frontière auxquelles j’avais déjà eu droit la première fois. Les autorités françaises s’ingénient par tous les moyens à dissuader les voyageurs; en face, le comité espagnol soumet chaque étranger à une fouille aussi sévère qu’humiliante. En fait, rien de tel ne se produit. Le passage est encore plus facile que la première fois. Du côté français, on se borne à faire signer à chaque voyageur un formulaire attestant qu’il passe la frontière à ses risques et périls et renonce d’avance à toute action contre la compagnie de chemin de fer en cas d’accident. Le tunnel qui fait la liaison entre Cerbère et Port-Bou a été plusieurs fois pris pour cible par l’artillerie du croiseur rebelle Canarias — sans grand résultat. Je bénéficie toutefois d’un passage sans histoire grâce à la présence d’un bâtiment de guerre gouvernemental croisant près de la frontière, qui interdit toute incursion maritime.

Le train est rempli de volontaires pour la brigade internationale, venus pour la plupart d’outre-Atlantique: Canadiens, Américains, Cubains, Mexicains, Philippins; au total une assemblée haute en couleurs. Ils sont tous convenablement équipés en bottes et vestes et, si l’on en juge par leur aspect physique, aucun d’eux ne s’est enrôlé pour échapper à sa condition de chômeur. Il semble que ce soit plutôt l’attrait de l’aventure, le goût du combat qui ait été déterminant. Il y a parmi eux de splendides soldats en puissance. Ils forment une bande de joyeux drilles plutôt bruyante et aux divers arrêts les buffets de gare font, grâce à eux, des affaires en or. Ils descendent tous à Perpignan où fonctionne un centre du Parti communiste qui soumet les voluntaires à un dernier cribagle avant l’entrée en Espagne. Deux jours plus tard, ces hommes arriveront à Barcelone, sous les acclamations de la foule. Les autorités françaises n’auront rien fait pour gêner leur passage.

Voilà pour le versant français des Pyrénées. Du côté espagnol règne une ambiance tout aussi bon enfant, compte tenu de la situation. Pas de fouille, une simple vérification destinée à s’assurer qu’on n’introduit pas de devises étrangères. Le comité politique est toujours en place et je dois à nouveau montrer mes documents. Mais, pour des raisons de commodité, il a désormais installé ses représentants dans la gare même. J’ai l’impression qu’à la différence du mois d’août, les anarchistes sont maintenant en majorité dans ce comité. Ils se montrent courtois et amicaux à mon égard.

Comme en août, le train, comportant des compartiments de première et de troisième classe et une voiture-restaurant, part et arrive à l’heure. Mais cette fois, le paysage a changé, on a vraiment l’impression de se trouver dans un pays en guerre. Tout au long du littoral, on aperçoit des détachements armés et des tranchées ont été creusées pour parer à une offensive maritime. Autant, que je puisse en juger, ces tranchées rempliraient leur rôle en cas d’assaut des forces rebelles mais seraient tout à fait inefficaces face à une marine moderne. Changement total en ce qui concerne l’allure générale des troupes: il y a maintenant une différence bien marquée entre officiers et hommes du rang, les premiers se signalant par leurs galons et leurs uniformes plus soignés. Les forces de police d’avant la révolution, asaltos et guardia civil (devenue guardia nacional republicana) se font tout particulièrement remarquer. Les gardes d’assaut portent à nouveau leur fringante tenue bleu marine et la casquette à visière, tandis que les gardes civils ont troqué leurs tricornes d’opérette contre de sobres calots verts. Ils ne font pas plus les uns que les autres le moindre effort de prolétarisation vestimentaire. La tenue des simples soldats n’est pas encore totalement uniformisée mais le style bariolé, «à la Robin des Bois», qui avait naguère la faveur des miliciens est totalement passé de mode. Très peu de sigles de parti en évidence sui le calot: la plupart des hommes n’arborent aucune marque d’appartenance politique. Un soldat anarchiste qui voyage dans mon compartiment n’emploie même plus le terme de «milice» mais parle de «l’armée». La voiturerestaurant est envahie par les officiers et les aviateurs; je ne crois pas y avoir vu un seul homme du rang. On y trouve à boire, mais pratiquement rien à manger.

L’arrivée à Barcelone me provoque à nouveau un choc, mais de sens radicalement inverse à celui que j’avais éprouvé au mois d’août. Au foisonnement de signes révélant le surgissement d’une dictature ouvrière s’est substitué un effort consciencieux pour oblitérer ces mêmes signes. Plus de barricades dans les rues, plus d’autos barbouillées de sigles révolutionnaires sillonnant la ville, des hommes en foulard rouge aux portières. Plus d’ouvriers en vêtements civils portant le fusil à l’épaule. Très peu en fait d’hommes armés, si l’on excepte les asaltos et les guardias se pavanant dans leurs beaux uniformes. Plus de grands rassemblements de foule et de véhicules devant les sièges de parti. Le rouge des drapeaux et des inscriptions murales qui, en août, sautait à tout moment à la vue, s’est terni. Pas d’élément ostensiblement «bourgeois» dans la rue; il est certain que les véritables riches, s’il en reste, préfèrent ne pas trop s’afficher en public. Mais les Ramblas ont un aspect nettement moins ouvrier qu’il y a quelques mois. En août, sortir en chapeau était un acte risqué; à présent, personne ne semble prêter attention à ce détail et les élégantes n’ont pas de scrupule à revêtir leurs plus affriolants atours. Quelques restaurants et dancings à la mode ont rouvert leurs portes et trouvent des amateurs. En un mot, l’élément «petit-bourgeois» — négociants, commerçants, membres des professions libérales, etc. — a non seulement fait sa réapparition, mais c’est lui qui imprime son ton à l’atmosphère de la ville. L’hôtel Continental où, en août, je me trouvais un des rares journalistes perdu au milieu d’une foule de miliciens, a repris son visage d’avant la révolution. La milice a disparu, les chambres sont à présent occupées par des hôtes payants plutôt bien vêtus et les affaires semblent fort bien marcher pour la direction.

L’esprit révolutionnaire n’est pas la seule victime de ce changement: la guerre elle-même s’est éloignée. A Valence, où j’aurai l’occasion de passer quelques jours plus tard, un haut fonctionnaire du gouvernement me dira, avec une certaine amertume dans la voix: «Mais les Catalans ne sont pas en guerre.»

Cet homme avait parfaitement raison. A Barcelone, le recrutement se tarit. On note des convois de volontaires étrangers qui transitent en direction du sud, mais durant la semaine qu’a duré mon séjour dans la ville, je n’ai pas vu un seul départ de troupes à destination du front d’Aragon. Et l’on ne se  montre même pas curieux d’avoir des nouvelles fraîches, de ce front qui stagne depuis plusieurs semaines. Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que l’on aperçoive très peu de blessés et de convalescents dans les rues.

En revanche, l’inquiétude monte face à l’éventualité d’une attaque par air, et encore plus par mer, et de très sérieux préparatifs ont été effectués. Il paraît que le récent bombardement de Valence a agi en l’occurrence comme un aiguillon efficace. En tout cas, le résultat est impressionnant: comme à l’accoutumée, les Catalans ne font pas les choses à moitié dès lors qu’ils se sont fixé un but. Des abris ont surgi un peu partout, les vitrines des magasins sont protégées contre le souffle des explosions par des bandes de papier collé. Avec le sens artistique qui caractérise les peuples méditerranéens, les Barcelonais ont transformé la nécessité en source d’agrément supplémentaire: les papiers sont si joliment disposés que les devantures en deviennent encore plus alléchantes. Un après-midi, au Tibidabo, j’ai entendu un feu nourri d’artillerie, mais il ne s’agissait que d’un exercice d’entraînement des batteries antiaériennes. Deux jours plus tard, à deux heures du matin, le même roulement de salves me réveille, mais cette fois c’est pour de bon: un croiseur rebelle bombarde le port (sans grand succès, mais cela on ne le saura qu’au matin). Quelques minutes après les premières déflagrations, le bruit strident des sirènes réparties à travers toute la ville arrache la population à son sommeil. Puis la lumière s’éteint pendant trente secondes, comme pour un signal, et au bout de trois minutes l’électricité est vraiment coupée. Dans l’intervalle, tous ceux qui le souhaitaient ont eu le temps de se réfugier dans un abri. Le mien se trouvait au niveau d’un deuxième sous-sol; il y avait de la lumière et des sièges pour attendre patiemment la suite des événements. Quelques minutes seulement après le début de l’alerte, un garde de nuit est venu s’assurer que tout était en ordre. Entouré d’une organisation aussi efficace, je me suis senti parfaitement protégé.

Mais à Barcelone, le point noir ce n’est pas les bombes, c’est le ravitaillement. Et la question du ravitaillement est intimement liée aux rivalités, politiques  existantes. Pour bien comprendre ceci, un bref tour d’horizon de la situation  politique est nécessaire.

Depuis le mois d’août, la Catalogne a vécu à cet égard un processus de simplification et d’unification sans équivalent. Les anciennes organisations politiques existent toujours mais elles ont perdu pratiquement toute influence. A gauche, le P.O.U.M., le parti des trotskystes et para-trotskystes, est en déclin manifeste. Sur la droite, les petits groupes républicains catalans ont perdu le peu de crédit qu’ils pouvaient avoir, si tant est qu’ils en aient jamais eu. L’Esquerra — incarnation traditionnelle du nationalisme catalan et seule force non ouvrière qui compte dans la Catalogne d’aujourd’hui — est, sur le papier, toujours en tête. Le président Companys et son premier ministre Tarradellas en font tous deux partie. Mais le processus de déclin, déjà, sensible en août, se poursuit inéluctablement. On entend dans les milieux proches de l’Esquerra de plus en plus de récriminations contre le poids abusif pris de jour en jour par la C.N.T. Mais l’Esquerra se trompe. Le temps n’est plus où les républicains bourgeois perdaient du terrain au profit des anarchistes. A présent, c’est plutôt le P.S.U.C., le Parti unifié socialo-communiste, qui grignote les positions de l’Esquerra. Il ne reste en fait que deux véritables protagonistes sur la scène politique catalane: les anarchistes et le P.S.U.C. Et c’est visiblement le P.S.U.C. qui a actuellement le vent en poupe.

Il faut garder présent à l’esprit qu’avant la proclamation de la République, en 1931, il n’y avait pas à Barcelone de mouvement ouvrier en dehors de la C.N.T., même si celle-ci abritait des options politiques très variées. M. Comorera, seul socialiste ayant une réputation établie à Barcelone, n’était pas un dirigeant mais un simple particulier pratiquement dépourvu d’influence politique. Les communistes de Moscou comptaient pour quantité négligeable, mais un certain nombre d’éléments marxistes travaillaient déjà à mettre sur pied le parti qui devait prendre le nom de P.O.U.M. Depuis 1931, l’U.G.T., la centrale syndicale socialiste, n’a pas ménagé ses efforts pour s’implanter à Barcelone, aidée en cela par le gouvernement de Madrid où les socialistes étaient alors en position favorable. Ces efforts n’ont pas été totalement vains et l’injustifiable politique de non-participation lors de l’insurrection de 1934 a causé un tort considérable aux anarchistes. Mais ceux-ci ont rectifié le tir lors des journées de juillet et su attirer à eux la quasi-totalité des travailleurs manuels. En ce qui concerne les employés, cheminots et autres groupes similaires, la balance des forces était sensiblement équilibrée entre l’U.G.T. et la C.N.T. Mais pour la Catalogne considérée dans son ensemble, la prépondérance anarchiste était  écrasante.

Depuis juillet, cette répartition des forces a commencé à se modifier, lentement d’abord puis de plus en plus vite, sous l’action de deux facteurs convergents. Le premier de ces facteurs a été le régime de terreur mis en place par les anarchistes. Les expropriations et exécutions massives ont mortellement effrayé les petits propriétaires qui représentent à Barcelone un élément très important. Jusqu’ici, cette couche sociale trouvait son expression dans l’Esquerra, mais depuis juillet, l’Esquerra a fait la preuve de son impuissance face aux anarchistes. Le petite bourgeoisie catalane est plus farouchement «catalaniste» que n’importe quel autre groupe social: cela seul suffirait à la détourner résolument des fascistes, incarnation du centralisme castillan. Mais depuis juillet, cette petite bourgeoisie cherche à se concilier des alliés qui constitueraient vis-à-vis des anarchistes un rempart plus efficace que l’Esquerra.

L’attitude des paysans — deuxième élément déterminant du tissu social catalan — est plus difficile à cerner. Dès les premiers jours de la guerre civile, les anarchistes: ont porté un terrible coup aux notabilités rurales et le processus d’extermination s’est poursuivi impitoyablement jusqu’en novembre. Le paysan ne trouvait rien à redire quand l’anarchiste exécutait le châtelain. Mais la terreur ne frappait pas la seule bourgeoisie: il arrivait aussi qu’elle touche des éléments authentiquement, paysans; le bénéfice retiré de cette politique d’extermination dés couches supérieures se révéla en fin de compte moins évident qu’il n’y paraissait à première vue. Socialistes et communistes désapprouvaient par principe l’expropriation systématique des fermages et des grandes propriétés. Les anarchistes ne voulaient pas entendre parler d’une législation qui réglerait le problème dans son ensemble au nom de leur opposition à toute réglementation centraliste. De sorte que le paysan s’est trouvé sans statut légal lui garantissant la possession des biens nouvellement acquis, tandis que le fardeau des réquisitions pour la milice et les villes devenait de plus en plus pesant. On en arrive ainsi à ce fait que la paysannerie semble se détourner massivement des anarchistes et que les villages prennent de plus en plus leurs distances vis-à-vis du mouvement politique tel qu’on l’observe dans les villes. Ces mouvements moléculaires ont affaibli la position des anarchistes.

Puis il y a eu la crise de novembre, au moment où les insurgés, après avoir pris Tolède, approchaient rapidement de Madrid et que tout semblait perdu. L’aide russe est alors apparue comme la bouée qu’on jette: au noyé. Mais, au-delà du domaine militaire, cette aide a eu pour effet  de faire résolument pencher la balance politique du côté des communistes. Encore faut-il mettre les choses au point quant à l’ampleur de cette aide. Elle s’est traduite par l’envoi d’un certain nombre de spécialistes, instructeurs, aviateurs, officiers d’artillerie, etc. — tenus rigoureusement à l’écart des formations militaires gouvernementales, bien que leur existence ne soit pas un secret: Il y a eu aussi d’importants envois de matériel, répétés durant toute la période critique. Aide d’autant plus appréciable que, malgré les efforts déployés, l’industrie de guerre espagnole tarde désespérément à se développer. Par-delà les insuffisances notoires des Espagnols en matière d’industrie, cette lenteur est imputable à la rivalité qui oppose communistes et anarchistes à Barcelone. Il va de soi que le matériel russe ainsi livré est dûment payé. Mais plus que les officiers russes ou les bombes russes, l’élément décisif me paraît être l’appoint des «brigades internationales», ces volontaires étrangers recrutés par les communistes dans le monde entier et qui ont joué un rôle décisif dans la défense de Madrid. On trouve dans ces brigades internationales des hommes de toutes nationalités, russe exceptée. Le contingent russe se limite aux quelques spécialistes précités. Mais aussi limitée soit-elle, cette aide est apparue comme un véritable ballon d’oxygène en un moment suprêmement critique.

Les armes ont bien sûr été fournies en priorité au gouvernement de Valence. Ce qui est resté en Catalogne est allé au P.S.U.C., à l’exclusion de toute autre formation, ce qui a eu pour conséquence de bouleverser les mécanismes politiques traditionnels du pays. En août, le P.S.U.C. s’inquiétait de la supériorité en armement des anarchistes et redoutait un coup de main de leur part après la chute de Saragosse, que tout le monde considérait alors naïvement comme imminente. D’un seul coup, la situation s’est renversée en faveur des psuquistes qui, en même temps, se trouvaient à même de développer considérablement leur action de propagande. C’est alors qui tous les processus moléculaires en cours depuis juillet ont trouvé leur point de convergence, et tous ceux qui se résignaient mal à subir la prépondérance anarchiste se sont regroupés derrière la bannière du P.S.U.C.

On trouve ici, une fois de plus, la confirmation d’une vieille règle: une révolution qui n’est pas menée à son terme complet est une révolution qu’il aurait mieux valu ne pas entreprendre. Les anarchistes ont effrayé de larges couches de la population sans parvenir à rassembler le pouvoir entre leurs mains et à briser toute résistance. La conséquence inéluctable en est la réaction qui se développe de manière si frappante à Barcelone aujourd’hui. Les anarchistes continuent à contrôler les petites industries, notamment dans le textile, parce qu’ils ont toujours le soutien de la majorité des travailleurs manuels. Mais pour ce qui est de l’industrie de guerre, bien qu’ayant là encore l’assentiment de la majorité des travailleurs, ils doivent s’en remettre à des conseillers techniques qui sont quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent des communistes — catalans ou étrangers. Et dans la population considérée globalement, leur audience ne cesse de décroître.

Pendant ce temps, le P.S.U.C. se renforce continuellement, recrutant pour une faible partie dans les rangs des travailleurs manuels et pour une part beaucoup plus large chez les employés de bureau et les petits possédants. En même temps, son visage se modifie. Au moment de l’unification socialo-communiste, quelques jours après les combats de juillet, les communistes ne représentaient qu’un groupe très réduit. Puis avec l’importance croissante de l’aide matérielle russe, l’influence idéologique russe, les conseils du Komintern et l’arrivée massive de communistes étrangers (non russes pour la plupart), le P.S.U.C. est devenu un parti pratiquement inféodé, au Komintern.

Et aujourd’hui, le P.S.U.C. attaque, attaque sans répit. Les anarchistes sont entrés au gouvernement catalan quelques semaines avant la crise militaire de novembre, devançant ainsi leurs camarades de Madrid. Pour autant que je puisse me rendre compte, il s’agissait là d’un acte dicté par une prise de conscience de la nécessaire coopération de toutes les forces antifascistes dans une situation d’urgence. Le gouvernement catalan, qui jusqu’ici ne comprenait que des membres de l’Esquerra et de petits groupes minoritaires d’orientation voisine, s’est trouvé tout d’un coup complètement transformé. Le P.S.U.C. y a également fait son entrée et le poumiste Nin a obtenu le portefeuille de la Justice. Cela signifiait à première vue une mutation considérable dans l’orientation traditionnellement antiparlementaire des anarchistes, mais aussi un notable infléchissement vers la gauche de la politique catalane. Mais après la crise de novembre, cette signification a changé du tout au tout.

En même temps que leur aide matérielle et idéologique, les Russes ont apporté, par l’entremise de P.S.U.C., une orientation politique nouvelle. Ils ont tout d’abord obtenu la dissolution du Comité central des milices qui, dominé par les anarchistes, était en fait un pouvoir parallèle plus puissant que le gouvernement officiel de la Généralité. Dès lors que les forces du mouvement ouvrier étaient représentées au gouvernement, ce pouvoir parallèle devait disparaître dans l’intérêt de l’unité d’action — telle fut l’argumentation du P.S.U.C. Il est presque incroyable de voir avec quelle facilité les psuquistes sont arrivés à leurs fins. Le Comité central des milices avait marqué la pointe extrême du combat pour l’instauration d’un système de soviets en Espagne. Les anarchistes entendaient bien étendre graduellement ses pouvoirs jusqu’à museler totalement la Généralité. A présent, c’est le Comité des milices qui est muselé et les anarchistes ont échangé la position de force indépendante qu’ils occupaient contre quelques portefeuilles ministériels. Miravitlles, président du Comité et lien officieux entre l’Esquerra et les anarchistes, s’est retrouvé au ministère de la Propagande. Le Comité de Investigaciones, sous-section du Comité des milices qui avait mené une lutte impitoyable contre les ennemis de  la révolution, a été dissous et remplacé par un Comité de Vigilancia dépendant de l’administration officielle. Ainsi s’achevait la phase «à soviets» de la révolution catalane.

Après les anarchistes, ce fut le tour du P.O.U.M. Il est difficile de dire ce qui lui a le plus valu la haine des psuquistes de son attitude antistalinienne en ce qui concerne les affaires russes ou de ses positions d’extrême-gauche regardant les questions espagnoles. Curieusement, le P.S.U.C. n’eut cette fois pas la partie aussi facile. En fait, le P.O.U.M. ne plaisait à personne parce qu’il adoptait des airs de supériorité et réclamait, avec ses maigres forces, la direction des vieilles organisations de masse anarchistes et socialistes. Durant toute la période de leur suprématie, les anarchistes ne s’étaient pas montrés très tendres pour le P.O.U.M., mais cette fois ils comprirent qu’ils étaient eux aussi visés par l’attaque dont étaient victimes les poumistes. Le P.S.U.C. réclama l’éviction des poumistes du gouvernement catalan sous prétexte de «menées contre-révolutionnaires» (se référant ainsi à la prétendue collusion entre Trotsky et la Gestapo). Les anarchistes résistèrent et il en résulta une crise ministérielle de quatre jours.

Mais les Russes bloquèrent d’importantes quantités d’armes qu’ils avaient promis de livrer et les anarchistes durent s’incliner.

Dès lors, le P.S.U.C. avait le champ libre. Il lança une campagne pour la dissolution des comités de toute nature et pour la restauration de la Généralité dans la plénitude de ses prérogatives administratives. Ils provoquèrent en même temps, aux environs du Nouvel An, un remaniement ministériel qui porta au poste de ministre du Ravitaillement l’homme le plus à droite de la scène politique catalane, Juan Comorera. L’attitude des anarchistes en la circonstance fut hésitante et ambiguë, comme il est de règle chez les partis révolutionnaires déclinants. Ils n’ont plus de ligne d’action définie. Après avoir abandonné leur ancienne panacée antiautoritariste et antiélectoraliste ils ne voient pas aujourd’hui comment concilier leur rôle d’avant-garde révolutionnaire avec la participation à une organisation centralisée et disciplinée étendant ses pouvoirs au domaine tant militaire que civil. Le P.O.U.M. est à l’évidence en pleine désagrégation et certains de ses membres envisagent déjà de baisser pavillon. Chez les anarchistes, ce n’est pas le sauve-qui-peut mais un lent processus de déclin qui est en cours. Ils sont totalement entre les mains du P.S.U.C. qui espère visiblement soit les absorber dès qu’ils auront franchi un certain stade, soit leur porter le coup de grâce le jour où ils seront encore plus affaiblis.

L’entrée de Comorera au ministère du Ravitaillement a provoqué un conflit ouvert entre, communistes et anarchistes catalans. Les anarchistes détestent cordialement Comorera qui incarne une orientation politique correspondant. sensiblement à l’extrêmedroite de la social-démocratie allemande. Pour lui, le combat contre les anarchistes, a toujours été un des axes fondamentaux de la politique socialiste. en Espagne. Dès le début, il s’est opposé à la politique de nationalisations suivie par les anarchistes. Mais il a trouvé des alliés inattendus chez les communistes qui, dès le début de septembre, avaient lancé le slogan: «Protégez la propriété des petits-industriels». Mais il était impossible d’appliquer une telle politique en Catalogne. Les expropriations d’usines avaient pris une ampleur sans commune mesure avec ce qui se passait dans le reste de l’Espagne et avaient généralement commencé par l’exécution du propriétaire et de ses héritiers, quand ils n’avaient pas su partir à temps pour trouver refuge dans le camp de Franco. Moyennant quoi il était impossible de dénationaliser les usines nationalisées et placées sous le contrôle de la C.N.T. Mais Comorera a trouvé le moyen de porter un coup sévère à la politique de nationalisation dans le  domaine qui était désormais le sien. Il était plus facile d’abolir l’intervention  de l’État dans la sphère du commerce que dans celle de l’industrie. Comorera a donc supprimé cette intervention pour, ce qui concerne le ravitaillement, dé Barcelone.

Jusqu’ici, l’approvisionnement se faisait par l’intermédiaire de «comités du pain» fonctionnant dans les villages comme sous-sections des comités locaux, lesquels étaient pour la plupart sous le contrôle de la C.N.T. Ces comités du pain travaillaient avec la C.N.T. pour acheminer la farine vers les villes. Naturellement, les psuquistes clament que les anarchistes entravaient plus qu’ils ne facilitaient la bonne marche des opérations. Les villages de leur côté n’étaient sans doute pas très chauds pour envoyer du pain à Barcelone sans recevoir de contrepartie appropriée. Là comme dans beaucoup d’autres, domaines, la situation ne pouvait se prolonger éternellement. Mais Comorera, s’appuyant  sur les principes d’un libéralisme abstrait qu’aucune administration n’a jamais appliqués pendant la guerre; n’a pas choisi de remplacer ces comités du pain au fonctionnement aléatoire par un mode de distribution rétablir purement et simplement le commerce privé pour le pain. En janvier, il n’y avait pas le moindre système de rationnement en vigueur à Barcelone. Les ouvriers devaient se débrouiller pour se procurer du pain avec des salaires qui n’avaient pratiquement pas changé depuis mai, alors que les prix avaient augmenté. En pratique, cela voulait dire que les femmes commençaient à faire la queue devant les boulangeries à partir de quatre heures du matin. Naturellement, le mécontentement était vif dans les quartiers ouvriers, d’autant que le pain s’est fait encore plus rare depuis l’entrée en fonctions de Comorera. Il est peu probable que le nouveau minitre soit responsable de cette pénurie, une moisson n’étant pas inépuisable. Mais les anarchistes ont saisi la balle au bond: en tentant de briser la politique économique des anarchistes. Comorera n’a fait que déclencher une crise majeure. Des deux côtés, on ne s’épargne pas. Les affiches de l’organisation des jeunesses anarchistes (qui n’auraient jamais pu être tirées sans l’assentiment des instances supérieures de la C.N.T.) réclament la démission de Comorera, qualifié d’«imbécile de mauvaise foi». Le P.S.U.C. a répliqué par d’autres affiches, parfois anonymes, où l’on peut lire: «Moins de paroles; moins de comités; davantage de pain; tout le pouvoir à la Généralité.»

Le problème du ravitaillement mérite ainsi d’être considéré sous un triple aspect. C’est tout d’abord un sujet de polémiques entre anarchistes fidèles à leur idéal d’organisation collective de la distribution des denrées, et républicains et communistes, décidés à maintenir le commerce privé. C’est ensuite une arme dans la lutte qui oppose les anarchistes d’un côté aux républicains et aux psuquistes de l’autre; une arme que le P.S.U.C. utilise pour tenter de discréditer les comités et que les anarchistes retournent contre le ministre du Ravitaillement (psuquiste) qu’ils accusent d’être responsable de la pénurie. Mais au bout du compte, pardelà les arguties politiciennes, il reste qu’on nourrit une population avec des aliments et non avec des débats. Et vue sous cet angle, la situation est désastreuse. Il n’y a encore rien de comparable avec les souffrances endurées par les populations des puissances d’Europe centrale à la fin de la Grande Guerre. Mais la pénurie est bien réelle. Elle mine le moral, l’ardeur, la fierté de cette classe qui, en juillet, paraissait s’être assuré un pouvoir illimité, et qui voit aujourd’hui les boutiquiers et petits comerçants  bien mieux lotis qu’elle à cet égard. Cela ne va pas sans entraîner des incidents. Un dimanche après midi, j’ai été le témoin d’une scène particulièrement pénible. Dans la rue que j’avais empruntée, des queues de trois à quatre cents personnes s’allongeaient devant les deux boulangeries du quartier. Il y avait pour canaliser cette foule neuf gardes d’assaut, sept à pied et deux montés, revêtus des uniformes d’avant la révolution, munis de fusils chargés à balles réelles. Comme c’était un dimanche, ces files d’attente étaient formées d’hommes et de femmes en proportion à peu près égale. Les deux boutiques étaient fermées et les gens patientaient. A un moment, un des boulangers est venu apposer une affichette à sa porte pour signaler qu’il n’y aurait pas de distribution de pain ce jour-là. Murmures, exclamations, une certaine émotion se fait jour dans la foule, mais rien qui puisse laisser augurer une réaction violente. Malheureusement, les gardes d’assaut ont conservé certains réflexes de l’époque prérévolutionnaire, réflexes qui ressurgissent aujourd’hui. Les deux gardes à cheval poussèrent leurs montures vers la foule et les firent aller et venir de manière à ce que les hommes et les femmes qui attendaient se sentent menacés par les ruades des animaux. On ne peut pas dire qu’il s’agisse là d’une conduite vraiment barbare, mais le procédé n’en était pas moins déplaisant, d’autant qu’il n’y avait pas la moindre amorce de désordres. Après tout, il aurait suffi — et c’est ce que tout policeman londonien aurait fait en pareil cas — de demander tranquillement aux gens de rentrer chez eux. Mais les asaltos ont préféré pour ce faire recourir aux sabots de leurs chevaux. La raison de ce comportement est évidente: la police issue de l’ancien régime espagnol n’a aucune tradition démocratique. Les gardes civils savaient tuer et passer des menottes, un point c’est tout. Les asaltos ont certes été créés sous la république, mais il n’en reste pas moins qu’ils ont servi durant la majeure partie de leur carrière un gouvernement antidémocratique et leur mentalité diffère très peu de celle de la guardia. Et ces forces de police issues de l’autocratie se trouvent confrontées à des travailleurs révolutionnaires formés par la C.N.T., des hommes et des femmes qui patientent devant les boutiques, le ventre vide. J’ai parlé de cet incident à des amis qui m’ont dit que j’étais loin d’avoir vu le pire, Il y a eu deux commencements d’émeutes pour le pain et la police a dispersé la foule, composée principalement de femmes, a coups de crosse de fusil.

Il y a entre les partis d’autres sujets de polémiques, moins immédiatement angoissants pour les masses mais non moins graves. Notamment la question de l’armée. La Catalogne a aujourd’hui deux armée. Tout d’abord l’Ejército Popular fondée sur le recrutement, composée d’unités sans-parti commandées par d’anciens officiers de la police et de l’armée. Pratiquement contrôlée par le P.S.U.C., elle garde la littoral. Ce sont ces hommes que j’ai aperçus lors de mon arrivée, entre Port-Bou et Barcelone. L’autre armée est celle de Huesca-Saragosse; elle correspond toujours, avec très peu de changements, au modèle de la milicie des premiers jours. Elle est contrôlée par les anarchistes, a conservé ses commandants politiques assistés de militaires de carrière intervenant comme conseillers techniques. L’antagonisme entre ces deux armée est à n’en pas douter un facteur déterminant dans l’immobilisme du front d’Aragon. En principe, les anarchistes admettent la nécessité de réorganiser la milice. Mais dans la pratique, chaque point particulier est sujet à litiges. Le P.S.U.C. voudrait voir disparaîtres tous les traits propres à une armée révolutionnaire. C’est-à-dire que non seulement les officiers doivent être nommés par la hiérarchie, mais il ne doit plus y avoir de conseils de soldats, plus de réunions de soldats; le salut réglementaires doit être remis en vigueur, les anciens grades et signes distinctifs doivent être rétablis. En un mot, de P.S.U.C. veut une armée régulière commandée par des hommes qui ne pour-raient être que des officiers de l’ancien régime ou des spécialistes étrangers — c’est-à-dire des hommes à la dévotion de P.S.U.C. Les anarchiste se trouvent  placés devant un cruel dilemme. La réorganisation souhaitée va entièrement à l’encontre de leurs principes. Le système des milices tel qu’il existait au premier jour constitue leur principal sujet de fierté. Mais il est indéniable que ce type d’organisation est inadapté sur le plan militaire. Mais accepter la réorganisation envisagée, c’est perdre tout pouvoir sur l’instrument représenté par les milices. On se trouve dans une impasse, on hésite et on tergiverse, avec ce résultat probable que la Catalogne va se trouver sévèrement handicapée dans les mois à venir pour ce qui est de sa participation à la guerre. D’un autre côté, s’ils renoncent complètement à la force armée, les anarchistes peuvent être assurés que le P.S.U.C. ne leur fera pas de cadeau. Dans toute révolution, ce sont en définitive les armes qui décident. On peut difficilement faire grief aux anarchistes d’être conscients de cette règle immuable. Sans armée qui leur soit propre ils seront tôt ou tard écrasés. Il n’y a donc pas pour eux d’autre alternative que se condamner à l’inefficacité sur le terrain, ou faire un grand pas en arrière par rapport aux options révolutionnaires fondamentales qui sont leur raison d’être. Tel est le dilemme, le mur orbe auquel se heurte constamment et douloureusement la révolution espagnole depuis novembre 1936.

En résumé, on peut dire que l’amplitude du mouvement de balancier a été plus grande en Catalogne que dans toute autre région de l’Espagne. La Catalogne s’est toujours trouvée au centre des mouvements révolutionnaires et, dès le 19 juillet, elle s’est avancée beaucoup plus loin que le reste du pays sur la voie de la révolution sociale. Mais avant que les autres provinces puissent lui emboîter le pas, la guerre s’est imposée comme un problème primant toute autre préoccupation. Les revers militaires ont entraîné la prépondérance communiste dans le reste du pays et la Catalogne, avec les tendances d’avant-garde qu’elle incarnait; s’est trouvée isolée. Les groupes modérés, commençant à peine à se remettre de leur peur, sont d’autant plus pressés de prendre leur revanche que la C.N.T. demeure sur place la menace la plus redoutable et que les forces qu’on tente de lui opposer sont pour la plupart étrangères à la Catalogne, voire à l’Espagne. L’évolution de la situation sur le front d’Aragon est un facteur de toute première importance: un sérieux revers enregistré là-bas pourrait toutefois provoquer une soudaine réconciliation entre les clans rivaux.

 

VALENCE:

LE GOUVERNEMENT CENTRAL

 

Le trajet Barcelone-Valence ne ressemble guère à celui que j’avais effectué en août dernier. Alors, on se serait cru en temps de paix. Aujourd’hui, je pense aux convois de la Grande Guerre. En chemin, le train s’est peuplé, tant en première qu’en troisième classe, de soldats qu’on achemine en toute hâte vers le front d’Andalousie où la situation est critique. Nous arrivons à Valence à deux heures du matin, avec trois heures de retard sur l’horaire. La ville est plongée dans l’obscurité, les hôtels bourrés à craquer, je passe tant bien que mal le restant de la nuit dans un fauteuil. Le lendemain, je finis par trouver, non sans difficulté, une chambre d’hôtel. Mais si le problème du logement prend à Valence un tour aigu, il n’en va pas de même pour la nourriture. On signale simplement quelques difficultés d’approvisionnement pour la viande et les pommes de terre. Dans les hôtels, on sert des «repas de guerre» ne comportant «que» quatre plats. C’est peut-être peu pour les Espagnols, qui sont plutôt gâtés en matière culinaire. Pour moi, cela excède encore ma capacité stomacale.

Barcelone était inquiète, agitée — rien de tel à Valence. C’est la même douceur de vivre qui se perpétue, le même climat de gaieté nonchalante. Il semble que le bombardement naval du port effectué à la mi-janvier ait causé une certaine émotion sur le moment, mais aujourd’hui on n’y pense plus. Le couvre-feu dans les rues à partir de dix heures du soir est la seule mesure qui ait apporté un changement notable dans les habitudes de vie. En outre, Valence a des raisons d’être joyeuse. L’arrivée du gouvernement et de toutes les personnes entraînées à sa suite a fait monter en flèche l’activité des hôtels et des magasins, tandis que la construction d’abris fait tourner l’industrie du bâtiment. Le recrutement semble un peu plus actif qu’à Barcelone. On voit de nombreux défilés militaires et autres manifestations du même genre. Cela s’accorde bien avec le tempérament valencien.

Dans l’ensemble, la situation depuis juillet à beaucoup moins évolué qu’à Barcelone. Comme dans la capitale catalane les exécutions sont devenues heureusement beaucoup moins nombreuses. Le temps n’est plus où Valence était gouvernée par un Comité Ejecutivo Popular pratiquement indépendant du gouvernement central. Ce comité a été officiellement dissous, mais il n’en poursuit pas moins ses activités et apporte sa collaboration au gouvernement sans que cela soulève plus de difficultés qu’ailleurs. A Valence aussi, la crise de novembre a marqué un tournant décisif. Elle a provoqué la venue du gouvernement et un affrontement armé entre communistes et anarchistes, qui a tourné au détriment de ces derniers. Mais l’opinion locale s’oriente plutôt vers la gauche, non seulement par référence au Barcelone d’aujourd’hui mais même par rapport à ce qu’était Valence en août dernier. La ville avait alors une sorte de «système de soviets», mais derrière le masque révolutionnaire l’ambiance générale demeurait petite-bourgeoise. Aujourd’hui, avec la présence dans ses murs des principaux dirigeants socialistes et communistes, la ville a pris une coloration plus authentiquement socialiste. Les expropriations ont continué. La plupart des hôtels, restaurants et cinémas sont passés sous le contrôle des travailleurs ou sont directement gérés par eux. Le commerce des oranges est contrôlé par les deux syndicats. On voit toujours des travailleurs armés, en vêtements civils, qui effectuent des patrouilles de nuit ou de jour.

Si l’on passe des conditions locales à la situation nationale, le tableau est quelque peu différent. A cet égard, Valence offre un poste d’observation privilégié depuis que le gouvernement s’y est établi. Et le résultat de cet examen est de confirmer l’importance croissante prise par le Parti communiste.

La formation du gouvernement Caballero après le constat d’échec des républicains, qu’il s’agisse d’organiser la défense contre Franco ou de gagner l’aide de l’étranger, a marqué le point culminant de la poussée à gauche. Mais avec Tolède et Saint-Sébastien, Caballero ne s’est guère montré plus heureux que les républicains avec l’Estrémadure. Sous les coups assénés par Franco, la faiblesse intrinsèque des socialistes de l’aile gauche a fini par éclater aux yeux mêmes des militants du parti. Parmi les anciens dirigeants socialistes, bien peu ont vraiment évolué vers la gauche. Il y avait Araquistain, mais il est en poste comme ambassadeur à Paris. Caballero n’est plus un jeune homme, Alvarez Del Vayo est donc resté la seule personnalité saillante de la gauche. Mais un homme ne constitue pas une tendance. L’emprise de l’U.G.T. et du parti socialiste sur les masses est faible par rapport à l’enracinement de la C.N.T. Et la seule région où l’U.G.T. ait une réelle influence, c’est-à-dire les Asturies, épouse les thèses de l’aile droite du parti, du moins si l’on se réfère au principal dirigeant local, González Peña. Caballero ne doit pas la position qu’il occupe à sa force propre mais bien à la faillite des républicains et au peu d’empressement (à moins qu’il ne faille parler d’incapacité) mis par la C.N.T. à assumer des responsabilités politiques.

Novembre vint, et avec lui les Maures de Franco aux portes de Madrid. Caballero se vit contraint de remettre la réalité du pouvoir entre les mains du premier candidat sérieux. Le Parti communiste, épaulé par la Russie, fut ce candidat. Moyennant quoi les communistes sont devenus le principal pouvoir dans le camp des antifranquistes. Ils doivent cette situation privilégiée à l’aide militaire qu’ils ont apportée et que j’ai déjà décrite, ainsi qu’aux réalisations organisationnelles qu’ils ont su mettre à leur actif. Mais que deviennent ces réalisations sur le plan du pouvoir politique? Je dirai que cela ne s’est pas traduit par une influence accrue parmi les travailleurs. Il est vrai que le Parti communiste a considérablement élargi son audience, en termes de recrutement. Au début de la guerre civile, il comptait tout au plus trois mille membres. A la fin du mois de janvier, il revendiquait deux cent vingt mille adhérents. En fait, tous les partis de gauche ont vu leurs effectifs se gonfler mais la poussée réalisée par le Parti communiste est sans commune mesure avec les progrès enregistrés ailleurs. Les chiffres espagnols ne sont pas un modèle de rigueur statistique, mais tout tend à indiquer que le nombre des adhésions au Parti communiste signalé est un assez bon indicateur de la tendance générale. Il est par ailleurs indubitable que le 5º régiment (communiste) a connu un succès de recrutement, tant en quantité qu’en qualité, nettement supérieur à celui de toute autre unité militaire. Mais ce n’est là qu’un aspect de la question. L’audience, réelle d’un parti au sein de la classe ouvrière se mesure moins au chiffre des adhésions qu’à l’influence qu’il est à même d’exercer sur des secteurs bien déterminés du mouvement. Vue sous cet angle, la situation est moins favorable au Parti communiste que les chiffres ne semblent l’indiquer. Depuis le mois de juillet, les communistes n’ont pas enlevé aux anarchistes ou aux socialistes une seule branche syndicale ouvrière, une seule usine importante, une seule région industrielle. Ils ont su capter certaines sections syndicales d’employés du secteur privé et public, ainsi que de nombreux villages et régions rurales. Ils proclament que s’il y avait des élections libres à l’U.G.T. (élections que la guerre civile empêche actuellement d’organiser), ils se trouveraient majoritaires dans bon nombre de branches syndicales actuellement contrôlées par l’U.G.T. Il n’en reste pas moins qu’à défaut de sanction par la voie du scrutin, l’influence communiste se fait sentir partout où la force du Parti est prépondérante. Dans les usines par exemple, on peut aboutir à un changement de direction politique par d’autres voies que celle du vote syndical, notamment en ralliant à sa cause les travailleurs jouissant du plus grand prestige auprès de leurs camarades. Mais le cas semble être assez peu fréquent. L’explication de ce phénomène — le contraste entre les chiffres d’adhésion et l’influence réelle sur les milieux ouvriers — semble devoir être trouvée dans la mutation subie par le Parti communiste quant à son image sociale. Cela apparaît de manière particulièrement nette dans le cas du P.S.U.C. catalan, qui est pratiquement une section des communistes espagnols. Il n’y a pas beaucoup de travailleurs de l’industrie affiliés au P.S.U.C., qui n’en revendique pas moins quarante-six mille adhérents, recrutés pour la plupart chez les employés du secteur public et privé, les commerçants, boutiquiers, négociants, officiers, membres des forces de police, intellectuels des villes ou des campagnes, sans oublier un certain nombre de paysans. Le pourcentage d’ouvriers inscrits au Parti communiste doit être un peu plus élevé dans l’ensemble de l’Espagne qu’en Catalogne mais il n’est en tout cas pas très important. Par ailleurs, il est des régions d’Espagne, et notamment le Huerta de Valencia, ou les communistes sont mieux représentés au sein des masses paysannes qu’en Catalogne. Le Parti communiste est aujourd’hui, dans une large mesure, le parti du personnel administratif civil et militaire, puis, immédiatement après, celui de la petite bourgeoisie et d’une certaine paysannerie aisée; les employés occupent la troisième place dans sa clientèle actuelle et les ouvriers de l’industrie arrivent bons derniers. Pratiquement inexistant en tant qu’organisation au début, le Parti communiste a entraîné dans son orbite au cours de la guerre civile les éléments présentant des vues et des intérêts conformes à sa ligne politique générale. Il y a là une évolution lourde de sens, non seulement pour la situation politique présente et future de l’Espagne mais aussi pour la politique internationale en général. Mais à l’heure actuelle, l’organisation du Parti ne représente pas la part déterminante de l’influence communiste. On assiste plutôt à un noyautage par les communistes d’organisations jusqu’alors indépendantes. Le P.S.U.C. de Catalogne en donne un exemple typique, et on en retrouve une illustration dans le cas de la Jeunesse socialiste unifiée qui, en septembre, se situait très nettement dans la sphère d’influence de Caballero, et qui est devenue pratiquement une organisation communiste. Naturellement, le processus trouve ses limites quand il se heurte à une tradition anarchiste solidement établie.

Il y a deux ans, l’Internationale communiste était hors d’état de concevoir une progression politique ne se traduisant pas par l’élimination des organisations rivales. Aujourd’hui, on voit très peu de lutte ouverte mais au contraire une stratégie d’infiltration proprement fabienne qui se révèle infiniment plus payante pour le Komintern. Les communistes ont définitivement fait litière de la conception originelle impliquant une lutte à mort avec les autres organisations représentatives de la classe ouvrière.

L’originalité de la situation espagnole, c’est que ce processus d’infiltration ne s’effectue pas par voie d’influence personnelle. Les deux personnalités marquantes que les communistes pouvaient revendiquer en Espagne — Nin et Maurín — ont depuis longtemps déserté le Komintern pour fonder le P.O.U.M. (Maurín a, semble-t-il, été capturé et exécuté par les insurgés*). Les dirigeants actuels du Parti communiste espagnol — Díaz, Mije, Jesús Hernández, Uribe  et autres — sont des noms à peine connus des masses et l’on ne peut pas dire que l’influence qu’ils exercent soit due à leur prestige personnel. Et la Pasionaria, malgré son indéniable ascendant sur les foules, n’est pas à proprement parler un chef politique. La notoriété à l’échelon des dirigeants se situerait plutôt du côté de l’ambassadeur russe Rosenberg et du consul de Russie à Barcelone Antonov-Ovseenko — qui conduisit l’insurrection bolchevique à Pétrograd, en novembre 1917. Mais ce sont des étrangers auprès de qui on peut prendre conseil mais qu’on n’exhibe pas à la dévotion des masses.

* Voir note p. 26.

En définitive, l’influence communiste ne s’incarne pas dans la prépondérance d’une organisation toute-puissante ou l’action de personnalités de premier plan: elle s’exprime plutôt dans une ligne politique bien faite pour satisfaire les républicains et l’aile droite socialiste, avec en outre cet appoint inappréciable que représentent les brigades internationales, la présence du général Kléber à Madrid et l’aide russe en général. Républicains et socialistes de l’aile droite ne  constituent pas des forces politiques significatives. En fin de compte, l’influence croissante des communistes atteste la mutation actuellement subie par le mouvement — du plan politique au plan militaire, et du plan social au plan organisationnel.

Comment s’exprime cette domination communiste? Dans une stratégie visant à contenir le mouvement dans les strictes limites du combat contre Franco. En témoigne le mot d’ordre de «défense de la république démocratique». Mais si «république démocratique» signifie liberté d’organisation, liberté de la presse, liberté d’action pour les différentes forces politiques, on s’aperçoit bien vite que rien de tel n’existe et ne saurait exister dans l’Espagne d’aujourd’hui. La révolution espagnole, dans son âpreté, n’a pu se donner un luxe que se sont finalement refusé des révolutions ayant vu le jour sous de plus favorables auspices — le luxe de libre mouvement politique. Dès lors, la «république démocratique» n’est plus un état de choses à défendre mais le simple espoir du retour à la situation antérieure, une fois la défaite de Franco acquise. En fait, il est impossible de faire des pronostics sur ce qui prévaudra alors. Le slogan de «république démocratique» appliqué à l’Espagne marque un sérieux recul par rapport aux idées de Lénine et de son organisation. Grosso modo, c’est une manière pour les communistes de se ménager plus de nouveaux amis que d’ennemis. Les courants révolutionnaires hostiles à ce virage, c’est-à-dire les anarchistes et les trotskystes, sont en perte de vitesse. En échange, les communistes y gagnent de se rapprocher des socialistes, de la droite socialiste en tout cas, sur qui ils ont pratiquement aligné leurs positions. Ce n’est un secret pour personne que des pourparlers sont actuellement en cours pour aboutir à une fusion organique entre socialistes et communistes espagnols. Il y a d’ores et déjà à Valence un organe de presse commun, Verdad — appellation qui démarque purement et simplement la Pravda (Vérité) russe. Et cette main tendue aux socialistes voile à peine l’ambition plus grande qui aboutirait à nouer des liens plus étroits avec les pays démocratiques.

Un comportement politique ne doit pas être jugé en fonction de l’idéologie qui le sous-tend mais bien plutôt au vu de ses actes. Vers quoi tendent les communistes dans l’Espagne d’aujourd’hui? Par-delà l’union avec les socialistes, les communistes recherchent — et ils y parviennent assez bien — une coopération aussi étroite que possible avec les républicains. Cette coopération ne doit pas être rendue trop publique tant que tient l’Uníon Republicana de Martínez Barrio, mais elle n’en est pas moins réelle et le nom de Martínez Barrio a même été mentionné en tant que personnalité que les communistes verraient d’un assez bon œil occuper les fonctions de premier ministre.

Si ces communistes  traitent en sous-main avec l’Uníon Republicana, il n’en va pas de même pour ce qui est de l’Izquierda Republicana, le parti d’Azaña, actuel Président de la République. Il n’y a pas bien longtemps, Azaña a prononcé une allocution dans laquelle il prenait expressément parti contre toute velléité révolutionnaire et assignait comme unique fin au combat en cours la défense de la démocratie parlementaire dans le cadre du système social existant. Ce discours, qui était presque une déclaration de guerre aux anarchistes et une répudiation formelle des déclarations révolutionnaires faites lors de l’entrée en fonction du gouvernement Caballero, a suscité l’approbation inconditionnelle de la presse communiste. Il est d’ailleurs notoire qu’Azaña s’était concerté avec les communistes avant de prononcer son allocution. Comme à l’habitude, les anarchistes se sont montrés fluctuants. Fragua Social, leur organe de presse de Valence, a attaqué Azaña et s’est pour cela fait rappeler à l’ordre dans les colonnes de Solidaridad Obrera, la publication anarchiste de Barcelone qui représente la voix des instances dirigeantes de la C.N.T.-F.A.I. Il n’y a, aujourd’hui comme au début de la guerre civile, aucune différence  sensible entre I’Izquierda Republicana (le parti des républicains non socialistes) et les communistes. Et cette convergence de vues ne se limite pas à la phase actuelle de la guerre civile mais, pour des raisons que j’expliquerai bientôt, semble être le reflet d’une entente en bonne et due forme englobant même le choix du régime social à venir. Aujourd’hui, l’unification des communistes avec l’lzquierda Republicana soulèverait encore moins d’obstacles qu’une union avec les socialistes. Des deux côtés, les ronds de jambe vont bon train. Comme me l’a déclaré un jeune journaliste républicain, actuellement commissaire politique d’une colonne sur le front de Málaga: «Les communistes se sont montrés les meilleurs pour ce qui est du travail d’organisation; de plus, ils constituent, et de loin, la partie la plus conservatrice du mouvement. Je ne vois pas ce qui pourrait m’empêcher d’être communiste, et il est très probable que je prendrai un jour ma carte du Parti.» Ce conservatisme appliqué des communistes fait la délectation des gens de tous horizons, des anarchistes aux observateurs étrangers les plus farouchement hostiles au socialisme.

En résumé, si l’on considère la désagrégation du P.O.U.M. et de l’aile gauche des socialistes d’une part, l’étroite collaboration qui s’est établie d’autre part entre communistes et socialistes de droite et communistes et républicains des deux groupes, on se trouve en présence d’une tendance marquée à l’unification politique complète du mouvement, les anarchistes faisant figure d’empêcheurs de tourner en rond. Mais, aussi affaiblis soient-ils, ces derniers représentent encore une force considérable, et on le voit bien dès que vient à l’ordre du jour la question cruciale de l’actualité, à savoir le remaniement complet du gouvernement.

Les communistes veulent le départ de Caballero. Ils jugent néfaste, et dans les moments critiques presque intolérable, que le groupe qui assure en fait la conduite des affaires ne soit pas officiellement et publiquement investi des pouvoirs afférents. Si, comme cela est certain, on envisage un brutal virage à droite qui éloignerait la perspective de la révolution sociale, ce virage ne peut être effectué tant que Caballero exerce l’autorité suprême. Divers noms ont été avancés pour le remplacer, parmi lesquels ceux de Martínez Barrio, de Prieto et du ministre des Finances, le socialiste Negrín. Depuis la dernière semaine de janvier, au moins, les gens bien informés parlent de crise ministérielle. Mais jusqu’ici, il n’est rien sorti de ces rumeurs. Et cela principalement en raison de la résistance opposée par les anarchistes. Un cabinet où Prieto serait premier ministre ou même placé à un poste clé, tel que celui de ministre de la Guerre, rendrait leur participation impossible ou ferait de cette participation un désaveu implicite de leur credo révolutionnaire.

On n’a pourtant pas ménagé les efforts pour réduire l,opposition anarchiste. A cet égard, comme en bien d’autres domaines, novembre a marqué un tournant décisif. Le départ du gouvernement pour Valence provoqua une brève période de flottement généralisé dans de nombreuses régions du pays et les anarchistes, seule force révolutionnaire restant en place, se trouvèrent être les détenteurs de fait du pouvoir. A Madrid, alors que tous les autres membres du gouvernement étaient partis, deux ministres anarchistes étaient restés. Ils ne firent cependant rien pour s’emparer des leviers de commande et au bout de quelques jours une Junta de Defensa fut formée, à prépondérance communiste. Il y avait deux routes ouvertes entre Madrid et Valence, une passant par Tarancón, l’autre par Cuenca. En ce moment de sauve-qui-peut général, les anarchistes parvinrent à contrôler ces deux points névralgiques. A Tarancón, ils entreprirent d’intercepter tous les hommes qui fuyaient Madrid et parmi eux les membres du gouvernement. Ceux-ci ne durent qu’à la vigoureuse personnalité de Del Vayo de pouvoir continuer leur route. L’incident demeure néanmoins significatif: les anarchistes ont montré qu’il fallait toujours compter avec eux, mais il a suffi d’un homme énergique capable de parler fort et net pour qu’ils capitulent. Les principaux dirigeants de l’U.G.T. choisirent la route de Cuenca. Ils se trouvèrent confrontés à de sérieuses difficultés durant quelques heures — leur vie se trouva même menacée — mais ils purent en définitive poursuivre leur chemin sana qu’aucune condition leur soit posée. Les insurrections anarchistes, manquant de conviction et de but précisément défini, incitaient à une répression violente. A Valence, les anarchistes organisèrent une grande manifestation à l’occasion d’un enterrement, manifestation qui parut virer au coup de main. Mais faute de résolution suffisante, le cortège fut attiré dans une souricière, des incidents éclatèrent et les anarchistes se trouvèrent pris au piège dans une petite place, sous le feu des mitrailleuses communistes qui tiraient de trois côtés à la fois. Ils y eut de nombreux morts et l’élan de l’offensive anarchiste à Valence se trouva brisé net. Quant à Tarancón — je tiens le renseignement d’une source qui s’est révélée sûre en d’autres occasions — la ville a été bombardée par des avions qui ne paraissaient pas appartenir au camp de Franco. A Cuenca, il semble qu’on ait fait traîner les choses en longueur. Là, les communistes ont confié le travail de police à la Jeunesse socialiste unifiée qui n’a fait qu’une bouchée des «incontrôlables» anarchistes. Apparemment, les communistes ont expérimenté à Cuenca une nouvelle tactique, celle qui consiste à établir une habile distinction entre «bons» et «mauvais» anarchistes. Dans l’intervalle, la Junta de Defensa avait été créée à Madrid, les premières brigades internationales et les premières escadrilles d’aviation russes avaient fait leur apparition et enregistré les premiers succès à porter à l’actif du camp gouvernemental. Les anarchistes eux-mêmes ont dû reconnaître que la discipline et l’organisation avaient leurs bons côtés. Dans ces conditions, la distinction entre les anarchistes «officiels» et les «incontrôlables» s’est encore accentuée.

Qui sont en fait ces «incontrôlables»? Le sens varie suivant l’intention politique qui préside à l’emploi de ce terme. Il arrive qu’on désigne simplement sous ce terme les éléments criminels qui — ils sont de moins en moins nombreux —effectuent des «expropriations» et des «exécutions» de leur propre chef, sans aucune espèce d’autorisation, en excipant simplement de leurs convictions anarchistes. Mais il arrive aussi que soient qualifiés d’«incontrôlables» tous ceux qui refusent dans leur pratique le contrôle d’un pouvoir centralisé. A ce compte-là, des dizaines de comités de village dont les opinions sur la question agraire diffèrent de celles professées par le ministre de l’Agriculture (le communiste Uribe) peuvent être assimilés aux «incontrôlables» et mis sur le même plan que les criminels de droit commun. A l’issue de la crise de novembre, la direction anarchiste a décidé d’apporter son concours à la lutte contre les «incontrôlables». Et il semble que ce soit à Cuenca que cette nouvelle orientation se soit pour la première fois matérialisée. En tout cas, Cuenca, jadis place forte anarchiste, est devenue une ville U.G.T. modèle. Le même scénario a dû se reproduire dans des dizaines et des dizaines d’endroits au cours des dernières semaines: une offensive anarchiste menée sans grande conviction induisant une vigoureuse contre-attaque des communistes, de l’U.G.T. et du gouvernement, appuyés par les nouvelles forces morales et matérielles que représentent les brigades internationales, l’aide et l’encadrement russes, les aviateurs russes. Avec pour résultat invariable le renforcement en force matérielle des communistes, le ralliement à ces mêmes communistes de tout l’élément non prolétarien et le coup d’arrêt donné à la poussée anarchiste. Les anarchistes ont encore pour eux les éléments déjà acquis à leur cause avant le 19 juillet, et c’est à peu près tout.

Mais ces succès initiaux remportés sur la violence anarchiste n’étaient que le prélude à un combat plus important se déroulant sur le terrain de graves questions sociales. A cet égard, rien n’est plus significatif que la dispute qui fait rage autour du C.L.U.E.A.*. Le C.L.U.E.A. est un organisme officiel chargé de la commercialisation des récoltes d’oranges — source vitale pour l’Espagne de devises étrangères. Placé sous l’égide conjointe de la C.N.T. et de l’U.G.T., il supervise toutes les branches du secteur considéré, de l’emballage aux exportateurs en passant par les travailleurs des transports. Mais, de manière assez caractéristique, les producteurs, c’est-à-dire les paysans, n’y sont pas représentés. Il faut dire que ces producteurs représentent un des éléments les plus favorisés de la paysannerie espagnole et qu’ils formaient avant la guerre civile l’épine dorsale de la Derecha Valenciana, un groupement conservateur, catholique et régionaliste. Un des plus sérieux observateurs en la matière me dit qu’ils penchent pour la plupart en faveur des communistes. Techniquement parlant, le C.L.U.E.A. fait plutôt du bon travail. Les oranges trouvent preneur et sont acheminées partiellement par voie maritime, en quantités évidemment plus réduites qu’en temps normal. Mais le C.L.U.E.A. parvient a honorer ses contrats et à payer comptant ses achats à l’étranger. Il n’y a que très peu de réclamations sur la quantité des oranges livrées. Mais la principale source de tracas est la lutte furieuse qui oppose le C.L.U.E.A. en tant que représentant des syndicats d’une part et les paysans et les communistes d’autre part. Le ministère de l’Agriculture, dirigé par le communiste Uribe, attaque violemment le C.L.U.E.A., tandis que de son côté l’organe anarchiste Fragua Social ne ménage pas ses critiques au ministre. L’objet de la polémique est évidemment le prix payé aux producteurs en échange de leurs oranges. En théorie, ce prix est fixé en fonction du marché mondial. Mais le paysan n’en a que faire, lui qui avant la guerre civile ne vendait pas ses oranges à un organisme public mais à des grossistes locaux. Ces derniers ont été, évincés et seuls les plus solides d’entre eux continuent à exercer leur activité en prospectant les marchés étrangers pour le compte du C.L.U.E.A. En contrepartie, le ministère de l’Agriculture paie d’avance au C.L.U.E.A. cinquante pour cent de la récolte au cours du marché international, les cinquante pour cent restants étant payables, après déduction des frais, une fois la vente effectivement réalisée. Mais actuellement, ce deuxième versement n’a rien de tangible, la récolte ne faisant que commencer. Et la première moitié n’est pas versée directement aux paysans, mais au C.L.U.E.A., qui doit répartir les fonds perçus entre les paysans, ses employés, les transporteurs et les marins. Les communistes soutiennent qu’avec ce système, les paysans ne touchent qu’une infime fraction des fonds avancés par le ministère de l’Agriculture. Il n’y a aucune raison de mettre en doute le bien-fondé de cette affirmation. De l’autre côté, les syndicats représentés au C.L.U.E.A. et les anarchistes accusent les communistes de vouloir abolir le contrôle syndical pour remettre le commerce des oranges entre les mains des intérêts privés — lesquels font effectivement la loi dans la majeure partie de l’Espagne pour ce qui est de la commercialisation des produits agricoles. Là encore, on ne saurait nier la part de vérité contenue dans la position prise par le C.L.U.E.A. — surtout si l’on ajoute que, toujours dans la même optique, les négociants privés vendant les oranges sur les marchés étrangers seraient réglés par traites payables sur les places étrangères, qu’il n’y aurait aucun moyen de contrôler les transactions et qu’ils seraient plus enclins à laisser leurs devises à l’étranger qu’à les rapatrier en Espagne républicaine — quand ils ne s’en serviraient pas pour alimenter la trésorerie des insurgés. Et le problème des devises est un problème crucial. Les paysans ont peut-être quelque raison de se plaindre du C.L.U.E.A., mais il n’en reste pas moins que cet organisme, qui exerce virtuellement un monopole d’État concernant la principale source de revenus à l’exportation pour l’Espagne, fonctionne aussi efficacement qu’on peut raisonnablement l’espérer dans la situation présente.

* Comité Levantino Unificado de Exportación de Agrios (N.d.T.)

Qui a tort, qui a raison dans ce débat? J’aurais tendance à penser que, comme c’est souvent le cas, chacune des parties en présence a raison pour ce qui est des critiques formulées vis-à-vis de l’adversaire. Personne n’a vraiment tort, c’est la situation qui est proprement intenable. La racine du mal réside dans l’antagonisme profond qui oppose les syndicats a la paysannerie aisée du verger de Valence. Seule une organisation conjointe de ces deux éléments pourrait faire disparaître les points de friction et établir des procédures propres à satisfaire tous les interlocuteurs. Une organisation regroupant les seuls paysans, vouée à tomber sous la coupe de l’élément le plus aisé, n’aurait évidemment pas les faveurs du régime actuel. Une organisation exclusivement syndicaliste et à prédominance anarchiste, tel que l’actuel C.L.U.E.A., ne saurait pas davantage prendre en compte les revendications les plus naturelles des paysans. Si la paysannerie du verger était aussi pauvre et affamée que celle de la Manche ou de l’Andalousie, le problème ne se poserait pas. Mais, malheureusement pour le gouvernement républicain, les oliveraies d’Andalousie sont pour la plupart aux mains des insurgés. Le gouvernement de Valence doit compter pour sa ressource agricole principale sur un élément social mal disposé a son égard. On retrouve là, à une échelle réduite, le problème qui a si fort pesé sur la révolution russe, celui du «koulak», du paysan aisé, conservateur et mécontent de la tournure prise par les événements. On ne peut pas dire que le gouvernement fasse preuve d’un doigté particulier dans sa manière de traiter le problème. Il semble qu’en fin de compte les paysans se résignent à récolter les oranges avec l’impression qu’ils vont obtenir une avance de cinquante pour cent sur la valeur marchande, promesse qui n’est pas tenue; et là où les promesses sont inopérantes, on fait intervenir la «douce violence». Des incidents sérieux se sont déjà produits. La commune de Cullera s’est soulevée, a proclamé son indépendance(!), les habitants ont allumé les phares côtiers et ont théâtralement pointé quelques canons sur Valence, distante de plus de vingt-cinq kilomètres. Geste puéril qui, outre une prompte répression gouvernementale, a valu aux habitants de se faire bombarder par les avions rebelles attirés par ce déploiement de lumières. Mais la réaction est symptomatique. L’élément fondamental de la situation est qu’aujourd’hui, en Espagne, les communistes ne sont pas avec les travailleurs contre le «koulak», mais avec le «koulak» contre les syndicats. Certains vont même jusqu’à dire qu’ils tentent de reprendre en main les vieilles organisations catholiques pour opérer plus commodément.

Je ne sais si cela est vrai. Reste que les communistes séduisent les riches paysans en s’opposant au mouvement anticlérical. Ils ont exprimé leur désapprobation à cet égard lors de la récente conférence de la Jeunesse socialiste unifiée. Je ne pense pas qu’il se trouve beaucoup de gens pour approuver les incendies d’églises qui ont marqué le mois de juillet; c’était un acte de vandalisme et une erreur politique. Là où le catholicisme était moribond, c’était inutile. Là où il était encore vigoureux, cela ne pouvait que renforcer l’opposition à la cause républicaine. Mais la situation présente a ceci de remarquable que la question religieuse remue assez peu les esprits. Rien de comparable avec ce qui s’est passé à cet égard lors de la révolution française. Pas de messes célébrées en secret, pas de prêtres allant, au péril de leur vie, dispenser aux fidèles les bienfaits de la religion. Les convictions — ou en tout cas les habitudes catholiques ont de profondes racines dans la mentalité des couches défavorisées de la population, et les révolutionnaires ne font pas exception à cette règle. Si elles ne se répercutent nullement sur la crise actuelle du catholicisme espagnol, c’est principalement à cause de l’attitude du clergé. Il ne s’agit pas seulement, ni même en premier lieu, du comportement de ce clergé avant la guerre civile. Il est patent que de nombreux membres de la hiérarchie ecclésiastique n’ont pas eu la conduite qui aurait normalement dû être la leur. Ils ont péché par manque de savoir, manque de souci de leurs fidèles, ils se sont montrés cupides et dissolus. Mais tout cela aurait pu facilement être oublié si l’Église espagnole avait racheté un passé peu reluisant en se montrant capable de gagner l’auréole du martyre. Elle n’a pas su le faire, donnant ainsi la mesure de son état de délabrement. De nombreux prêtres ont été surpris par les événements de juillet et tués parce qu’ils n’ont pas su fuir à temps. Mais on a vu très peu de prêtres retourner dans leur paroisse pour continuer, bravant les persécutions, à distribuer les sacrements aux fidèles. Le catholicisme français a victorieusement résisté à l’épreuve de la Révolution, en dépit de ses errements passés, parce qu’il a su, le moment venu, fournir à la foi chrétienne son lot de martyrs indiscutables, Rien de tel ne se produit dans l’Espagne d’aujourd’hui. Et les fidèles, négligés par leurs pasteurs, se désintéressent de la question. Alors que les révolutionnaires, par centaines, par milliers, font le sacrifice de leur vie pour faire triompher leurs convictions, l’Église catholique serait bien en peine de citer une douzaine de cas d’héroïque abnégation au sein de son clergé. La question religieuse n’est donc pas actuellement un problème majeur pour le gouvernement. (On ne tue plus de prêtres, on ne brûle plus d’églises. A l’inverse, on voit les prêtres catholiques du Pays basque consentir tous les sacrifices pour aider leurs ouailles dans la lutte contre Franco.)

D’autres problèmes surgissent à propos de ce casse-tête que représente la question agraire. C’est une question à laquelle la plupart des journalistes et observateurs étrangers s’intéressent assez peu; j’ai quant à moi l’impression qu’il s’agit du point crucial de la révolution. Dans la pratique, il semble que bien peu de choses aient changé depuis août en ce qui concerne le régime de la propriété foncière. Mais un conflit politique majeur est né des nouvelles conditions créées dans les campagnes au cours des premiers mois du mouvement. Il est aujourd’hui beaucoup plus difficile de se faire une idée de la situation. Les journalistes neutres se voient tout simplement refuser les laissez-passer qui leur permettraient d’aller enquêter sur place. Mais en puisant dans les comptes rendus journalistiques, les récits des voyageurs et ma propre expérience acquise lors de mon voyage à Málaga, j’ai pu rassembler un certain nombre d’informations. Nulle part les loyers n’ont été payés aux gros propriétaires fonciers. L’effet de cette mesure devrait être énorme puisque l’usage établi voulait que cinquante pour cent du produit de la récolte soit affecté au paiement d’un loyer en nature. Dans la pratique, les réquisitions directes et indirectes en réduisent sensiblement l’intérêt pour les paysans, comme on l’a vu à propos du C.L.U.E.A. Les grands domaines expropriés restent aux mains des comités, ou plutôt, vu le déclin de ces comités (dont j’aurai l’occasion de reparler), aux mains des municipalités, qui les font exploiter par les anciens travailleurs agricoles aux mêmes conditions qu’avant. Mais il arrive — c’est notamment le cas pour certaines terres à blé de la Manche ou exploitations de canne à sucre de Málaga — que les domaines aient été collectivisés par les travailleurs agricoles et soient exploités par ces derniers, sous leur propre direction. Dans l’ensemble, la propriété paysanne n’a pas été touchée, exception faite des terres appartenant à des amis des rebelles. Les récoltes des paysans continuent la plupart du temps à être vendues aux négociants locaux, qui réalisent de substantiels bénéfices. Mais dans un nombre de cas non absolument négligeable, les terres des paysans ont été «collectivisées» par les anarchistes. Parfois, le résultat semble assez satisfaisant, comme en témoignent les deux ou trois orangeraies collectivisées dans la province de Murcie. Mais bien souvent les choses ne se présentent pas sous un jour aussi heureux. (J’ai évoque dans mon premier journal de voyage le cas d’une collectivisation ratée a Castro del Río; depuis, le village a été occupé par les rebelles.) Les communistes ont déclenché une grande campagne contre ce type de collectivisation qui selon eux, est imposé par les anarchistes contre la volonté des paysans. Et dans tous les partis, quand on veut bien se pencher sur la question agraire, ce sont les «collectivités» paysannes qui monopolisent l’attention.

Les communistes ont indubitablement de très solides arguments à l’appui de leurs thèses. Sans l’utilisation du matériel agricole moderne, tracteurs notamment, requis par une exploitation intensive, la collectivisation ne peut que rebuter les paysans, se condamne à demeurer inefficace et risque d’accroître la confusion dans des villages qui connaissent déjà une situation assez pénible. Il est difficile de décider, pour chaque cas particulier, jusqu’à quel point ces collectivisations sont volontaires ou résultent de la contrainte. L’important est de voir quelles sont les chances de succès de ces nouvelles unités économiques, c’est-à-dire leurs chances d’emporter l’adhésion des paysans dans un avenir raisonnablement proche. Le scepticisme des communistes à cet égard me paraît très justifié. Pour rendre rentables de grands domaines collectivisés, il faut des capitaux et des gens capables de gérer et d’orienter la production. Ni l’un ni l’autre ne sont disponibles dans les circonstances de la guerre civile. En fait, les collectivisations agricoles prématurées ne sont qu’une séquelle du vieux credo anarchiste selon lequel il serait possible de créer une nouvelle société avec le seul secours de l’enthousiasme et de la force morale, sans se soucier des conditions pratiques immédiates. Le ministère de l’Agriculture tente de faire prévaloir une autre démarche: avec les devises dont il dispose, il achète du matériel agricole, et principalement des engrais, qu’il rétrocède aux propriétaires individuels — dans les premiers temps à des prix nettement intérieurs au prix coûtant, aujourd’hui à un prix coûtant, c’est-à-dire bien au-dessous des tarifs du marché normal. Mais ces prix sont encore bien trop élevés pour la bourse du paysan espagnol moyen (lequel, dans l’état de dénuement qui est le sien, serait plus favorable à la collectivisation que la mince couche de riches paysans). Là encore, en ce qui concerne la collectivisation et le matériel agricole, les communistes jouent la carte des paysans aisés contre les pauvres et contre les anarchistes. Et les efforts de ces derniers font pitié à voir.

Mais le plus grave dans toute cette affaire, c’est l’attention qu’elle monopolise indûment. La collectivisation est l’enfant chéri des anarchistes, c’est pour eux l’os rêvé à disputer à l’adversaire. Mais ce n’est pas pour autant l’aspect primordial du problème agraire. Tout à leurs querelles politiciennes, communistes et anarchistes oublient que le paysan est complètement dans le noir quant à l’attitude officielle à propos des terres expropriées, qu’il s’agisse de celles des grands propriétaires ou de celles des petits paysans qui ont fui ou ont été exécutés comme ennemis du régime. Cet oubli du problème central touche parfois au grotesque. Dans la province de Jaén (que j’ai abordée dans le compte rendu de mon premier voyage), quatre-vingt-dix pour cent au moins de la terre se présente sous forme de vastes domaines gérés par de puissantes personnalités. Au congrès de la Jeunesse socialiste unifiée, un jeune paysan de là-bas s’est levé et a assez longuement évoqué le problème de la collectivisation des misérables parcelles que les paysans de sa région préfèrent cultiver en toute propriété plutôt que de les voir soumises à une gestion collective. Mais il oubliait de mentionner les immenses domaines qui sont restés aux mains de municipalités comme celles d’Andújar et Bailén et qui, collectivisées ou parcellarisées, permettraient aux paysans de s’accrocher à autre chose qu’aux misérables lopins d’où ils tirent des récoltes de famine. La révolution espagnole s’était proposé de distribuer au paysan la terre des «grands», sous forme collective ou individuelle. Et voilà qu’on en est maintenant à ergoter sur le fait de savoir si le peu qui appartenait déjà au paysan doit être exploité collectivement ou individuellement.! Cette cécité devant le problème central se retrouve dans toutes les formations politiques — communistes, socialistes ou anarchistes, pour ne rien dire des poumistes qui préfèrent évoluer dans le monde éthéré de l’abstraction marxiste.

Pis encore, le paysan n’a à l’heure actuelle aucune assurance quant au fruit de son propre labeur, sur sa propre terre. Les réquisitions sont une conséquence inévitable de la guerre, qu’elles se fassent ouvertement ou sous le masque de l’inflation monétaire. Le paysan ne sait pas très bien ce qu’il doit fournir, et sait encore moins comment il sera rétribué par la suite. On le laisse mijoter, ou plutôt bouillir dans son jus. Les riches paysans du verger de Valence et autres régions comparables ont à tout le moins le loisir de ne pas trop redouter l’éventualité d’une victoire des insurgés. Mais il en va autrement dans la majeure partie de l’Espagne. Que les rebelles avancent, et des milliers et des milliers de paysans doivent abandonner leur logis. Et ce n’est pas seulement pour se mettre à l’abri des bombes et des obus: ils pourraient se réfugier dans la montagne et revenir chez eux au bout de quelques jours. S’ils choisissent l’exode, c’est parce qu’ils ont une peur mortelle des rebelles. Ils ont entendu les récits des paysans chassés de leurs villages par l’avance des troupes de Franco: il n’était question que d’exécutions et d’impitoyable répression. Dans la grande majorité, la paysannerie espagnole est pauvre et habituée à regarder le propriétaire foncier, la police, l’armée et même le prêtre comme autant d’ennemis naturels dont il s’agit maintenant de se protéger en cherchant refuge derrière les lignes républicaines. Mais en même temps, cette paysannerie a fourni très peu de volontaires aux troupes gouvernementales et, en contraste frappant avec ce que l’on observait dans les premiers mois, la défense spontanée des villages est devenue l’exception plutôt que la règle. Les paysans ont tous les motifs de fuir, mais aucune raison précise de se battre. Les rebelles peuvent leur prendre beaucoup, mais la république ne leur a rien accordé de tangible. Leur attitude est en accord avec cette situation.

Mais s’il n’y a pratiquement pas de volontaires pour l’armée dans les villages, il n’y a pas non plus de résistance à la conscription. Globalement parlant, tous les hommes entre vingt et trente ans devraient porter les armes. Mais en raison des insuffisances de l’état civil, tous ceux qui le veulent peuvent facilement échapper à la conscription. Et pourtant, la majorité des jeunes gens concernés se présentent spontanément dans les bureaux de mairie et regardent comme une indignité le fait d’être écartés du service en raison d’un défaut physique. Mais il y a une marge entre le moment où l’on est reconnu bon pour le service et celui où on arrive au front. Si l’un de ces jeunes gens se découvre une invincible allergie à la discipline militaire — ce qui est fréquent — il ne lui est pas difficile de regagner son village natal et de là d’échapper à tout contrôle sérieux. Cela dit, il faut cependant garder présent à l’esprit qu’il n’y aurait de toute façon pas assez de fusils pour armer tous les hommes susceptibles d’être mis en ligne par le gouvernement. Il est donc sans grand intérêt de forcer les éléments récalcitrants à se battre. Le service militaire obligatoire est le principal cheval de bataille du Parti communiste (avec l’exigence réitérée d’un commandement unique), mais sa mise en œuvre dépend, par-delà l’aval des instances officielles, d’une solution satisfaisante apportée au problème de l’armement. Les jeunes hommes qui partent à la guerre sont répartis au sein de «brigades mixtes» — une institution qui rappelle le fameux amalgame de la révolution française. Ces brigades associent d’anciens volontaires des milices aux nouveaux conscrits. Naturellement, l’organisation milicienne en tant que telle a disparu. Les chefs militaires sont nommés, la  discipline refait son apparition. Mais ces brigades mixtes n’existent pas partout en Espagne. Dans certaines régions, à Málaga par exemple, on continue à appliquer l’ancien système basé exclusivement sur le volontariat, sans que cela puisse s’expliquer autrement que par la lenteur avec laquelle s’effectue la réorganisation. Il y a encore des colonnes anarchistes unifiées sous l’appellation de milicias confederales, mais étant donné leur vocation farouchement militante, elles répugnent à accepter des recrues à l’orientation politique incertaine.

Car après tout, la formation d’une armée républicaine unifiée est chose plus facile à réclamer qu’à réaliser. Bien que se faisant les champions de la réorganisation en cours, les communistes n’en ont pas moins leur domaine réservé, le «5e régiment» qui, à l’heure actuelle, est tout ce qu’on veut sauf un «régiment». Fort de soixante à soixante-dix mille hommes, il constitue, de loin, la plus puissante unité militaire dont dispose la république. Parmi ses trente-deux brigades se trouvent les brigades internationales qui ont joué un rôle si important dans la défense de Madrid. Le 5e régiment ne compte pas que des communistes dans ses rangs; il y a même une brigade formée principalement d’anarchistes étrangers. Mais l’autorité exercée au sommet et l’orientation politique générale reflètent bien la prépondérance communiste. On parle de dissoudre le 5e régiment et de l’intégrer à l’armée régulière de la république, mais jusqu’à présent rien n’a été fait dans ce sens, et l’on voit mal comment cela pourrait se faire tant que les autres groupes politiques gardent leurs propres formations militaires. Il n’est peut-être pas exagéré d’affirmer que dans une situation révolutionnaire, la création d’une armée unifiée passe par l’unification totale de la direction politique. Cela, bien sûr, tout un chacun le souhaite, à condition que cela se fasse au profit de son propre parti. Une direction politique unifiée impliquerait l’existence d’un accord sur la politique à tenir dans l’immédiat. C’est précisément ce qui manque. En attendant, tout le monde s’accorde à reconnaître que les communistes ont fourni à la république ses meilleures troupes. C’est indubitablement leur mérite principal.

Mais à côté de cela, ils s’efforcent d’introduire dans la vie civile les méthodes de la discipline militaire. J’ai déjà parlé de leur désir d’arriver à un parti politique unique. Un autre aspect de cette tendance se manifeste dans leur hostilité aux comités. Cela ne prend pas des formes aussi violentes en Espagne proprement dite qu’en Catalogne, mais on n’en assiste pas moins au déploiement systématique d’une tactique visant à la dissolution des comités politiques, ces embryons d’un système de soviets à l’espagnole. Dans l’ensemble, les communistes n’ont pas encore obtenu à cet égard tout ce qu’ils souhaitent mais ils sont en bonne voie pour parvenir à leurs fins. A cet effet, leur arme de prédilection est la reforme communale. Un décret ministériel a dessiné les grandes lignes d’une réforme des ayuntamientos, des municipalités. A l’avenir, elles ne comprendront plus que des représentants des syndicats et autres organisations de masse, mais avec l’alcalde, le maire, à leur tête. L’alcalde est nommé par le gouverneur civil de la province, qui est lui-même nommé par le gouvernement. Les membres de l’ayuntamiento, quant à eux, sont désignés par  leurs organisations politiques et syndicales respectives. Du point de vue technique, il n’y a pas grande différence entre les comités et ces ayuntamientos nouveau style. Les comités étaient aussi formés de représentants des partis et des syndicats désignés par leurs organisations respectives. Apparemment, la seule différence réside en ceci que les comites ne fonctionnaient pas sous la présidence de l’alcalde. Mais en réalité, la différence est infiniment plus importante. L’alcalde, pour peu qu’il ait quelques capacités, ne tardera pas à exercer une influence prépondérante au sein de cette assemblée — et c’est un homme du gouvernement central. En outre, l’ayuntamiento est une institution officielle qui, à la différence du comité, ne doit pas se référer dans ses actions au «droit naturel et imprescriptible de la révolution» mais aux édits de la loi. Faute de quoi ses décisions sont nulles et non avenues, et l’alcalde est là pour veiller au respect de la légalité.

Dans ce contexte, il est une considération qu’on ne saurait négliger. Officiellement, le gouvernement de Valence lutte pour une «république parlementaire et démocratique». Cela dit, dans la conjoncture présente, il ne peut s’agir là que d’un programme et non d’une réalité s’appliquant à la politique nationale. Anarchistes et trotskystes ne sont pas représentés aux Cortès, les premiers parce qu’ils ont refusé de présenter des candidats, les autres parce que trop faibles pour le faire. Il n’y a donc pas d’opposition au sein des Cortès, dont l’activité se résume à tenir des réunions aussi espacées dans le temps que la législation le permet réunions qui aboutissent au vote à l’unanimité de quelques résolutions. Récemment, une loi d’urgence a délivré les Cortès de l’obligation qui leur était faite de se réunir à intervalles réguliers. Mais dans la sphère de l’administration municipale, la démocratie républicaine et parlementaire pourrait et devrait être une réalité. Le climat d’une guerre civile suppose bien sûr certaines restrictions. Mais la réforme municipale que je viens d’évoquer n’introduit pas de restrictions prises à titre de mesure d’urgence. Ce n’est pas du tout son but. Elle abolit totalement les élections qu’elle remplace pan la nomination de représentants des différents partis, et ce non pas sur la base d’une représentation proportionnelle tenant compte de l’audience de ces partis, mais sur la base de la parité. En pratique, on aboutit à ceci que le conseil municipal est formé une fois que le secrétaire, local de l’U.G.T., le secrétaire des communistes, le président du groupe républicain local et les représentants des anarchistes — s’il s’en trouve — sont parvenus à un accord.

La démocratie municipale se trouve ainsi abolie. Je ne crois pas que ce soit l’effet d’un hasard. La loi en question a été soigneusement étudiée. Et l’on ne peut voir là l’influence de certains traits propres aux municipalités espagnoles. Pour interpréter correctement le phénomène, il faut se souvenir que socialistes, communistes et républicains ne sont généralement pas divisés, malgré l’émergence fréquente de rivalités d’ordre personnel. La loi confie l’administration municipale aux appareils bureaucratiques des partis qui se voient garantir des droits égaux, sans qu’on se soucie de prendre en compte les desiderata de la population. Si des élections avaient lieu — même en écartant strictement tous les sympathisants de Franco — les problèmes vitaux de l’heure se transformeraient en tremplins électoralistes et les diverses bureaucraties de parti devraient bien prendre en compte, aussi peu que ce soit, les aspirations de l’électorat pour assurer l’élection de leurs candidats. Voilà précisément ce que tous les partis veulent éviter. Le besoin absolu d’unité dans le cadre d’une guerre civile est un argument respectable, mais qui ne saurait plaider en faveur d’une réforme n’ayant pas le caractère d’une mesure d’urgence. Cette réforme municipale marque une étape importante sur le chemin d’une dictature exercée par les bureaucraties de parti et non, comme on l’affirme, vers une démocratie républicaine et parlementaire. La seule différence avec ce qu’on observe aujourd’hui en Russie est la suivante: en Russie, la bureaucratie dirigeante appartient à un seul parti, alors qu’en Espagne elle est encore partagée entre trois ou quatre formations. Mais ces formations tendent de plus en plus à faire litière des antagonismes historiques qui les opposaient pour tendre vers l’unité politique, nonobstant les rivalités de clans. Si l’époque des comités a marqué le stade anarchiste et «soviétique» de la révolution, la nouvelle loi municipale renvoie au stade bureaucratique. On mesure l’effondrement des positions théoriques anarchistes quand on considère que ceux-ci ont accepté, après avoir quelque peu barguigné pour la forme, l’application aux municipalités du régime politique le plus violemment contraire à leurs idéaux.

A présent, on se trouve encore dans une période de transition et de désorganisation, pour cette question comme pour bien d’autres. L’ancien service civil se maintient, mais il a presque partout perdu toute son autorité en juillet, et il n’en a retrouvé depuis qu’une faible parcelle. En face, les comités politiques sont en pleine désagrégation, en partie par manque de reconnaissance officielle, en partie parce que minés de l’intérieur par les communistes, en partie enfin parce que la ferveur populaire qui les avait portés au premier plan de la scène politique a bien décru. Il s’en faut de beaucoup que les nouvelles municipalités fonctionnent partout de manière normale. Mieux, il existe dans chaque ville et village une multitude de comités chargés de tâches spécifiques variées telles que le recrutement, le ravitaillement, la police, le contrôle des véhicules, des armements, du cantonnement, etc., formés généralement sur une base pluripartite. Ces comités tiraient à l’origine leur autorité du comité politique dont ils étaient des émanations. Ils continuent aujourd’hui à fonctionner, parce qu’ils sont indispensables, mais sans aucune autorité incontestable qui les coiffe. On n’a plus affaire, comme en août, à un double régime — d’un côté la bureaucratie, de l’autre les soviets — mais à une sorte d’administration polycéphale. Les courants révolutionnaires ont été endigués, mais aucune organisation centrale n’est venue se substituer à eux. Cette pluralité de forces politiques et administratives indépendantes a pour principale conséquence de bloquer toute tentative de régénération du Gouvernement.

 

MALAGA

 

Pendant que je séjournais à Valence, l’offensive des insurgés sur Málaga, qui avait été lancée le jour même de mon arrivée en Espagne, a été enrayée après quelques succès initiaux. Mais comme chacun s’attendait à d’importants événements dans ce secteur, j’ai décidé de m’y rendre. Le voyage m’a pris trois jours — du matin du 29 janvier au matin du 1er février.

Je ne savais jusqu’ici pas grand-chose de la révolution dans cette partie de l’Espagne. Mais quelle différence avec ce que j’avais vu dans les campagnes en août et en septembre! Dans les villages, il y a des comités; c’est du moins ce qu’on entend dire en échangeant des propos autour de la table où on mange. Mais ces comités ne signifient plus grand-chose pour les villageois. En septembre, il suffisait d’évoquer «le comité» pour qu’on vous parle aussitôt du «comité politique» qui, en tant que dépositaire de l’autorité, primordiale, se différenciait nettement dans l’esprit de la population de tous les sous-comités qui pouvaient fonctionner sous ses auspices. Maintenant, quand on demande où se trouve le siège du comité, il arrive qu’on tombe sur des gens qui ne savent même pas ce que c’est. D’autres fois, on a droit à tout un choix de comités. «Vous cherchez le comité de l’U.G.T.? Ou celui de la C.N.T.? Ou celui des transports, pour l’essence?» Je précise: «Non, le comité politique.» Non, on ne connaît pas. Ah, si, il y a bien un comité du Front populaire, le comité de enlace, qui a pour tâche de faire le lien entre les différents partis. Mais à l’endroit où cela m’est arrivé, ce comité avait gardé certaines de ses anciennes prérogatives, et notamment les fonctions de polices. Des agents placés sous l’autorité de ce comité nous ont arrêtés dans les rues et nous ont demandé de montrer nos papiers. C’est aussi le seul endroit — Lorca — où nous ayons vu, dans tout notre voyage, des patrouilles routières organisées par les villageois eux-mêmes. «Halte ou feu!», proclamaient de grands panneaux placés aux deux entrées du village.

En août et septembre, les arrêts et fouilles systématiques des véhicules dans chaque village étaient plutôt gênants qu’autre chose et, passé les premiers jours, d’une utilité assez sujette à caution quant au combat mené contre la contre-révolution. Mais ces contrôles témoignaient de l’ardent désir des villageois de faire tout ce qui était en leur pouvoir pour s’opposer aux rebelles et symbolisaient en même temps un aspect du système des soviets.

Dans les endroits les plus reculés, les paysans et travailleurs avaient préféré se dispenser des services de la guardia et des autres forces de police pour assurer eux-mêmes le contrôle des routes. A présent, c’est le contraire. La gêne que représentait ces centaines de petites formations policières opérant de manière autonome dans chaque village a disparu, mais avec elle a aussi disparu l’intérêt passionné que chacun portait au déroulement de la guerre civile. Et cette indifférence croissante des masses a entraîné la réapparition de l’ancienne police. La route est encore gardée en certains points, mais pas par des civils armés ou des miliciens: on retrouve les forces de l’ordre traditionnelles, gardes civils et asaltos. Le bref intermède qu’a constitué le système de soviets à l’espagnole est pratiquement terminé.

Il en va différemment pour les partis politiques. Ils ne craignent pas de se manifester; de nombreuses banderoles, davantage en fait que dans le nord. Des quantités d’affiches, certaines réalisées sur place, d’autres expédiées du nord (cela est surtout vrai pour la C.N.T.). Et même des affiches imprimées à Barcelone et portant des inscriptions en catalan. Dans la province d’Alicante, la C.N.T. est prépondérante. Plus au sud, entre Murcie et Málaga, les forces de la C.N.T. et de l’U.G.T. semblent s’équilibrer. Ici comme ailleurs, l’U.G.T. a dû élargir considérablement son audience. Avant, la région avait la réputation d’être une chasse gardée des anarchistes.

L’impression générale est que la guerre a pesé ici moins lourdement que dans les grandes villes du nord. Le ravitaillement est encore très bien assuré. L’essence semble facilement disponible, sinon pour les étrangers du moins pour les populations locales. En tout cas, on voit beaucoup plus d’autos en circulation que dans le nord. (Il y a quelques jours, des mesures de rationnement draconiennes ont été prises à Valence concernant l’essence, mesures qui rendaient pratiquement impossible aux journalistes de se procurer un véhicule.) A l’exception de Cartagène (où nous ne sommes pas passés) cette région du pays a très, peu souffert des bombardements aériens. Alicante a bien été bombardée pendant sept heures d’affilée au mois de novembre, mais les dégâts ont été minimes et depuis rien ne s’est passé. A Almería, près du front, la situation est tout autre, à tous égards.

Si l’on met à part la Catalogne, la région qui s’étend entre Valence et Almería était sans doute la partie la moins tourmentée de l’Espagne républicaine à l’époque où je l’ai traversée. Et les affrontements politiques etaient visiblement beaucoup moins graves qu’en Catalogne. Mais la guerre se rappelle à tout instant à votre attention. A Alicante et Murcie, comme à Almería, les plus belles places et avenues sont défigurées par des abris antibombes mis en place à la va-vite. Précaution tragiquement nécessaire dans cette Espagne méridionale où les murs des bâtisses les plus impressionnantes ne sont guère plus épais que du papier. Le contingent allemand des brigades internationales se trouvait stationné à Murcie quand j’y suis passé; dans la ville cohabitaient les «Aryens» typiques, représentants du prolétariat allemand en exil, et les Juifs polonais, portant le même uniforme et servant dans les mêmes unités. Les Juifs polonais — ils sont nombreux — qui se battent pour la cause républicaine ont été intégrés au contingent allemand parce qu’ils comprenaient tous la langue allemande et qu’il était impossible d’improviser un encadrement parlant yiddish. Cela dit, Murcie était remplie de blessés. Et chaque petite ville que nous avons traversée avait un champ d’aviation, une école d’artillerie, un terrain d’instruction ou un dépôt de véhicules militaires. Pas un endroit où la guerre n’ait laissé son empreinte.

Les choses deviennent plus sérieuses à Almería. La ville a été bombardée à plusieurs reprises et, en plein mois de janvier, les gens préféraient dormir dans les champs! (L’hiver n’est pas aussi doux qu’on serait tenté de le croire dans ces régions montagneuses du sud de l’Espagne). La nourriture est rare. La ville abrite un nombre considérable de réfugiés, venant parfois de Madrid. Un jour, ils ont complètement envahi le hall de notre hôtel. Et pas un véhicule disponible, pas même l’autocar qui assure la ligne régulière Almería-Málaga. Le gouverneur civil avait eu des troupes et des armements à diriger sur Málaga, et rien pour les acheminer. Étant un homme d’une exceptionnelle énergie (en tout cas pour un gouverneur civil espagnol), il a tout bonnement réquisitionné tous les véhicules qui se trouvaient. présents à Almería, sans exception et sans tenir compte de leur origine ou de leur destination. Pour être sûr que cette mesure serait bien appliquée, il a fait poster des gardes aux entrées de la ville avec mission de réquisitionner tout véhicule qui se présenterait, que ce soit pour entrer ou pour sortir. Je me suis donc retrouvé là, incapable de faire quoi que ce soit. Après une journée d’attente exaspérée et de démarches infructueuses pour trouver une voiture, je décidai de jouer mon va-tout, et n’eus qu’à m’en féliciter. Je savais que les journalistes n’étaient pas autorisés à emprunter les véhicules affectés au transport des troupes, mais, confiant dans la valeur des documents dont j’étais muni, je tentai ma chance et fus accepté.

C’est ainsi que vers six heures et demie de l’après-midi, alors qu’il commençait à faire sombre, je montai à bord du véhicule du commandant des renforts acheminés vers Málaga. C’était, je crois, un spécimen assez caractéristique de la nouvelle classe d’officiers en fonction. Il avait servi cinq ans comme sergent au Maroc et participé à la campagne de Primo de Rivera contre Abd-el-Krim. Puis il avait résilié son contrat, s’était tourné vers les chemins de fer et avait obtenu un emploi de technicien à la Gare du Nord de Madrid, une des places fortes de l’U.G.T. Là, il etait devenu syndicaliste et socialiste. Quand la guerre civile avait éclaté, il avait repris du service dans l’armée républicaine avec le grade de lieutenant et avait bientôt été promu capitaine. Il avait commandé les troupes qu’il conduisait actuellement vers Málaga pendant trois mois à Madrid, à la Casa del Campo. Ses hommes l’aimaient visiblement, mais sans cette déférence qu’on observe dans les armées européennes traditionnelles. Ils le traitaient absolument comme un égal.

Du point de vue militaire, la route qui relie Almería à Málaga est périlleuse. Elle longe presque tout le temps la côte et les rebelles ont la maîtrise de la mer. En plusieurs endroits, elle se trouve, pendant un bon nombre de kilomètres, prise entre une falaise plongeant abruptement vers la mer d’un coté, et des rochers impressionnants de l’autre. Un bombardement aérien ou une intervention de bâtiments de guerre se serait inévitablement soldé par un désastre pour notre convoi. Et pourtant, nous progressions avec une totale absence de précautions. Les lumières n’étaient même pas éteintes, ni simplement bleuies. Personne ne se souciait de faire respecter une distance minimum de sécurité entre les véhicules. Il aurait suffi de quelques obus pour détruire entièrement le convoi, clairement visible de la mer par cette nuit illuminée par la lune. A mi-chemin entre Almería et Malaga se trouve la petite ville de Motril. Au cours de leur première offensive contre Màlaga, les insurgés basés à Grenade sont parvenus à moins de treize kilomètres de Motril, alors qu’ils s’efforçaient de couper la route de communication. Sur ce point de notre itinéraire, le convoi se trouve bloqué pendant près d’une heure par l’engorgement du trafic. Il paraît qu’après Motril, la route principale a été ravagée par des inondations. La route a été bombardée à de nombreuses reprises entre Málaga et Almería, et chaque fois promptement remise en état. Que les dégâts en ce point particulier aient été dus aux inondations ou aux bombardements, je ne saurais me prononcer à coup sûr. Quoi qu’il en soit, le pont détruit n’a pas été rétabli depuis une semaine et nous devons faire un long détour. Nous commençons par emprunter des pistes défoncées et échouons finalement dans le lit de la rivière, pleine d’eau. C’en est trop pour notre véhicule qui s’arrête et refuse obstinément tout service. Nous devons prendre place à bord d’un des gros camions qui transportent les soldats. Un convoi de canons, dont l’utilité se faisait urgemment sentir à Malaga, n’a pu passer. Comme les insurgés tiennent la mer, les lenteurs apportées à la remise en état du pont de Motril ont laissé les combattants de Málaga sans artillerie. Ce n’est que dans les derniers jours que quelques canons ont pu être acheminés.

Dans le camion, je fais connaissance avec des soldats de la base, du type de ceux qui ont combattu pour la défense de Madrid. Ils ne ressemblent en rien aux anciens miliciens. Ils sont tous très jeunes, conscrits pour la plupart, et ont un comportement on ne peut plus militaire. «Militaire» devant s’entendre non pas au sens de l’aptitude à manœuvrer ou à parader (encore qu’ils paraissent très corrects de ce côté-là) mais par rapport à une certaine conception des choses. De toute la nuit, la politique n’est pas abordée une seule fois. La conversation roule sur l’intendance, les armements, les combats, les cantonnements. A un moment, un bruit suspect nous fait craindre une attaque aérienne de l’ennemi. Mais les hommes ont l’habitude et ils ne paraissent pas particulièrement inquiets, bien que notre situation soit loin d’être enviable en cas de bombardement sur cette portion de route. A cinq heures, nous arrivons à Nerja, à vingt-cinq kilomètres de Málaga, où fait halte notre convoi. Les hommes de mon camion et leur capitaine se dirigent vers un théâtre où ils ont des billets de logement. En quelques minutes, la salle est vidée de ses sièges et transformée en dortoir, sans désordre et sans dommages pour le mobilier. Un bon point par rapport à ce que j’avais vu du cantonnement de la milice en août. Visiblement, ce n’est plus à un rassemblement de croisés politiques mais à une armée de soldats réguliers que j’ai affaire.

Je dors deux heures puis nous reprenons le chemin de Málaga dans l’autocar qui assure le service normal sur cette portion du trajet. Les nuages s’amoncellent et il ne tarde pas à pleuvoir à verse. Au début, cela m’ennuie, mais dès que j’entre dam la ville, vers neuf heures du matin, je décerne à cette pluie un grand satisfecit reconnaissant. Pendant quelques heures au moins, elle conjurera les bombardements. Málaga m’a fait une impression épouvantable.

Il est difficile de faire précisément le partage des atrocités, Je suis entré dans la ville par les faubourgs ouvriers. Quelques maisons ont été détruites par les canons de la marine franquiste. Au début, je me dis que les dégâts ne sont pas aussi considérables qu’on aurait pu s’y attendre. Je ne tarde pas à changer d’avis. Tout de suite après, je traverse le quartier élégant de Calera. Ce n’est qu’un monceau de ruines, la foule y a mis le feu dès les premiers jours. Quelques hôtels sont encore debout. Le plus grand, le Miramar, a été réquisitionné et transformé en hôpital. Des demeures jadis habitées par les riches, il ne reste que les murs. Il est impo